‹ Œuvres complètes de saint François de SalesChapitre 255 sur 355 · Allez à vostre confesseur, ouvrez-luy bien vostre cœur · texte numérisé non relu

Allez à vostre confesseur, ouvrez-luy bien vostre cœur

faites-luy bien voir tous les replis de vostre ame, prenez les advis qu'il vous donnera avec grande simplicité et humilité. Car Dieu qui ayme infiniment l’obeyssance, rend souvent utiles les conseils que l'on prend d’autruy, et sur tout des conducteurs des ames, encore que d’ailleurs il n’y eust pas grande apparence : comme il rendit profitables à Naaman les eaux du Jourdain, desquelles Helisée, sans aucune apparence de raison humaine, luy avoit ordonné l’usage.

4. Mais, apres tout cela, rien n'est si utile, rien si fructueux en telles seicheresses et sterilitez, que de ne point s’affectionner et attacher au desir d’en estre delivré. Je ne dy pas qu'on ne doive faire des simples souhaits de la delivrance; mais je dy qu'on ne s’y doit pas affectionner, ains se remettre à la pure mercy de la speciale providence de Dieu, affin que, tant qu'il luy playra, 1l se serve de nous, entre ces espines et parmy ces desirs. Disons donc à Dieu en ce tems-là : O Pere, s'il est possible, transportez de moy ce calice; mais adjoustons aussi de grand courage : Toutesfois, non ma volonté, mais la vostre soit faite : et arrestons-nous à cela avec le plus de repos que nous pourrons. Car Dieu, nous voyant en cette saincte indifference, nous consolera de plusieurs graces et faveurs, comme quand il vid Abraham resolu de se priver de son enfant Isaac, il se contenta de le voir indifferent en cette pure resignation, le consolant d'une vision tres-aggreable, et par de tres-douces benedictions. Nous devons donc, en toutes sortes d’afflictions, tant corporelles que spirituelles, et distractions, ou soustractions de la devotion sensible qui nous arrivent, dire de tout nostre cœur, et avec une profonde sousmission : Le Seigneur m’'à donné des consolations, le Seigneur me les a ostées, son sainct nom soit bent. Car, perseverant en cette humilité, il nous rendra ses delicieuses faveurs, comme il fit à Job, qui usa constamment de pareilles parolles en toutes ses desolations.

5. Finalement, Philotée, entre toutes nos seicheresses et sterilitez, ne perdons point courage; mais, attendant en patience le retour des consolations, suivons tousjours nostre train : ne laissons point pour cela aucun exercice de devotion, ains s’il est possible, multiplions nos bonnes œuvres; et ne pouvant presenter à nostre cher Espoux des confitures liquides, presentonsluy-en des seiches, car ce luy est tout un, pourveu que le cœur qui les luy offre soit parfaictement resolu de le vouloir aymer. Quand le printems est beau, les abeilles font plus de miel et moins de mouschons, parce qu’à la faveur du beau tems

elles s'amusent tant à faire leur cueillette sur les fleurs, qu’elles en oublient la production de leurs nymphes. Mais quand le printems est aspre et nubileux, elles font plus de nymphes et moins de mie]; car, ne pouvant pas sortir pour faire la cueillette du miel, elles s’employent à se peupler, et multiplier leur race. Il arrive maintesfois, ma Philotée, que l'ame, se voyant au beau printems des consolations spirituelles, s'amuse tant à les amasser et succer, qu’en l’abondance de ces douces delices, elle fait beaucoup moins de bonnes œuvres; et qu’au contraire, parmy les aspretez et sterilitez spirituelles, à mesure qu'elle se void privée des sentimens aggreables de la devotion, elle en multiplie d’autant plus les œuvres solides, et abonde en la generation interieure des vrayes vertus de patience, humilité, abjection de soymesme, resignation et abnegation de son amour-propre.

C'est donc un grand abus de plusieurs, et notamment des femmes, de croire que le service que nous faysons à Dieu sans goust, sans tendreté de cœur et sans sentiment, soit moins aggreable à sa divine Majesté, puis qu’au contraire nos actions sont comme les roses, lesquelles, bien qu’estant fraisches, elles ont plus de grace, estant neantmoins seiches, elles ont plus d’odeur et de force. Car tout de mesme, bien que nos œuvres, faites avec tendreté de cœur, nous soient plus aggreables, à nous, disje, qui ne regardons qu'à nostre propre delectation, si est-ce qu'estant faictes en seicheresse et sterilité, elles ont plus d’odeur et de valeur devant Dieu. Oüy, chere Philotée, en temps de seicheresse nostre volonté nous porte au service de Dieu comme par vive force, et par consequent il faut qu’elle soit plus vigoureuse et constante qu’en tems de tendreté. Ce n’est pas si grand cas de servir un prince en la douceur d’un tems paysible, et parmy les delices de la cour; mais de le servir en l'aspreté de la guerre, parmy les troubles et persecutions, c'est une vraye marque de constance et fidellité. La bien-heureuse Angele de Foligny dit que l’orayson la plus aggreable à Dieu, est celle qui se fait par force et contrainte, c’est-à-dire, celle à laquelle nous nous rangeons, non par aucun goust que nous y ayons, ny parinclination; mais purement pour playre à Dieu, à quoy nosire volonté nous porte, comme à contre-cœur, forçant et violentant les seicheresses et respugnances qui s'opposent à cela. J'en dy de mesme de toutes sortes de bonnes œuvres; car, plus nous avons de contradictions, soit exterieures, soit interieures, à les faire, plus elles sont estimées et prisées devant Dieu ; moins il y a de nostre interest particulier en la poursuite

des vertus, plus la pureté de l'amour divin y reluict : l'enfant bayse aysement sa mere qui luy donne du sucre; mais c’est signe qu'il l’ayme grandement, s'il la bayse apres qu’elle luy aura donné de l’absynthe, ou du chicotin.

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