‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 250 sur 355 · DE L'INQUIETUDE · texte numérisé non relu

DE L'INQUIETUDE

L'INQUIETUDE n’est pas une simple tentation, mais une source, de laquelle et par laquelle plusieurs tentations arrivent. J'en diray doncques quelque chose. La tristesse n’est autre chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal qui est en nous contre nostre gré, soit que le mal soit exterieur, comme pauvreté, maladie et mespris, soit qu’il soit interieur, comme ignorance, seicheresse, respugnance et tentation. Quand doncques l'ame sent qu'elle a quelque mal, elle se deplaist de l'avoir, et voilà la tristesse; et tout incontinent elle desire d’en estre quitte, et

d’avoir les moyens de s’en deffaire; et jusques icy elle a raison : car naturellement chascun desire le bien, et fuyt ce qu’il pense estre mal.

Si l’ame cherche les moyens d’estre delivrée de son mal pour l'amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité et tranquillité, attendant sa delivrance plus de la bonté et providence de Dieu, que de sa peine, industrie ou diligence; si elle cherche sa delivrance pour l’amour-propre, elle s’empressera et s’eschauffera à la queste des moyens, comme si ce bien despendoit plus d'elle que de Dieu. Je ne dy pas qu'elle pense cela; mais je dy qu’elle s’empresse comme si elle le pensoit.

Que si elle ne rencontre pas soudain ce qu'elle desire, elle entre en de grandes inquietudes et impatiences, lesquelles n’ostant pas le mal precedent, ains au contraire l’empirant, l’ame entre en une angoisse et detresse demesurée, avec une defaillance de courage et de force telle, qu’il luy semble que son mal n’ayt plus de remede. Vous voyez doncques que la tristesse, laquelle au commencement est juste, engendre l’inquietude, et l’inquietude engendre par apres un surcroist de tristesse , qui est extremement dangereux.

L’inquietude est le plus grand mal qui arrive en l’ame, excepté le peché. Car, comme les seditions et troubles interieurs d'une respublique la ruynent entierement, et l’empeschent qu'elle ne puisse resister à l’estranger : ainsi nostre cœur, estant troublé et inquieté en soy-mesme, perd la force de maintenir les vertus quil avoit acquises, et quant et quant (1) le moyen de resister aux tentations del’ennemy, lequel fait alors toutes sortes d'efforts pour pescher, comme l’on dit, en eau trouble.

L’inquietude provient d'un desir desreglé d’estre delivré du mal que l’on sent, ou d’acquerir le bien que l’on espere; et neantmoins il n’y a rien qui empire plus le mal, et qui esloigne plus le bien, que l’inquietude et empressement. Les oyseaux demeurent prins dedans les filets et lacs, parce que, s’y treuvant engagez, ils se debattent et remuënt desreglement pour en sortir ; ce que faysant, ils s'enveloppent tousjours tant plus. Quand doncques vous serez pressée du desir d'estre delivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien, avant toutes choses, mettez vostre esprit en repos et tranquillité, faites rasseoir vostre jugement et vostre volonté; et puis tout bellement et doucement pourchassez l'issuë de vostre desir, prenant par ordre les moyens

(1) En même lemps.

qui seront convenables : et quand je dy tout bellement, je ne veux pas dire negligemment ; mais sans empressement, trouble et inquietude : autrement, en lieu d’avoir l’effect de vostre desir, vous gasterez tout, et vous vous embarrasserez plus fort.

Mon ame est toujours en mes mains, 6 Seigneur, et je n’ay point oublié vostre loy, disoit David. Examinez plus d’une fois le jour, mais au moins le soir et le matin, si vous avez vostre ame en vos mains, ou si quelque passion ou inquietude ne vous l'a point ravie. Considerez si vous avez vostre cœur à vostre commandement, ou bien s’il n’est point eschappé de vos mains, pour s'engager à quelque affection desreglée d'amour, de hayne,

d'envie, de convoitise, de crainte, d’ennuy, de joye. Que s’ils'est esgaré, ayant toutes choses, cherchez-le et le ramenez tout bellement en la presence de Dieu, remettant vos affections et desirs sous l’obeyssance et conduitte de sa divine volonté. Car, comme ceux qui craignent de perdre quelque chose qui leur est precieuse, la tiennent bien serrée en leur main, ainsi, à limitation de ce grand roy, nous devons tousjours dire : O mon Dieu, mon ame est au hazard, c’est pourquoy je la porte tousjours en mes mains, et en cette sorte je n’ay point oublié vostre saincte loy.

Ne permettez pas à vos desirs, pour petits qu'ils soient et de petite importance, qu’ils vous inquietent : car, apres les petits, les grands et plus importans treuveroient vostre cœur plus disposé au trouble et desreglement. Quand vous sentirez arriver l'inquietude, recommandez-vous à Dieu, et resolvez-vous de ne rien fayre du tout de ce que vostre desir requiert de vous, que l'inquietude ne soit totalement passée; sinon que ce ne fust chose qui ne se peust differer, et alors il faut, avec un doux et tranquille effort, retenir le courant de vostre desir, l’attrempant et moderant tant qu'il vous sera possible, et sur cela, faire la chose, non selon vostre desir, mais selon la raison.

Si vous pouvez descouvrir vostre inquietude à celuy qui conduit vostre ame, ou au moins à quelque confident et devot amy, ne doubtez point que tout aussi-tost vous ne soyez accoisée; car la communication des. douleurs du cœur fait le mesme effet en l'ame, que la saignée fait au corps de celuy qui est en fievre continuë : c’est le remede des remedes. Aussi le roy S. Louys donna cet advis à son fils : Si tu as en ton cœur aucun mal-aise, dis-le incontinent à ton confesseur, ou à aucune bonne personne, et ainsi pourras ton mal legerement porter par le reconfort qu'il te donnera.

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