DES RESSENTIMENS QU'IL FAUT GARDER APRES CET EXERCICE
Le jour que vous aurez fait ce renouvellement, et les autres suivans, vous devez fort souvent redire de cœur et de bouche ces ardentes parolles de S. Paul, de S. Augustin, de S* Catherine de Gennes, et autres : Non, je ne suis plus mienne; ou que je vive, ou que je meure, je suis à mon Sauveur; je n’ay plus de moy, ny de mien : mon moy c'est Jesus, mon mien c’est d’estre sienne; à monde! vous estes tousjours vous-mesme, et moy j'ay
tousjours esté moy-mesme, mais dorenavant je ne seray plus moy-mesme. Non, nous ne serons plus nous-mesmes, car nous aurons le cœur changé; et ie monde qui nous a tant trompé sera trompé en nous : car, ne s’appercevant de nostre changement que petit à petit, il pensera que nous soyons tousjours des Esaü, el nous nous treuverons des Jacob.
Il faut que tous ces exercices reposent dans le cœur, et que, nous ostant de la consideration et meditation, nous allions tout bellement entre les affaires et conversations, de peur que la liqueur de nos resolutions ne s’espanche soudainement : car il faut qu'elle detrempe et penetre bien par toutes les parties de l'ame; le tout neanmoins sans effort, ny d’esprit, ny de corps.
RESPONSES À DEUX OBJECTIONS QUI PEUVENT ESTRE FAITES SUR CETTE INTRODUCTION.
LE monde vous dira, ma Philotée, que ces exercices et ces advis sont en si grand nombre, que qui voudra les observer, il ne faudra pas qu'il vacque à autre chose. Helas! chere Philotée, quand nous ne ferions autre chose, nous ferions bien assez, puis que nous ferions ce que nous devrions faire en ce monde; mais ne voyez-vous pas la ruse? S'il falloit faire tous ces exercices tous les jours, à la verité ils nous occuperoient du tout; mais il n’est pas requis de les faire, si non en tems et lieu, chascun selon l'occurrence. Combien y a-t-il de loys civiles aux digestes et au code, lesquelles doivent estre observées? mais cela s'entend selon les occurrences, et non pas qu'il les faille toutes prattiquer tous les jours. Au demeurant, David, roy plein d’affaires tres-difficiles, prattiquoit bien plus d'exercices que je ne vous ay pas marqué. S. Louys, roy admirable et pour la guerre et pour la paix, et qui, avecunsoin nompareil, administroit la justice, manioitles affaires, oyoit tous les jours deux messes, disait vespres et complies avec son chappelain, faysoit sa meditation, visitoit les hospitaux tous les vendredys, se confessoit, et prenoit la discipline; oyoit tressouvent les predications, faysoit fort souvent des conferences spirituelles, et avec tout cela ne perdoit pas une seule occasion du bien public exterieur qu’il ne fist et n’execulast diligemment : le royaume, la cour estoient plus beaux et plus fleurissans qu'ils n'avoient jamais esté du tems de ses predecesseurs. Faites doncques hardyment ces exercices, selon que je vous les ay marquez, et Dieu vous donnera assez de loysir et de force de faire tout le
reste de vos affaires : oùy, quand il devroit arrester le soleil, comme 1l fit du tems de Josüé. Nous faysons tousjours assez, quand Dieu travaille avec nous.
Le monde dira que je suppose presque par-tout que ma Philotée ayt le don de l’orayson mentale, et que neantmoins chascun ne l’a pas, si que cette Introduction ne servira pas pour tous. Il est vray, sans doute, j'ay presupposé cela, et est vray encore que chascun n’a pas le don de l’orayson mentale; maisilest vray aussi que presque chascun le peut avoir, voire les plus grossiers, pourveu qu'ils ayent de bons conducteurs, et qu’ils veuillent travailler pour l’acquerir, autant que la chose le merite. Et s’il s’en treuve qui n'ayent pas ce don en aucune sorte de degré (ce que je ne pense pas pouvoir arriver que fort rarement), le sage pere spirituel leur fera aysement suppleer le deffaut par l'attention qu il leur enseignera d’avoir, ou à lire ou à oüyr lire les mesmes considerations qui sont mises és meditations.