‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 410 sur 447 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Londres. — Un appartement dans le palais.

Entrent LE LORD CHAMEELLAN et LORD SANDS.

Le Lord Chambellan. — Est-il possible que les modes de France fassent faire par leurs sortilèges de telles extravagances aux gens?

Sands. — Les modes nouvelles peuvent être aussi ridicules que possible , aussi indignes de l'homme que possible, elles n'en seront pas moins suivies.

Le Lord Chambellan. — Autant que je puisse voir, tout le profit que nos Anglais ont retiré de ce dernier voyage, consiste dans une grimace ou deux ; mais ce sont de bien belles grimaces ; lorsqu'ils les font, vous jureriez sans sourciller que leurs nez ont été conseillers de Pépin ou do Clotaire, tant ils les portent avec majesté.

Sands. — lis ont tous de nouvelles jambes, et des jambes boiteuses : celui qui ne les aurait jamais vus marcher auparavant, jurerait que les éparvins et le tremblement des jarrets sévissent parmi eux.

Le Lord Chambellan. — Mordieu ! Milord , leurs habits sont taillés sur un patron si païen, qu'il faut qu'ils aient usé leur patron chrétien.

Entre SIR THOMAS LOVELL.

Le Lord Chambellan. — Eh bien , comment allez- vous? quelles nouvelles, Sir Thomas Lovell?

Lovell. — Ma foi, Monseigneur, je n'en connais d'autre que la nouvelle proclamation qui est alfichée sur la porte de la cour.

Le Lord Chambellan. — De quoi parlet-elle?

Lovell. — De réformer nos galants cosmopo-

lites qui remplissent la cour de querelles, de bavardages et de tailleurs.

Le Lord Chambellan. — J'en suis heureux; je prierais volontiers nos Messieurs de vouloir bien croire qu'un courtisan anglais peut être avisé, et n'avoir pourtant jamais vu le Louvre.

Lovell. — Il leur est enjoint (car tels sont les termes de l'ordonnance) ou bien de laisser ces restes de plumets de fou qu'ils ont pris en France, avec toutes sortes d'autres honorables absurdités, telles que les combats et les feux d'artifice, — inventions étrangères par lesquelles ils insultent des gens qui valent mieux qu'eux, — d'abjurer absolument la religion qu'ils ont dans le jeu de paume , les grands bas , les culottes courtes et bouffantes et autres modes de voyageurs, et de se présenter comme d'honnêtes gens, ou bien de retourner dans la compagnie de leurs anciens ca^ marades de divertissements; là, ils pourront, je pense, cum privilégia, brûler le dernier bout de leur sottise et se faire moquer d'eux.

Sands. — 11 est temps de leur donner médecine, leurs maladies sont devenues si contagieuses 1

Le Lord Chambellan. — Comme nos Dames vont ressentir la perte de ces jolies frivolités!

Lovell. — Oui , parbleu, il y aura vraiment des regrets, Milords : les rusés drôles avaient inventé des moyens infaillibles pour conquérir les Dames ; une chanson et un violon de France sont sans pareils.

Sands. — Le diable les conduise au son du violon! je suis heureux qu'ils partent, car à coup sûr, il n'y a pas espoir de les convertir : maintenant, un honnête Lord campagnard, tel que moi, depuis longtemps exclu de la scène, pourra entonner sa chanson et se faire écouter une heure, et par notre Dame, chanter en mesure, encore.

Le Lord Chambellan. — Rien dit, Lord Sands; votre dent d'étalon n'est pas encore tombée.

Sands. — Non, Milord, et elle ne tombera pas tant qu'il me restera un chicot.

Le Lord Chambellan. — Où alliez-vous, Sir Thomas ?

Lovell. — Chez le cardinal : Votre Seigneurie est aussi un de ses hôtes?

Le Lord Chambellan. — Oh, c'est vrai; cette nuit, il donne un souper, un grand souper, à une nombreuse réunion de Lords et de Ladies ; là se trouvera la fleur du royaume, je vous l'assure.

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