SCÈNE IL
Un appartement dans le palais.
Entre LA DUCHESSE D'YORK, avec UN FILS et UNE FILLE DE CLARENCE.
Le fils de Clarence. — Bonne grand'mère, dites-nous, est-ce que notre père est mort?
La duchesse d'York. — Non, enfant.
La fille de Clarence. — Pourquoi pleurez-vous si souvent alors, et frappez-vous votre poitrine en criant : a O Clarence, mon malheureux fils! i
Le fils de Clarence. — Pourquoi nous regardez-vous en secouant votre tête, et nous appelezvous orphelins, malheureux, parias, si notre noble père est vivant ?
La duchesse d'York. — Mes gentils petits- fils, vous vous trompez beaucoup ; je gémis sur la maladie du roi que je redoute de perdre, et non sur la mort de votre père; ce serait chagrin perdu que de gémir sur quelqu'un qui est perdu.
Le fils de Clarence. — Alors vous avouez qu'il est mort, ma grand'mère. Le roi, mon oncle, est à blâmer pour cela : Dieu vengera cet acte, et je l'importunerai chaque jour de mes prières toutes adressées à cette fin.
La fille de Clarence. — Et moi aussi.
La duchesse d'York. — Paix, enfants, paix! le roi vous aime bien : naïfs innocents qui ne pouvez comprendre, vous ne sauriez deviner qui a causé la mort de votre père.
Le fils de Clarence. — Nous le pouvons, grand'mère; car mon bon oncle Glocester m'a dit que le roi, poussé par la reine, avait inventé des accusations pour l'emprisonner : et en me disant cela, mon oncle a pleuré, s'est ému pour moi, et m'a tendrement baisé sur la joue; il m'a recommandé de m'nppuyer sur lui comme sur
mon père, et m'a dit qu'il m'aimerait aussi tendrement que son propre enfant.
La duchesse d'York. — Ah! faut-il que la fourberie se déguise sous une forme si noble, et cache la profondeur du vice sous un masque de vertu! Il est mon fils, oui, et par conséquent il est ma honte; cependant ce n'est pointa mes mamelles qu'il a puisé cette fourberie.
Le fils de Clarence. — Pensez-vous que mon oncle dissimule, grand'maman ?
La duchesse d'York. — Oui, enfant.
Le fils de Clarence. — Je ne puis le croire. . — Ecoutez ! Quel est ce bruit?
Entre LA REINE ÉLISARETH en proie à l'égarement, la chevelure en désordre; RIVERS et DORSET la suivent.
La seine Elisabeth. — Oh! qui pourrait m' empêcher de gémir et de pleurer, de gronder ma fortune, et de me torturer moi-même? Je veux me joindre au noir désespoir contre mon âme, et devenir à moi-même une ennemie.
La duchesse d'York. — Quel est le but de cette scène de violente frénésie?
La reine Elisabeth. — D'amener un acte de violence tragique. Edouard, mon Seigneur, ton fils, notre roi, est mort. Pourquoi les branches croissent-elles lorsque la racine est morte ? Pourquoi les feuilles ne se flétrissent-elles pas lorsque la sève leur manque? Si vous voulez vivre, gémissons; si vous voulez mourir, mourons vite, afin que nos âmes au vol rapide puissent rattraper celle du roi, et que comme d'obéissantes sujettes, nous puissions le suivre à son nouveau royaume où la nuit ne finit jamais.
La duchesse d'York. — Ah ! j'ai autant de droits à ton chagrin que j'avais de titres sur Ion noble époux! J'ai gémi sur la mort d'un digne époux, et j'ai vécu en contemplant ses images : mais maintenant deux des miroirs de sa précieuse ressemblance ont été brisés en pièces par la malignité de la mort, et pour consolation je n'ai qu'un faux miroir qui me navre lorsque je contemple en lui ma honte. Tu es veuve; cependant tu es mère, et il te reste' la consolation de tes enfants : mais la mort a arraché mon époux de mes bras, et a enlevé deux béquilles à mes faibles mains, Clarence et Edouard. Oh ! que j'ai cause, moi dont la douleur est le double de la tienne, de dominer tes sanglots par les miens, et d'étouffer tes cris sous les miens !
Le fils de Clarence. — Ah ! tante, vous n'avez
LE ROI RICHARD III
pas pleuré sur la mort de notre père! Commeni pourrions-nous aider votre douleur par nos larmes de parents?
La fille de Clarence. — Vous n'avez pas gémi sur notre douleur d'orphelins, que votre douleur de veuve reste aussi sans être pleurée!
La reine Elisabeth. — Ne m'aidez pas à gémir, je n'ai pas à craindre d'être stérile en lamentations. Puissent toutes les sources de larmes envoyer leurs eaux à mes yeux, afin que gouvernée par une lune humide je sois capable de verser des pleurs assez abondants pour noyer le monde ! Hélas! mon époux, mon cher Seigneur Edouard !
Les enfants de Clarence. — Hélas 1 notre père, notre cher Seigneur Clarence!
La duchesse d'York. — Hélas! mes deux, mes deux fils, Edouard et Clarence !
La reine Elisabeth. — Quel autre appui avaisje qu'Edouard? et il n'est plus.
Les enfants de Clarence. — Quel autre appui avions-nous que Clarence? et il n'est plus.
La duchesse d'York. — Quels autres appuis avais-je qu'eux deux ? et ils ne sont plus.
La reine Elisabeth. — Jamais veuve fit-elle une perte si cruelle !
Les enfants de Clarence. — Jamais orphelins firent-ils une perte si cruelle !
La duchesse d'York. — Jamais mère fit-elle une perte si cruelle 1 Hélas! je suis la mère de toutes ces douleurs! chacun d'eux n'a que la sienne, moi j'ai toutes les leurs. Elle pleure pour un Edouard que je pleure aussi, et je pleure pour un Clarence qu'elle ne pleure pas : ces enfants pleurent pour un Clarence que je pleure aussi, et je pleure pour un Edouard qu'ils ne pleurent pas. Hélas! vous trois, versez toutes vos larmes sur moi trois fois malheureuse ! je suis la nourrice de votre douleur, et je veux l'allaiter de mes lamentations.
Dorset. — Courage, ma chère mère : il ne plaît pas à Dieu que vous preniez ses actes avec ingratitude: selon les lois ordinaires du mcnle, c est une chose tenue pour ingratitude que de mettre une mauvaise volonté opiniâtre à rembourser une dette qui fut prêtée obligeamment par une main généreuse; combien plus, d'être ainsi opposée au ciel, lorsqu'il requiert la dette royale qu'il vous a prêtée.
Rivers. — ■ Madame, pensez comme une mère vigilante au jeune prince, votre fils : envoyez- le chercher immédiatement; faites-le couronner; en lui vit votre consolation : ensevelissez le désespoir
de votre douleur dans la tombe de l'Edouard qui est mort, et plantez vos joies sur le trône de l'Edouard qui est vivant.
Entrent GLOCESTER, BUCKINGHAM, STAN- LEY, HASTINGS, RATCLIFF et autres.
Glocester. — Ma sœur, prenez courage : tous tant que nous sommes, nous avons sujet de gémir sur l'extinction de notre brillante étoile ; mais nul de nous ne peut réparer notre malheur en le déplorant. Madame ma mère, je vous demande pardon , je ne voyais pas Votre Grâce ; humblement à genoux, j'implore votre bénédiction.
La duchesse d'York. — Dieu te bénisse, et mette dans ton cœur la douceur, l'amour, la charité, l'obéissance, et la loyauté!
Glocester. — Amen ! et puisse-t-il me fairemourir vieillard et vertueux! (A part.) C'est là la conclusion finale de toute bénédiction maternelle : je m'étonne que Sa Grâce l'ait oubliée.
Buckincham. — Princes assombris, Pairs aux cœurs déchirés de chagrin, qui portez ce mutuel et pesant fardeau de douleur, cherchez joie maintenant dans l'amour les uns des autres : quoique nous ayons perdu notre moisson royale, nous avons pour compensation la moisson de son fils. Il vous faut noblement conserver, entretenir, et caresser cette réconciliation de vos cœurs naguère gonflés de ressentiments, mais tout récemment apaisés et réunis dans un lien d'amitié. Il me semblerait bon que le jeune prince fût amené avec une faible escorte de Ludlow, ici à Londres, pour y être couronné roi.
Rivées. — Pourquoi avec une petite escorte, Milord de Buckingham?
Buckincham. — Parbleu, Milord, de crainte qu'en appelant une trop grande multitude, le mal tout fraîchement guéri de la haine ne vienne à se rouvrir, ce qui serait d'autant plus dangereux que le roi est plus jeune et l'Etat sans direction : lorsque tout cheval est maître de ses rênes et peut diriger sa course comme il lui plaît, il est bon, selon mon opinion, d'éviter le mal possible, autant que le mal évident.
Glocester. — J'ai l'espérance que le roi a fait la paix entre nous tous : pour ce qui est de moi, ma réconciliation est ferme et sincère.
Rivkrs. — Il en est ainsi de moi, et je le crois, de nous tous; mais comme cette réconciliation est encore toute fraîche, il ne faut l'exposer à aucune possibilité de rupture, ce qui pourrait ar-
LE ROI RICHARD III
river, si on appelait une trop grande compagnie; je dis donc avec le noble Butkingham, qu'il est. bon que peu de personnes aillent chercher le prince.
Hastings. — Je suis du même avis.
Glocester, — Soit, alors : allons décider quels seront ceux qui partiront immédiatement pour Ludlow. Madame, et vous ma mère, voulez-vous venir pour donner vos avis en cette importante affaire?
La reine Elisabeth, et la duchesse d'York, ensemble. — De tout notre coeur. [Tous sortent, hors Glocester et Buckingham.)
Buckingham. — Milord, quels que soienteeux qui seront envoyés chercher le prince, au nom de Dieu, ne restons pas ici nous deux ; car en chemin, comme préface au projet dont nous parlions récemment, je trouverai une occasion de séparer du prince les orgueilleux parents de la reine.
Glocester. — Mon autre moi-même, mon conseil entier à toi tout seul, mon oracle, mon prophète! — Cher cousin, je suivrai ta direction comme un enfant. A Ludlow donc, car nous ne resterons pas en arrière. {Ils sortent.)