LIVRE IL, CHAPITRE II
» aujourd'huy ; car ils en usoient comme d’une publique profes- » sion de leur christianisme, soit en particulier, soit en public. » Car d'autant que les persecutions estoient grandes et aspres, » les chrestiens ne se voulant descouvrir sinon à leurs freres » chrestiens, s’entrecognoissoient à ce signe, quand les autres » faysoient la croix; car c’estoit un tesmoignage qu'ils estoient » de la mesme religion chrestienne. D'autre part, d'autant que » les payens se mocquoient de la croix de Jesus-Christ, et » disoient que c’estoit folie de croire et esperer en un qui avoit » esté crucifié et mort; tout au contraire, les chrestiens, scachant » que toute nostre gloire ne gist qu'en la croix de Jesus-Christ, » et qu'icelle est la grande puissance et sagesse de Dieu, en » salut à tous croyans, ont voulu monstrer qu’ils n’avoient point » honte d'icelle et faysoient ouvertement ce signe, pour dire » qu'ils estoient des chevaliers croisez, c’est-à-dire, des dis- » ciples de Jesus-Christ.
» À cela se doit rapporter ce que Chrysostome dit en l'homelie » 2, sur l’epistre aux Romains : Si tu oyois quelqu'un disant : » Adores-tu un crucifié ? n’en aye point de honte, et n’en baisse » point les yeux vers terre, et glorifie-t’en, et t'en resjoüys-toy- » mesme; advoue cette confession, et à yeux francs, et à face » eslevée. Et S. Augustin, au huictiesme sermon des parolles de » l’Apostre, chap. 3 : Les sages de ce monde, dit-il, nous assail- » lent touchant la croix de Christ, et disent : Quel entendement » avez-vous d'adorer un Dieu crucifié ? Nous leur respondons : » Nous n'avons pas vostre entendement, nous n'avons point » honte de Jesus-Christ, ny de sa croix, nous la fichons sur le » front, auquel lieu est le siege de pudeur, nous la mettons là, » voire là; à sçavoir, en la partie plus noble, afin que cecy soit » fiché, dont on n'ayt point de honte. »
Le traitteur à escrit cela tout d’une haleine. Puis ailleurs, respondant à onze passages des anciens, alleguez aux placards, il dit ainsi : « Le quatorziesme est pris du troisiesme traitté sur S. » Jean, en ces mots : Si nous sommes chrestiens, nous apparte- » nons à Jesus-Christ, nous portons au front la marque d’iceluy, » dont nous ne rougissons point, si nous la portons aussi au » cœur; la marque d'iceluy est l'humilité d'iceluy. A ce tésmoi- » gnage, nous joindrons, pour la briefveté, tous les autres sui- » Vans, qui sont jusques au nombre de dix, pour ce qu'ils se » rapportent presque tous à ce qui est dit, que les chrestiens se » signoient au front. Nous recognoissons donc qu'anciennement » cette coustume de se signer au front a esté introduite; par qui
» et comment il ne conste pas. » Et plus bas : « Il a esté declaré » cy-dessus qu’entendoient les anciens par ce signe, à sçavoir, » le tesmoignage exterieur de la foy chrestienne. »
Voilà certes bien assez de confession de mon adversaire, pour me lever l’occasion de rien preuver touchant ce poinct : mais d'autant qu’il a escrit ces veritez à contre-cœur, il les a estirées et amaigries tant qu’il a peu.
1° Quelques anciens, dit-il, ont parlé du signe de la croix. Je luy demande qu’il me nomme ceux qui n’en ont pas parlé; car tous, ou bien peu s’en faut, en ont parlé : falloit-il donc dire quelques, comme s’il ne parloit que de deux ou trois?
2° Il dit qu'ils n’en ont pas parlé en l'intention qu'on pretend aujourd'huy : mais s’il entend de l'intention des catholiques, je luy feray voir le contraire, clair comme le soleil; s’il entend de l'intention que les ministres huguenots imposent aux catholiques, comme seroit ce que dit le traitteur, d'attribuer au seul signe ce qui est propre au Crucifié, je confesse que les anciens n’y ont pas pensé; c’est une imposture trop malicieuse.
3° Il dit que les anciens faysoient ce signe pour ne se descouvrir sinon à leurs freres chrestiens. Pour vray, je ne le puis croire; car quelle commodité y avoit-il à faire le signe de la croix pour se tenir couvert aux ennemys, puisqu'au contraire, ainsi qu'il confesse un peu apres, les payens se mocquoient de la croix, et en faysoient leurs ordinaires reproches aux chrestiens, et que les chrestiens monstroient n’avoir point honte d'icelle, faysant ouvertement ce signe? Accordez un peu ces deux raisons du traitteur : les chrestiens faysoient la croix pour ne se descouvrir sinon à leurs freres chrestiens ; les chrestiens faysoient la croix ouvertement, pour monstrer qu’ils n’avoient point honte d'icelle. Certes, Tertullien, Justin le martyr, et Minutius Felix, tesmoignent assez que le signe de la croix n’estoit pas une si secrette profession de foy, que tous les payens ne le cognussent bien.
4° Il dit qu'anciennement la coustume de se signer a esté introduitte. Notez qu'il parle du tems de S. Augustin, auquel Calvin dit estre tout notoire et sans doubte qu'il ne s’estoit fait aucun changement de doctrine, ny à Rome, ny aux autres villes. Et le traitteur mesme confesse que ca esté seulement du tems de S. Gregoire que les yeux des chrestiens ont commencé à ne voir plus gueres clair au service de Dieu; dont je discours ainsi : Nul changement ne s’estoit fait en la doctrine du tems de S. Augustin; or du tems de S. Augustin on faysoit generalement le