‹ Œuvres complètes de Saint-Just: avec une introduction et des notes,par Charles VellayChapitre 54 sur 150 · CHAPITRE VIII De la natui^e de la Monarchie · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII De la natui^e de la Monarchie

La monarchie de France est à peu près la même que la première de Rome; ses Rois proclamaient les décrets publics, maintenaient les lois, commandaient les armées, et se bornaient à la simple exécution : aussi voit-on que la liberté ne rétrograda point et consuma même cette royauté. Mais cetle révolution dériva moins de l'essor de la liberté civile, toute ardente qu'elle était, que du pouvoir étonnant que voulut usurper tout à coup le monarque sur des lois vigoureuses qui le repoussèrent. La France a établi la monarchie sur la justice, pour qu'elle ne devînt pas exorbitante.

Le monarque ne règne point, quel que soit le sens d'un mot, il gouverne; le trône est héréditaire dans sa maison, il est indivisible; je traiterai en son lieu de cet objet; n'examinons maintenant que la puissance monarchique dans sa nature.

L'intermédiaire des ministres eût été dangereux si le monarque eût été souverain, mais le prince lui-même est intermédiaire; il reçoit les lois du corps législatif et lui rend compte de l'exécution; il ne peut rappeler que le texte, et renvoie aux législatures ce qui tient à l'esprit.

Par la sanction que prononce le monarque, il exerce moins sa toute-puissance qu'une délégation inviolable de celle du peuple : le mode de son acceptation comme de son refus est une loi positive, en sorte que cette acceptation et ce refus sont l'usage de la loi, et non de la volonté; le frein d'une institution précaire qui demande quelque maturité, et non la défense; le nerf de la monarchie, et non de l'autorité royale. Ce qu'il y aurait de puissance dans le refus expire après la législature; le peuple renouvelle en ce moment la plénitude de sa souveraineté, et rompt la suspension relative du monarque.

Dans un gouvernement mixte, tous les pouvoirs doivent être réprimants, toute incohérence est harmonie, toute uniformité est désordre.

Il faut un œil à la liberté qui observe le législateur même, et une main qui Tarrète. Cette maxime peut être bonne, surtout dans un état où la puissance executive, qui ne change point, est dépositaire des lois et des principes que rinstabililé des législations pourraient ébranler.

La monarchie française, immobile au milieu de la constitution toute mouvante, n*a point d'ordres intermédiaires, mais des magistratures duennales.

Seul, le ministère public est à vie, parce qu'il exerce une censure continuelle sur des offices renouvelés sans cesse : comme tout change autour de lui, les magistratures le trouvent toujours nouveau.

La monarchie, au lieu d'ordres moyens dans le peuple, par où circule la volonté suprême, a divisé son territoire en une espèce de hiérarchie qui conduit les lois de la législation au prince, de celui-ci dans les départements, de ceux-ci dans les districts, de ces derniers dans les cantons, en sorte que Tempire couvert des droits de Thomme, comme de riches moissons, présente partout la liberté près du peuple, l'égalité près du riche, la justice près du faible.

Il semble que Tharmonie morale n'est sensible qu'autant qu'elle ressemble à la régularité du monde physique. Qu'on examine la progression des eaux depuis la mer qui embrasse tout jusqu'aux ruisseaux qui baignent les prairies, et Ton a l'image d'un gouvernement qui fertilise toutes choses.

Tout émane de la nation, tout y revient et Tenrichit; tout coule de la puissance législatrice, tout y retourn.e et s'y épure, et ce flux et reflux de la souveraineté et des lois unit et sépare les pouvoirs qui se fuient et se. cherchent.

La noblesse et le clergé, qui furent le rempart de la tyrannie, ont disparu avec elle; Tune n'est plus, l'autre n'est que ce qu'il doit être.

Dans les siècles passés la constitution n'était que la volonté d'un seul, et la toute-pviiaa^tLÇ,^ ^^ ^\\y^\^xs:^'^\

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l'esprit public était l'amour du souverain, parce qu'on redoutait les grands; Topinion était superstitieuse parce que l'Etat était rempli de moines qu'honoraient l'ignorance des grands et la stupidité du peuple; quand celui-ci a cessé de craindre les grands, abaissés dans le siècle dernier, et que le crédit des hommes puissants a manqué aux moines, le vulgaire a moins révéré le froc, Topinion s'est détruite peu à peu, et les mœurs l'ont suivie.

Avant que Topinion fût tout-à-fait dessillée, les trésors d'un chapitre portés à la Monnaie auraient armé le clergé; tout était fanatisme, illusion; aujourd'hui, on a dépouillé, sans le moindre scandale, les temples, les maisons religieuses; on a vidé et démoli les lieux saints; on a porté au trésor public les vases, les saints, les reliquaires; on a dénoué en quelque sorte et supprimé les vœux monastiques; les prêtres n'ont point allumé le ciel; ils reçurent la plupart la nouvelle de leur suppression comme un de ses bienfaits; l'opinion n'était plus ni dans le monde ni parmi eux; on ne confondait plus l'encensoir avec le Dieu. Tout est relatif dans le monde; Dieu môme et tout ce qui est bon est un préjugé pour le faible; la vérité n'est sensible qu'au sage.

Quand le cardinal do Richelieu abattit les grands et les moines qu'on haïssait après le sang des guerres civiles, il devint un despote qu'on commença à redouter; il prépara sans y penser l'état populaire, tua le fanatisme qui n'a plus poussé que ([uelques derniers soupirs, et changea l'opinion qui depuis est toujours tombée.

Le clergé contrefit le fanatisme <[uand il fut sans crédit; Port-lloyal fut l'arène avec la Sorbonne; personne ne prit sérieusement parti dans ces querelles, et on s'en divertit comme d'un spectacle, où se reproduisent les révolutions des empires qui ne sont plus.

Tout était uni auparavant par une dépendance secrète, on n(* dépendit plus que du tyran; l'opinion fut la crainte et l'intérêt; aussi ce siècle fut-il celui des ilatteurs: il ne fallait plus de la noblesse dans les armées, elle effrayait le des])Otisme; Louis XIV la regretta dans la suite et la

chercha pour s'ensevelir avec elle sous les débris de la monarchie ; il ne trouva déjà plus que des esclaves; toutefois la vanité fit encore des héros: sous le règne suivant on rétablit la noblesse dans les emplois, mais il n'était plus temps, elle était corrompue. Le peuple fut jaloux, il méprisa ceux qui le commandaient, le malheur lui tint lieu de vertu ; nous voici au temps où la révolution a éclaté.

La monarchie, n'ayant plus de noblesse, est populaire.

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