‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 241 sur 355 · IV PARTIE, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

IV PARTIE, CHAPITRE PREMIER

il est trop bigearre : Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ny beuvant, et vous dites qu'il est endiablé; le Fils de l’homme est venu en mangeant et beuvant, et vous dites qu'il est Samaritain. Il est vray, Philotée, si nous nous relaschons par condescendance à rire, joüer, danser avec le monde, ils’en scandalisera ; si nous ne le faysons pas, il nous accusera d'hypocrisie ou melancholie; si nous nous parons, il l’interpretera à quelque dessein , si nous nous demettons, ce sera pour luy vilité de cœur : nos gayetés seront par luy nommées dissolutions, et nos mortifications tristesses; et nous regardant ainsi de mauvais œil, jamais nous ne pouvons luy estre aggreables. Il aggrandit nos imperfections, et publie que ce sont des pechez; de nos pechez veniels il en fait des mortels, et nos pechez d’infirmitez il les convertit en pechez de malice; en lieu que, comme dit S. Paul, /a charité est benigne, au contraire le monde est malin; au lieu que la charité ne pense point de mal, au contraire le monde pense tousjours mal, et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions : soit que les moutons ayent des cornes, ou qu'ils n’en ayent point, qu'ils soient blancs ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s’il peut.

Quoy que nous fassions, le monde nous fera tousjours la guerre : si nous sommes longuement devant le confesseur, il demandera que c'est que nous pouvons tant dire; si nous y sommes peu, il dira que nous ne disons pas tout : il espiera tous nos mouvemens, et pour une seule petite parolle de cholere il protestera que nous sommes insupportables; le soin de nos affaires luy semblera avarice, et nostre douceur nyaiserie; et quant aux enfans du monde, leurs choleres sont generositez, leurs avarices, mesnages, leurs privautez, entretiens honorables : les araignées gastent tousjours l’ouvrage des abeilles.

Laissons cet aveugle, Philotée, qu’il crie tant qu’il voudra, comme un chat-huant pour inquieter les oyseaux du jour : soyons fermes en nos desseins, invariables en nos resolutions ; la perseverance fera bien voyr si c’est à certes et tout de bon que nous sommes sacrifiez à Dieu, et rangez à la vie devote. Les cometes et les planetes sont presque esgalement lumineuses en apparence ; mais les cometes disparoissent en peu de tems, n’estant que de certains feux passagers, et les planetes ont une clarté perpetuelle. Ainsi l'hypocrisie et la vraye vertu ont beaucoup de ressemblance en l'exterieur, mais on recognoist aysement l’une d’avec l’autre, parce que l'hypocrisie n’a point de durée, et se dissipe comme la fumée en montant; mais la vraye

vertu est tousjours ferme et constante. Ce ne nous est pas une petite commodité, pour bien asseurer le commencement de nostre devotion, que d'en recevoir de l’opprobre et de la calomnie : car nous evitons par ce moyen le peril de la vanité et de l’orgueil, qui sont comme les sages-femmes d'Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de tuer les enfans masles d'Israël, le jour mesme de leur naissance. Nous sommes crucifiez au monde, et le monde nous doit estre crucifié : il nous tient pour fols, tenons-le pour insensé.

CHA PITRENIT.

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