CHAPITRE XXIIl
De la Fédération.
La première fédération de toute la France eut un caractère particulier que n'auront point les assemblées ultérieures. Quoiqu au premier coup d'oeil elle paraisse un ressort admirable pour fortifier l'esprit public, elle était J'effet des menées de (juolques hommes qui voulaient répandre leur popularité; on ne Tignorail pas, aussi ne l'aceorda-t-on qu'avec répugnance; elle était bonne, mais le moment n'en était pas venu; on ne pouvait toutefois rejeter alors ce qui portait une apparence de patriotisme. L'assemblée nationale ne vit point sans inquiétude une dèpulalion innombrable l'environner; elle devait être fermée d'esprits remuants; les préjugés, Ve^ mecç^wXoiwV^-
302 OKUVHES COMPLETES DE SALNT-JIJST
ments, les inimitiés et les jalousies particulières des provinces allaient inonder la capitale; on allait voir de près un corps politique mais plein d'illusion; peut-être comme les factions étaient populaires, tout devait-il couler dans le sein de la liberté, mais il pouvait arriver, comme plusieurs l'espéraient, que la présence du monarque ne frappât les cœurs de compassion ; l'intrigue lui fit jouer le rôle d'un grand Roi. Couvert des débris ignominieux de sa gloire passée, on montrait tendrement le Dauphin au peuple, comme le malheureux reste du sang de tant de Rois : ce spectacle attendrissant frappait partout les yeux. On ne vit dans Paris que cinq personnes.
Ceux qui donnèrent l'idée d'une fédération avaient trouvé le dernier moyen de changer la face des choses et de confondre la liberté : on l'attaqua de ses propres armes; tout était amour, égalité, et cependant tout intéressait pour les rois. C'est un merveilleux moyen d'attaquer les hommes, que de s'armer contre eux de leurs faiblesses ou de leurs vertus. Ce fut en vain, on aima le roi sans le plaindre. Comme on le trompait facilement, on lui laissait parler un langage alTeclueux qui lui plaisait, mais dont son ingénuité ne démêlait point l'adresse.
On n'imagine rien de plus tendre que ce qu'il répondit aux députés: « Redites à vos concitoyens que j'aurais voulu « leur parler à tous, comme je vous parle ici; redites-leur « que leur roi est leur père, leur frère, leur ami, qu'il ne (c peut être heureux que de leur bonheur, grand que de (( leur gloire, puissant que de leur liberté, riche que de <( leur [)rospérité, souffrant que de leurs maux; faites surce tout entendre les paroles ou plutôt les sentiments de mon « cœur, dans Ihs humbles chaumières et dans les réduits u des infortufiés; dites-leur que si je ne puis me trans- « porter avec vous dans leur asile, je veux y être par aion u alfection et par les lois protectrices du faible, veiller u pour eux, vivre pour eux, mourir s'il le faut pour eux. « Dites enfin aux dilférentes provinces de mon royaume, <( que plus tôt les circonstances me permettront d'accomplir « le vœu que y aï formé de les visiter avec ma famille, plus
« tôt mon cœur sera content. » Pnisqiu^ le cœur «les Français n'entendait point ce langage, c'en était fait, on voulait inspirer de la pitié, on n'inspira que de Tainour.
Pendant cette périlleuse cérémonie, rassemblée nationale n'afîecta ni n'affaiblit son assurance; elle parla sur le commerce et les colonies: sa conduite fut grave et assurée; elle ne demanda à la France que le serment civique, et la tint quitte des cris de joie qui s'envolent.
Celte fédération si ingénieusement imaginée pour travestir l'esprit public fut le sceau qui Télernisa. L'armée partit mécontente de ceux qui l'avaient adulée, et pleine d'estime pour l'assemblée nationale qu'elle avait vue.
Si le triste honneur de la monarchie peut périr en France, on devra beaucoup l'égalité aux assemblées fédératives; elles balanceront un peu la forco de l'état politique, s'il perdait do sa popularit»'; mais pliit à Dieu qu'on prévienne les discordes civiles et qu'on puisse longtemps conserver l'amour de la paix parmi le génie dos armes.
Réflejrion sur Vêlai civil.
Toute prétention des droits de la nature qui offense la liberté, est un mal; tout usagt^ de la liberté qui offense la taature, est un vertige.
QUATRIÈME PAUTIK De l'état politique.
chapithp: i^hemier
lie rirnléj»en(taiice et de la llherte.
Je veux savoir ce que c'est que l'indt^pcndance de l'homme dans l'rtat de nature, ce que c'ost que sa liberté dans la cité. Dans la loi de la nature l'homme n'est dt'pendant que quand il a commenct' à se civiliser sans principes, et dans la cité rhonime n'est esclaviî que quand il çréCèce -i. sa conservation les drUces et le bonhewT.
304 ŒUVHES GOMPLKTES DE SALXT-JUST
Le cœar humain marche de la nature à la violence, de la violence à la morale; il ne faut pas croire que Thomme ait cherché d'abord à s'opprimer; l'esprit démôle encore une longue altération entre la simplicité primitive et l'idée de conquête et de conservation.
Ceci posé, on trouve que la liberté est une corruption de l'indépendance, et qu'elle n'est aimable qu'autant qu'elle ramène à la simplicité par la force de la vertu.
Autrement la liberté n'est que l'art de l'orgueil humain, et c'est malheureusement dans ce sens que Rousseau de Genève, tout sublime qu'il est, a toujours parlé.
Examinons si la cité de France a fait un pas vers la nature; non, elle en a fait un vers le bonheur. Dans l'état de nature, Thomme n'a point de droit, parce qu'il est indépendant.
Ce langage est étrange sans doute, et d'autant plus qu'il semble chasser l'homme dans les forêts; mais il faut tout saisir dans sa source, pour ne plus errer ensuite, et ce n'est que par la connaissance exacte de la nature qu'on la peut contraindre avec plus d'artifice.
Dans l'état de nature la morale se borne à deux points, la nourriture et le repos. Dans le système social il faut y joindre la conservation, puisque le principe de cette conservation pour la plupart des peuples est la conquête.
Or, pour qu'un Etat se conserve, il a besoin d'une force commune, c'est cette force qui est le souverain; pour que cette souveraineté se conserve, elle a besoin de lois qui règlent ses rapports infinis; pour que ces lois se conservent, il faut que la cité ait des mœurs et de l'activité; ou la dissolution du souverain est prochaine.
Les lois françaises sont bonnes en ce qu'elles font que la cité gagne et que le souverain dépense. Les magistratures, les offices civils, religieux, le militaire, sont payés par le trésor public; ce n'est que dans ce sens que cette foule innombrable de salariés est bonne à quelques choses. Peu importe que le magistrat rende la justice, que le soldat vej]]e; un peuple sage n'a besoin ni de justice ni de soldat. Montesquieu dit très bien, qu'une société corrompue
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doit pourtant se cousprcrr, mais elle n'en doit pas moips chercher à se rendre meilleure, puisqu'aiitrcuiei^t elle ne se conserverait point, mais ne ferait que reculer le coup mortef. Aussi, quoique la Franco ait établi des juges et des armées, elle doit faire en sorte que le peuple soit juste et courageux. Toutes ces institutions secondes ne remplacent point la vertu originelle, mais, par les impôts rigoureux qu*elles nécessitent, elles empochent (jue le peuple ne soit gâté par l'opulence, et ne se croie indépendant du contrat. Quand Rousseau dit qu'il regarde les corvées comme moins funestes à la liberté que les taxes, il ne fait pas attention que les unes énervent Tàme et (|ue les autres n'énervent ordinairement rpie les plaisirs; 1 homme libre préfère la pauvreté à Thumiliation.