DXXXV
S. Fra?içois de Sales, à une Supérieure de la Visitation,
sa niepce.
Il faut servir Dieu selon son gré, non pas selon le nostre, et ne point se regarder soy-mesme,
mais le bon playsir de Dieu et la Providence.
12 octobre 4615.
Que fait le cœur de ma tres-chere fille, que le mien ayme en vérité tres-parfaictement? Je pense, certes, qu'il est tousjours fort uny à celuy de Nostre Seigneur, et qu'il luy dit souvent :
Le Seigneur est ma lumière ,
C'est ma garde coustumiere;
De qui saurois-je avoir peur?
C'est l'Eternel qui m'appuie,
Ferme soutien de m* vie :
Qui peut esbranler mon cœur? (Ps, 26.)
LE FOXD,\TEUR D OliDRE.
Ma Irea-cliepe fille, jetiez pporonjement vostre pensée sur les divines espaules du Seigneur et Sauveur, el il vous portera | et vous forlffiera (Ps. S4.) S'il vous appelle {et il est vray qu'il vous appelle) à uie sorte de service qui soit selon son g quoyque non selon vostre goust, vous ne deve;: pas moins avoir j de courage, ains davantage, que si vostre goust concouroît i son gré : car, quand il y a moins dp nostre en quelque affaire, 1 elle en va mieux.
Il ne faut pas, ma chère niepce, ma fille, permettre à vostre I esprit de se regarder soy-mesme , et de se retourner sur ses fl forces ny sur ses inclinations : il faut ficher les yeux sur le bon | playsir de Dieu et sur sa Providence.
Il ne faut pas s'amuser à discourir, quand il faut courir; ny & deviser des difficultez, quand il les faut de%'ider.
Ceignez vos reins de force, et remplissez vostre cœur de cou-rage, et puis dites : Je ferai prou ; non pas moy , mais la grâce 1 de Dieu en moy [i. Cor. io). Lagrace de Dieu soit donc à jamais I vostre esprit. Amen (Gai. 6).
[ avec i
S. François de Saks, à une Supérieure de la Visitation (t).
Iioporumoe et ne;SBBllâ du dedpaUllIaiuDaC latarleur.
Vers decemljre IfllS.
Je le voy, certes, de mes propres yeux , ce me semhle , et le sens de mon propre cœur, ma tres-chere fille, que vous a fait une pratlique de très-grand despoiiiUement. Mais, ô quel bien-heureux sont lesntids de cœur! car Nostre Seigneuries revestira de grâces, de bénédictions et de sa spéciale protection. Pauvres et chelives créatures que nous sommes en ceste vie c telle, nous ne pouvons quasi rien faire de bon qu'en souifrantl pour cela quelque mal : non pas mesme nous ne pouvons quasij pas servir Dion d'un costé, que nous ne le quittions de l'autre^l et souvent il nous convient quitter Dieu pour Dieu, renonçant â.1 ses douceurs, pour le servir en ses douleurs et travaux.
Ma chère fille, helas! les filles que l'on marye renoncent bieal à la présence des pères et mères et à leurs pays , pour se sous-i mettre à des marysbien souvent incogneus, ou au moins d'hu-]
(l) La Mère Fflbre.
meurs incogneues , affin de leur faire des enfans pour ce monde. Il faut bien que les filles de Dieu ayent un courage encore plus grand que cela, pour former en saincteté et pureté de vie des enfans à sa divine Majesté, liais avec tout cela, ma tres-chere fille, jamais nous ne pouvons nous quitter, nous que le propre sang de Nostre Seigneur, je veux dire son amour, par le mérite de son sang, tient collez et unis ensemble. Certes, pour moy, je suis en vérité si parfaictement vostre, qu'à mesure que ces deux ou trois journées de distance semblent nous séparer corporellement, de plus fort et avec plus d'afTection je me joins spirituellement à vous, comme à ma fille tres-chere. Vous serez la première auprès de nostre mère en mes prières et en mes soucys : soucys pourtant bien doux, pour l'extrême confiance que j'ay en ce seing céleste de la divine Providence sur vostre ame, laquelle sera bien-heureuse, si elle jette aussi dans ce sein d'amour infiny toutes ses appréhensions.
Or sus, ma chère fille, tenez vos yeux haut eslevez en Dieu; aggrandissez vostre courage en la tres-saincte humilité, fortifiezle en la douceur, confirmez-le en Tesgalité; rendez vostre esprit perpétuellement maistre de vos inclinations et humeurs ; ne permettez point aux appréhensions d'appréhender vostre cœur : un jour il vous donnera la science de ce que vous aurez à faire le jour suivant (Ps. 18). Vous avez cy-devant franchy plusieurs passages, et c'a esté par la grâce de Dieu : la mesme grâce vous sera présente en toutes les occasions suivantes, et vous deslivrera des difficultez et mauvais chemins l'un après l'autre, quand il devroit envoyer un ange pour vous porter es pas plus dangereux.
Ne retournez point vos yeux devers vos infirmitez et insuffisances, sinon pour vous humilier, et non jamais pour vous descourager. Voyez souvent Dieu à vostre dextre , et les deux anges qu'il vous a destinez, l'un pour vostre personne, Taulre pour la direction de vostre petite famille. Dites-leur souvent, à ces saincts anges : Seigneurs , comment ferons-nous? Supplyez-les qu'ils vous fournissent ordinairement les cognoissances du vouloir divin, qu'ils contemplent les inspirations que Nostre-Dame veut que vous receviez de sespropres mammelles d'amour. Ne regardez point ceste variété d'imperfections qui vivent en vous et en toutes les filles que Nostre Seigneur et Nostre-Dame vous ont confiées, sinon pour vous tenir en la saincte crainte d'offenser Dieu, mais non jamais pour vous estonner ; car il ne se faut pas esbahir si chaque herbe et chaque fleur requiert son particulier seing en un jardin.
LE FONDATEUR d'oRDRE. 451
J'ay sceu quelqu'une des grâces que Dieu fit à nostre tres-chere sœur Marie-Renée (1) sur son trespas. Elle estoit fort ma fille; car lorsque je fus là, elle fit une revue de toute sa vie, pour me donner cognoissance de ce qu'elle avoit esté, avec une humilité et confiance incroyables, et sans grande nécessité , avec une extrême édification pour moy, quand j'y repense. La voilà maintenant à prier pour nous et pour vous spécialement, puisqu'elle est trespassée vostre fille, et sous vostre assistance.
Faites-moy la consolation, ma chère fille, de m'escrire souvent, et de me dire tousjours en confiance les choses que vous, croirez que je puisse utilement sçavoir de Testât de vostre cœur, que je bénis au nom de Nostre Seigneur de tout le mien; et suis en Dieu tout vostre.