ACTE II, SCENE III
il tient bien sa place, car voyez comment il m'écrit.
Poins, lisant. — « John Falstaff, chevalier, s II ne manque jamais d'apprendre cela à tout le monde, aussitôt qu'il s'en présente une occasion. C'est tout à fait comme ceux qui sont parents du roi; car ils ne se piquent jamais le doigt qu'ils ne disent : « Voilà un peu du sang du roi de répandu. » « Comment cela? » dit quelqu'un qui fait semblant de ne pas comprendre. Alors la réponse vous tombe net comme le bonnet d'un emprunteur : « Je suis le pauvre cousin du roi, Monsieur. »
Le prince Henri. — Parbleu, ils nous seront parents dussent-ils aller chercher leur parenté jusqu'à Japhet. Mais arrive à la lettre.
Poins, lisant. — « Sir John Falstaff, chevalier, présente ses compliments au lils du roi et le plus proche héritier de son père, Ilarrv, prince de Galles. » Bon, voilà un certificat.
Le prince Henri. — Paix!
Poins, lisant. — « J'imiterai les honorables Romains en brièveté. » A coup sûr, il entend brièveté d'haleine, manque de souffle. « Je me recommande à toi, je te recommande à toi, et je te laisse à toi. Ne sois pas trop familier avec Poins, car il abuse tant de tes faveurs qu'il jure que tu dois épouser sa sœur Neli. Fais pénitence à les temps de loisir du mieux qu'il te sera possible, et là-dessus, adieu. A toi, par oui et par non, — ce qui équivaut à dire selon que tu le traiteras, — Jack Falstaff avec mes familiers, John avec mes frères et sœurs, et Sir John avec toute l'Europe. » Monseigneur, je vais faire tremper celte lettre dans du Xérès et je la lui ferai manger.
Le prince Henri. — Cela équivaudra à lui faire manger vingt de ses mots. Mais me traitez-vous comme il le dit, Ned? Dois-je épouser votre sœur?
Poins. — Puisse le ciel ne pas envoyer de pire fortune à la fillette ! Mais je n'ai jamais dit cela.
Le prince Henri. — Bon, c'est ainsi que nous jouons- les fous avec le temps, et lés âmes des sages planent dans les nuées et se moquent de nous. — Votre maître est-il ici, dans Londres?
Bardolph. — Oui, Monseigneur.
Le prince Henri. — Où soupe-t-il? Le vieux cochon se nourrit-il toujours à l'ancienne bauge?
Bardolph. — A l'ancien endroit, Monseigneur, dans Eastchap.
Le prince Henri. — En quelle compagnie?
Le Page. — Avec des Éphésiens, Monseigneur, des gens de la vieille Église.
Le prince Henri. — Qnelques femmes soupentelles avec lui?
Le page. — Aucune, Monseigneur, si ce n'est la vieille Mistress Quickly et MistressDoll Tcarsheet.
Le prince Henri. — Quelle païenne cela peut-il être?
Le page. — Une Dame très-convenable, Monsieur, et une parente de mon maître.
Le prince Henri. — Oui, parente à peu près comme les génisses de la commune le sont au taureau-élalon du village. Allons-nous les surprendre à souper, Ned.
Poins. — Je suis votre ombre, Monseigneur; je vous suivrai.
Le prince Henri. — Petit maraud, et vous, Bardolph, pas un mot à votre maître de mon arrivée dans cette ville : voici pour votre silence.
Bardolph. — Je n'ai pas de langue, Monseigneur.
Le page. — Et quant à la mienne, Monseigneur, je la gouvernerai.
Le prince Hexri. — Portez-vous bien; allez. (Sortent Jiardoljjli et le page.) Cette Doll Tearsheet doit être quelque grande route.
Poins. - — Je vous le garantis, et aussi commune que la route entre Saint-Albans et Londres.
Le prince Henri. — Comment pourrions-nous laire pour voir Falstaff se révéler à nous sous sa vraie figure sans être aperçus de lui?
Poins. — Mettons-nous tous deux des jaquettes de cuir, des tabliers, et servons- le à table comme des garçons.
Le prince Henri. — Descendre d'un dieu à un taureau? c'est une horrible chute! Ce fut là le cas de Jupiter. Descendre d'un prince à un valet? c'est une basse transformation ! Ce sera la mienne, car, en toute chose, l'exécution du projet doit être en rapport avec la folie de sa conception. Suismoi, Ned. (Ils sortent.)
Warkworth. — Dev;mt le château.
Entrent NORTHUMBERLAND , lady NOR- THUMBERLAND et lady PERCY.
Northumrerland. — Je vous en prie, mon affectueuse femme et mon aimable fille, faites un chemin aisé devant mes difficiles affaires : ne donnez pas à votre visage la physionomie des jours
LE ROI HENRI IV
que nous traversons et n-e soyez pas comme eux fâcheuses à Percy.
Lady Northumberland. — J'ai cédé, je ne parlerai pas davantage; faites ce que vous voudrez; que votre sagesse soit votre guide.
Northumberland. — Hélas! ma douce femme, mon honneur est en otage, et rien, si ce n'est mon départ, ne peut acquitter sa rançon.
Lady Peucy. — Oh ! cependant, au nom de Dieu, n'allez pas à ces guerres ! 11 fut un jour où vous brisâtes votre parole, et ce jour-là, il vous était bien plus précieux de la tenir que maintenant; alors votre Percy, mon bien-aimé Harry, tourna bien souvent ses regards vers le Nord pour voir si son père amenait ses troupes; mais il regarda en vain. Qui vous persuada alors de rester au logis? Il y eut alors deux honneurs perdus, le vôtre et celui de votre fils. Pour le vôtre, puisse le Dieu du ciel le faire resplendir! Quant au sien, il lui était attaché comme le soleil est attaché à la blanche voûte du ciel : à sa lumière, toute la chevalerie d'Angleterre se mouvait pour accomplir de vaillants exploits; il était vraiment le miroir devant lequel la jeunesse noble se façonnait. Il n'avait pas de jambes, celui-là qui n'imitait pas sa démarche ; cette rapidité de parole, dont la nature avait fait son défaut, de\int la façon de parler des vaillants, car ceux qui pouvaient parler bas et lentement échangeaient leur perfection contre un défaut, afin de paraître lui ressembler; en sorte que par le discours, par la démarche, par la façon de vivre, par les plaisirs préférés, par les habitudes militaires, par les particularités de nature, il était le modèle et le miroir, le manuscrit et le livre qui servaient aux autres à se former. Et c'est lui, cet être merveilleux, ce miracle des hommes, lui qui n'était second à personne et qui ne fut pas secondé par vous, que vous avez laissé face à face dans une situation désavantageuse avec le Dieu hideux de la guerre; c'est lui que vous avez laissé tenir un champ de bataille où il n'avait d'autre défense que le son du nom d'Hotspur, c'est lui que vous avez ainsi abandonné ! Oh, ne faites jamais, jamais, à son fantôme l'injure d'obliger votre honneur à plus de précision et de délicatesse avec d'autres que vous ne l'avez obligé à en avoir avec lui! Laissez-les agir seuls : le maréchal et l'archevêque sont puissants; si mon doux Harry avait eu seulement la moitié de leurs forces, aujourd'hui, suspendue au cou d'Hotspur, j'aurais pu parler du tombeau de Monmouth.
North umbebxand, — Malédiction sur mon cœur !
Ma belle-fille, vous m'enlevez tout mon courage par ces nouvelles lamentations sur d'anciennes catastrophes. Mais il faut que je parte et que j'aille là-bas à la rencontre du danger, sans quoi il viendra me chercher dans une autre place où il me trouvera moins bien préparé.
Lady Northumberland. — Oh ! fuyez en Ecosse, jusqu'à ce que les nobles et les communes armées aient pu faire quelque essai de leur puissance.
Lady Percy. — S'ils gagnent terrain et avantage sur le roi, joignez-vous alors à eux, comme une armure d'acier, pour ajouter de la force à la force; mais au nom de toute notre affection, laissez-les d'abord essayer. Votre fils fit ainsi, on le laissa faire ainsi; c'est ainsi que je devins veuve, et je n'aurai jamais assez de toute ma vie pour arroser de mes larmes ce souvenir, afin qu'il croisse et s'élève aussi haut que le ciel, en mémoire de mon noble époux.
Northumberland. — Allons, allons, rentrez avec moi. Il en est de mon esprit comme de la marée lorsqu'elle s'est élevée à sa plus grande hauteur : elle se tient immobile et ne court d'aucun côté. J'irais volontiers rejoindre l'archevêque, mais mille raisons me retiennent. Je me déciderai pour l'Ecosse; là je resterai jusqu'à ce que l'heure et le succès réclament ici ma compagnie. (Ils sortent.)