‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 19 sur 447 · ACTE III, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE IV

qualités, habille de son corps ses vêtements vides; j'ai donc bien raison d'aimer le chagrin. Adieu; si vous aviez éprouvé une perte aussi grande que la mienne, je pourrais vous donner de meilleures consolations que vous ne m'en donnez. (Elle arrache sa coiffure.) Je ne veux pas que l'ordre règne sur ma tête, lorsqu'il y a dans mon esprit un tel désordre. O mon Dieu! mon garçon, mon Arthur, mon bel enfant ! ma vie, ma joie, ma nourriture, mon tout au monde ! la consolation de mon veuvage, et le remède de ma douleur! (Elle sort.)

Le boi Philippe. — Je crains qu'elle ne se fasse violence, et je vais la suivre. (Il sort.)

Louis. — Il n'y a rien en ce monde qui puisse me donner joie : la vie est aussi ennuyeuse qu'un conte deux fois répété, dont est tourmenté l'oreille assourdie d'un homme qui s'endort, et la honte amère a tellement altéré le goût des douceurs du monde, que le monde ne rend autre chose qu'amertume et honte.

Pandolphe. — Avant la guérison d'une forte maladie, c'est au moment de la convalescence et du retour à la santé, que l'accès est le plus violent ; les maux qui prennent congé, montrent surtout leur malice au moment du départ. Qu'avezvous perdu par la perte de cette journée ?

Louis. — Tous mes jours de gloire, de joie et de bonheur.

Pandolphe. — Vous les auriez perdus certainement, si vous aviez gagné cette journée-ci. Non, non ; c'est lorsque la fortune s'apprête à faire le plus de bien aux hommes, qu'elle les regarde d'un oeil menaçant. Il est extraordinaire de penser combien le roi Jean a perdu par ce qu'il regarde comme une victoire si claire. N'ètes-vous pas affligé qu'Arthur soit son prisonnier ?

Louis. — Aussi profondément qu'il est heureux de le tenir.

Pandolphe, — Votre intelligence est aussi jeune que votre sang. Écoutez-moi parler maintenant aveu un esprit prophétique, car le souffle seul des paroles que j'ai à vous dire, chassera tout grain de poussière, tout fétu de paille, tout petit obstacle du sentier qui conduira vos pieds directement au trône d'Angleterre; écoutez donc avec attention. Jean s'est emparé d'Arthur et il ne se peut pas, tant que la chaude vie jouera dans les veines de l'enfant, que Jean l'usurpateur ait une heure, une minute de repos, bien mieux, qu'il respire une seule fois avec le calme de la paix. La main qui s'empare d'un sceptre par la violence, doit, poul-

ie garder, dépenser autant de violence que poulie saisir; celui qui se trouve placé à une place glissante, ne fera pas le délicat à l'endroit des supports qui peuvent l'empêcher de tomber; pour que Jean puisse se maintenir, il faut nécessairement qu'Arthur tombe; il en sera ainsi, car il ne peut en être autrement.

Louis. — Mais que gagnerai-je par la mort du jeune Arthur?

Pandolphe. — Au nom des droits de Madame Blanche, votre femme, vous pourrez réclamer alors tout ce que réclamait Arthur.

Louis. — Oui, et comme Arthur, le perdre avec la vie et tout....

Pandolphe. — Comme vous êtes naïf et jeune dans ce vieux monde ! Jeanvous prépare les voies; le temps conspire avec vous ; car celui qui pose les bases de sa sécurité dans l'effusion du sang loyal, ne trouvera qu'une sécurité sanglante et déloyale. Cette action si vilainement commise, refroidira les cœurs de tous ses sujets et abattra si bien leur dévouement, qu'ils en viendront à chérir le plus petit événement de nature à mettre obstacle à son règne. Il n'y aura pas dans le ciel d'exhalation naturelle, pas de phénomène naturel, pas de jour mauvais, pas de vent d'espèce ordinaire, pas d'événement habituel dont ils ne rejetteront l'explication naturelle pour les appeler météores, prodiges, signes, monstres, présages, langues du ciel dénonçant clairement la vengeance de Dieu sur Jean.

Louis. — Peut-être ne touchera-t-il pas à la vie d'Arthur, et se tiendra-t-il pour garanti par son emprisonnement.

Pandolphe. — O Seigneur, lorsqu'il apprendra votre approche, si le jeune Arthur n'est pas déjà mort, il mourra au moment même de cette nouvelle ; alors, les cœurs de tous les sujets de Jean se révolteront contre lui, ils aspireront à baiser les lèvres d'un changement inconnu, et dans le sang qui découlera des doigts de Jean ils trouveront un ample sujet de révolte et de colère. Il me semble que je vois tout ce vacarme en train : mais comme les choses se préparent pour vous mieux encore que je ne l'ai dit ! Le bâtard de Faulconbridge est maintenant en Angleterre, rançonnant l'église, offensant la charité. Si douze Français seulement y paraissaient en armes, cela serait un appel suffisant pour que dix mille Anglais vinssent se placer de leur côté ; absolument comme une petite balle de neige qui, en roulant devient bientôt une montagne. O noble dauphin, venez avec moi

LE ROI JEAN

trouver le roi. C'est extraordinaire, ce qu'on peut tirer de leur mécontentement, maintenant que leurs âmes ont éprouvé l'excès de l'offense. Partez pour l'Angleterre, je vais échauffer le roi.

Louis. — Les motifs puissants engendrent les actions extraordinaires, Partons; si vous dites oui, le roi ne dira pas non.

(Ils sortent.)

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