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« Et que vous fait, ventrebleu, (|ue je pèche? « Je veux rôtir avec ces gens fameux, « Dignes peut-être, et plus que vous, des Cieux; « Tant de Beautés célèbres dans le monde, « Et que dévore, hélas! le gouflre immonde!
« Ainsi partez, Monsieur le Prédicant, « Et laissez-moi pécher tranquillement. » « Ah! répondit d'une voix tremblotante Le Sainte saisi d'horreur et d'épouvante, « Puisse le Ciel, ingrat, vous pardonner !
« Quoi ! mon filleul, vous voulez vous damner? » « Oui, je le veux » ; et sans autre parole, Il vole à lui, le coutelas au poing.
Et d'un grand coup lui fait voler bien loin Et son oreille, et morceau d'auréole.
Il le poursuit, l'Ange fuit dans les Cieux, Remplissant l'air de ses cris furieux; Et le pervers disait d'un ton profane :
« Trouve mauvais désormais qu'on se damne! »
Parlant ainsi, dans le vide il planait.
Comme un César, assis sur son baudet, Qui, respirant dans un air sympathique.
Se rengorgeait, pétait, caracolait, Et modulait sa voix académique.
Le Chevalier, trottant par le pays, Roulait partout de grands yeux ébahis.
11 regardait comme chose nouvelle De trouver là le pauvre genre humain.
Lequel rongeait un ridicule frein.
Sanglé, bridé, courbé sous une selle.
Et, qui pis est, des ânes gravement Traînés par lui sur un char triomphant.
Là sous le joug quatre bêtes humaines, A pas comptés, de même que nos bœufs, Tiraient le soc, et traçaient avec peine Un dur sillon sur un sol raboteux.
Dans ce pays, les ânes, pour les hommes.^ Sont ce qu'ici pour les âu^s viov^i'^. •s»ç>\svkx^'s».
78 ŒlUVaES COMPLÈTES \)E SAINT-JUST
Ils ont leur code et leur gouvernement.
Leurs Magistrats, leurs Lois, leur Parlement, De grands Docteurs, héritiers des Apôtres, Et c'est de là que nous viennent les nôtres.
Ils ont aussi leur Université.
La Capitale est Asinomaïe.
Mon Chevalier, trottant par la Cité, Scandalisait le peuple à longue ouïe, Qui le voyait sur un âne monté.
Cet attentat parut le plus profane.
Le plus hardi, dont de mémoire d*àne, Dans le pays on se fût avisé.
Le pauvre Saint était formalisé.
Quoi qu'il en soit, Thumilité céleste Le retenait; on le voyait souffrir; Il tenait bas une oreille modeste.
Et seulement <iuelque léger soupir Faisait par fois la cité retentir.
Mais que disait la race pécadille ?
De tous côtés les bons mots circulaient, Et par un rire où les grâces brillaient, Au Paladin les esprits se montraient Epanouis d'une façon gentille; Ils excellaient dans Fart des calembourgs.
Esprits pointus des plaisans de nos jours.
Vous êtes nés sous cet astre bénigne.
Les ânes ont là-haut l'esprit bien fait, Les nôtres ont la bile plus maligne :
Que si cet œuvre à leurs yeux paraissait.
Vous les verriez s'épuiser en ruades.
Et m'envoyer de longues pétarades Au nom du Ciel ; que pitié d'eux il ait î Mais les pavots de leur Académie, Sans moi, pourront endormir TAonie.
Qu'ai-je besoin, sur le docte sommet.
D'aller montrer, en ma folie extrême, Un sot de plus? Un de moins il aurait, Si le S avait pensé de même.
ORGANT 79
Mais reprenons notre premier objet.
Antoine Organt était tout stupéfait De voir ainsi la pauvre humaine engeance ; Il ne voyait que ce qu'on voit en France.
« Dieu soit loué, ce qu'il fait est bien fait, « Disait Organt. L'homme n'est qu'une bète, « L'âne non plus ; c'est le droit de conquête. « Apparemment les hommes par là-bas « Sont les plus forts, et Tàne en ces climats. « Voyons pourtant, pendant que nous y sommes, « Si, dans ces arts dont nous nous pavanons, « Ces ànes-ci raient les ânes hommes; « Si c'est du moins pour de bonnes raisons « Qu'ils servent l'homme, ou que nous les servons ». Il se trouvait alors près d'une église.
Il entre, et voit ânes le froc en chef.
Dans notre siècle, il se serait cru, bref, Chez les enfans de Saint-François d'Assise, Comme Lourdis, lequel, chez la Sottise, Si l'on en croit le sincère Arouet, Dans son couvent encore se croyait.
Un âne en chaire, esprit évangélique.
Adoucissait sa voix apostolique.
Il appuyait d'un pied périodique Les vérités que sa bouche entonnait.
L'oreille haute, et de dextre et de gauche.
Comme un manant qui dans la plaine fauche, Son éloquence au peuple il envoyait.
Point n'oubliait une modeste pause, Quand il avait dit une belle chose.
Son cœur ardent semblait voler à Dieu, Et les élans de sa voix déployée Faisaient frémir les échos du saint lieu.
Il parla d'or; la troupe édifiée, Chacun chez soi s'en fut sanctifiée, Et le Docteur avait si bien prêché, Qu'en descendant il eut un évêché.
Organt disait : Nous f^iâoii^ XwîX ^fe Tsi^xs^fc-
se OEUVRKS COMPLÈTKS DE SAINT-JUST
Puis il s'en fut, et l'imprudent fit bien; Car un bédaut venait chasser le chien.
Comme on jugeait une cause suprême, Au Parlement il s'en fut de ce pas, Où tout à l'heure au Cirque de Cujas Allaient lutter de braillards Avocats.
Là gravement tousse Monsieur le Juge; Là les grugeurs, et là ceux que Ton gruge.
Bref, un Huissier cria : Paix là ! paix là ! L'on fit silence, et puis l'on commença.
Voici d'abord un début pathétique, Enluminé de fleurs de rhétorique.
Et dans lequel la lune et le soleil Jouaient sur-tout un rôle non pareil.
Des deux côtés, les Avocats tonnèrent, De tous côtés les oreilles dressèrent.
A ce fracas, on devine aisément Qu'il s'agissait d'un cas très important.
Si Ton en crpit des chroniques certaines, C'était, Messieurs, pour un licou volé, Que Ton avait tant et si bien hurlé.
Or vous saurez que, depuis six semaines, On ne parlait, grand, petit, sage, fou, , Que du licou, du licou, du licou; On en parlait à la table du Prince, Dans les boudoirs de toute la province.
Et ce licou fit lui seul plus d'éclat.
Que n'auraient fait mille crimes d'État.
Sur ce licou l'on fit un nouveau code.
Et les licous devinrent à la mode :
One on ne prit un si juste ornement.
Monsieur le Juge, après très longue pause.
L'oreille haute, et le nez renfrognant, Dans le silence et le recueillement, Comme il aptait à cette grave cause; Après avoir pesé très mûrement La vérité, prononça posément, El toutefois condamna Tinnocent.
OiiCiANT 81
Organl (lisait : nous çn ferions aulant.
Bien qu'en ces lieux l'homme fût bote vile, On ne fut pas de l'y voir bien surpris.
Ce n'étoit pas chose plus incivile Que voir un âne en tribune à Paris.
On ne dit rien ; on crut, à sa figure, Que de son âne il était la monture :
On le voyait marcher à ses côtés.
On adorait dans VAsinomaie^ Comme ici bas, Melpomme et Thalic : .
Non toutefois ces deux Divinités, Mères de TArt, filles de la Nature, Rouges sans fard, et belles sans parure, Telles qu'enfin les a représentés La vertueuse et simple Antiquité.
Là Mclpomène, en âne travestie.
Braille en vers froids la morale bouffie, Et grimaçant pour amuser les sots, En vieux Rhéteurs habille les Héros;
Prône le M , et rit du vieux Corneille,
Siffle Dorfeuille *, et caresse S... F..., Pour avoir fait de Pyrrhus un brutal, Et d'Apollon épouvanté l'oreille.
Antoine Organt, simple comme un Gaulois, Dit, en voyant ces Grecs Groënlandois :
C'est donc ainsi qu'on parlait autrefois?
Il voit Tkali^ en cotillon mesquin, Pour des sabots laissant le brodequin.
Froidement gaie, et grotesquement tendre, Dédaigner l'art et le sel de Ménandre.
Organt vit là M , dont le talent
Est d'écorcher Molière impunément.
Et Des , le Sancho de l'école,
Qui croit l'Olympe assis sur son épaule;
1. Dorfeuille, Acteur sublim*^, plein de naturel, et par conséquent repoussé par les Comédiens français, en dé\\lt <l.\i. VîvstefcsR. môme, qui Ta redemandé quatre toVs.
La glaciale et brûlante R. ...-.,
De qui les feux ont fait rougir Tamour,
Et dont le cœur, digne de Messaline,
Parodia la Trinité divine^
Avec trois culs l'un par l'autre pressés j
Et se heurtant^ unis et divisés.
F , suivant et mignon des Héros,
Lequel jamais ne dormit sur le dos -y
Cette C 5 nouvelle Cythérée,
Que sur le sable apporta la marée;
Et Dor , dont le palais branlant
Mâche les vers de sa dernière dent;
Cette Ch , ânesse de Cythère,
Divinité dont Cyhetle est la mère;
FI enfiu, sot avec dignité,
Thersile en scène, Achille au Comité.
Or de nos jours Balourdise inhumaine, Tantôt ThaVe, et tantôt Melpomène^ Sur un nuage attelé de dindons, Pendant la nuit, a, de ces régions, Devers Paris traîné ces Licophrons, Et notre France est une colonie Des champs déserts de VAsinomaïe.
Gente Huberti^ mon Preux ne vous vit point Dans ce pays; vous étiez à Cythère Avec l'Amour, dont vous êtes la mère.
Mathieu Paris n'est garant sur ce point ; Mais vos talens valent bien sa chronique. Turpin^ était le minois à' Angélique^ L'Abbé Triiême^ était celui A* Agnès.
Organl s'en fut au Temple du Génie; Certaine odeur de loin prenait au nez.
Odeur asine, odeur d'Académie.
Figurez-vous les Quarante assemblés.
Au milieu d'eux paroissait la Science,
\, Chroniqueur d'Arioste.