CHAPITRE X
De la nature des crimes.
Chez les despotes, la police est le frein de l'esclavage, la peine est terrible; dans les gouvernements humains elle est le frein de la liberté, la peine est douce et sensible.
Tous les crimes sont venus de la tyrannie, qui fut le premier de tous. Les sauvages, chez qui s'est réfugiée la nature, ont peu de châtiments parce qu'ils ont peu d'intérêt.
L'outa-ouas qui rompt son arme à la chasse, entre dans une cabane, et en demande une autre, qu'on lui donne d'abord; celui qui a tué deux castors en offre un à celui qui n'en a pas. Les sativages sont familiers avec la pudeur, par la simplicité de leur naturel; ils n'ont qu'une vertu politique, c'est la guerre. Leurs plaisirs ne sont point des passions, ils goûlent les simplicités de la nature; la danse est l'expression de leur joie innocente et la peinture de leurs affections; si quelquefois ils sont cruels, c'est un pas vers la civilisation.
Qu'on me pardonne ces réflexions sur les sauvages; heureux pays, vous êtes loin de mes yeux et près de mon cœur!
La police fut simple chez les peuples divers, selon qu'ils furent tout-à-fait libres ou tout-à-fait esclaves, selon qu'ils eurent beaucoup de mœurs ou qu'ils n'en eurent point du tout; mais la différence est que dans le despotisme c'est le jugement qui est simple, parce qu'on y méprise les lois et qu'on veut punir, et que dans la liberté, la peine y est simple parce qu'on y révère les lois et qu'on veut sauver.
Dans l'un, tout est délit, sacrilège, rébellion : l'innocence se perd embarrassée; dans l'autre tout est salut, p/t/é, pardon.
Dans Tesclavage, tout blesse rhoniiiie, parce i|ue la convention n'a point de loi; dans la liberté, tout blesse les lois, parce qu'elles sont à la place des hommes.
Quand j'ai dit ipie le crime n'offensait (|ue l:i loi, lant s'en faut que j'aie prétendu enfreindre les justes droits de la patrie blessée, qu'au contraire je ne l'aie considérée comme une chose sacrée ; j'ai parlé du crime en lui-même et non de ses elfets. La réparation des délits est un principe de la loi, mais elle regarde plutôt le dédommagement que la peine.
Il en est des crimes comme des vertus : les premiers ne doivent être poursuivis, les secondes récompensées (ju'à proportion de .rimportance. Les crimes d'opinion sont des chimères qui viennent des mœurs et sont la faute des lois; les effets ne rétrogradent point; en vain corrigez-vous les mœurs, si vous ne corrigez pas les lois.
L'amende honorable au ciel est une loi de fanatisme; la répération d'honneur est une loi de corruption. Dans tous les cas, Thomme qui blasphème n'oflense sur la terre ijue la loi qui le défend; celui qui flétrit quelqu'un pèche contre la loi qui détend l'imposture; s'il en était autrement, les hommes seraient impitoyables entre eux.
Les lois tiennent le rang de Dieu, de la nature et de Thomme, mais elles ne doivent rien à l'opinion et doivent tout ployer à la morale et s'y ployer elles-mêmes.
Un tribunal pour les crimes de lèse-nation est un vertige de la liberté, qui ne se peut supporter qu'un njoment, quand Tentliousiasme et la licence d'une révolution sont éteintes; une pareille magistrature est un poison d'autant pins terrible qu'il est doux; en un mot, ou n'offense la société qu'alors qu'on corrompt les bonnes lois. On voit •bien que j'ai voulu |)arler du Chàtelel, qui tint un moment la place de l'opinion ; au commencement il fit trembler les pervers et, bientôt après, les gens de bien.
Je ne dis rien de la loi martiale qui fut un remède violent; il en est de celte loi comme du tribunal que j'ai cité, mais que si elle subsiste, elle doit être comme le temple de Janus, fermé au temps de paix, ouvexV à^w^\^'s»^^^'A'?.«
318 ŒCVIIES COMPLÈTES DE SAINÏ-JUST