‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 446 sur 447 · CARO · texte numérisé non relu

CARO

(France, du 15 décembre 1863.)

Il semblerait, qu'après avoir produit une œuvre comme les illustrations du Dante et d'Atala, les Contes de Perrault, l'artiste dût se reposer et préparer la lente élucubration d'une nouvelle tâche plus considérable' que la première; mais l'homme auquel on doit les illustrations de l'Œuvre de Rabelais, la Légende du Juif-Errant, les Contes drolatiques de Balzac, le Voyage aux Pyrénées, le Voyage en Espagne de M. Davillier — et brochant sur tout cela des débauches de verve comique, comme le Capitaine Castagnette, de M. L'Épine, et le Baron de Miinchausen, de Gautier fils, — ce maître ne se repose qu'en changeant de travail, les contrastes l'excitent ou l'inspirent; il s'est inféodé au moyen âge, il a peint des corselets, des dames, des pages, des assauts, des tournois, des châteaux, desponts-levis, des truands, des ribauds, la cour des miracles tout entière ; il va peindre les solitudes des forêts vierges, raconter les douleurs de Chactas, faire passer dans son œuvre le souffle gracieux qui inspirait Chateaubriand ; il suspendra aux guirlandes d'apios d'un érable à fleur rouge le corps de la jeune Indienne, et demain, il fera se heurter en un choc homérique des cavaliers bardés de fer.

Le génie de Gustave Doré c'est l'intuition ; il devine les mondes disparus, il reconstruit les palais emportés par les tourmentes, il s'incarne dans une époque, il vit de sa vie ; il pouvait se dispenser d'aller en Espagne pour illustrer les aventures de l'ingénieux hidalgo Don Quichotte, mais il a voulu parcourir les plaines de la Manche et visiter les lieux où Cervantes a placé la scène de son roman héroïcomique.

Gustave Doré en commentant, le crayon à la main, l'œuvre immortelle du manchot de Lépante, à construit un monument; le chefd'œuvre est de bronze, il durera autant que le monde, mais le jeune artiste lui a donné une jeunesse éternelle. Il existe en Espagne une édition connue des bibhopliiles français, et entreprise par ordre, du

roi Charles III, le fondateur de l'ordre royal et distingué du Mérite eivil et militaire. Cette édition est désormais dépassée.

Le papier, le caractère, l'impression sont à la hauteur de l'œuvre; quant à l'interprétation par la gravure, elle mérite autant nos éloges que l'œuvre de M. Gustave Doré. M. Pisan est un grand artiste, et et cette homogénéité de travail lui fait le plus grand honneur.

Ceux qui savent comment compose Gustave Doré rendent justice à son habile interprète ; l'effet est écrit, le sentiment d'une justesse inouïe, mais il faut fixer l'impalpable, et M. Pisan, seul jusqu'aujourd'hui, est parvenu à satisfaire les exigences de l'artiste qui vient d'ajouter encore à son immense réputation.

Le Don Quichotte, en deux magnifiques volumes, contient cent quatorze grandes compositions tirées à part avec un soin merveilleux, et deux cent cinquante-six vignettes et culs-de-lampè qui ont toute la liberté et la franche allure des croquis du jeune maître.

Ch. YRIÀRTE.

(Figaro, du 27 décembre 1863.)

.... Que l'éminent dessinateur ait réussi aussi complètement qu'on pouvait le souhaiter, c'est ce qu'un simple coup d'œil jeté sur les illustrations du Don Quichotte suffit à mettre en évidence; c'est ce que nous ne tenterons pas de développer ici. Mais nous voudrions montrer par un exemple' choisi entre mille jusqu'à quelle profondeur le nouvel interprète est descendu dans la pensée du grand écrivain.

Que l'ami lecteur consente donc à regarder les diverses physionomies que Gustave Doré prête à Don Quichotte et à son compagnon dans les deux parties du roman qu'il avait à nous représenter. Evidemment dans le second volume, au premier coup d'œil, ce sont les mêmes lignes de visage que dans le commencement; ce sont bien les mêmes hommes, si l'on veut, mais ce ne sont plus à coup sûr les mêmes portraits. Il y a je ne sais quoi de bouffon et de grotesque dans les premières images qui va disparaissant graduellement, et qui finit par faire place à des physionomies tout à fait sympathiques, tout à fait attrayantes ; bientôt il n'y a plus trace de charge ; au lieu de chercher le grotesque, le dessinateur a voulu évidemment que toute la beauté dont chacun de ces deux faciès était susceptible, fût en relief, et elle y est : et les bonnes gens sont tout étonnés de trouver à Don Quichotte une si noble tête, et à Sancho une si bonne et si sincère figure. Ainsi, lecteur, ne soyez point surpris. Dites-vous seulement que Gustave Doré a lu mieux que vous et moi dans la pensée du grand écrivain qui l'inspirait. Vous et moi nous pensions que l'auteur n'a songé qu'à nous faire rire le plus souvent possible aux dépens de ses deux acteurs : vous et moi nous nous trompions. Cervantes a fait comme Molière dans VAlceste : il a aimé ses héros, il est devenu eux, il leur a donné de son âme, de son cœur, de sa haute, douce et lumineuse raison; et voilà comment ce pauvre chevalier si raillé, si conspué, si bâtonné, si berné dans le premier tome, devient le respecté, le spirituel, le bienveillant, le sensé personnage que Gustave Doré nous fait voir dans le second, et pour lequel il trouve une physionomie où l'on peut lire tout cela. L'artiste, tout comme Cervantes, s'est pris de cordiale sympathie, de fraternelle et tendre affection pour ces deux braves gens dont tout d'abord il voulait rire et faire rire, parce qu'il ne voyait d'eux que leurs petits travers extérieurs et qu'il n'avait pas regardé ce fonds si riche en bons instincts, en dévouements toujours tout prêts, en tendresses qui ne demandent qu'à rayonner

.... M.iis revenons au nouveau Don Quichotte. Ainsi, grâce à l'éminent illustrateur, la pensée de Cervantes devient plus nette, plus claire, plus bienfaisante encore : nous comprenons en regardant ces

beaux dessins les émotions qui remplissaient l'âme du pauvre g

homme méconnu, du glorieux soldat réformé

. . •• . Je ne témoignerai aux éminents éditeurs qu'une cra qu'un scrupule qui sera encore une preuve d'estime. Comment, s une pareille et si splendide publication, eux-mêmes tout d'aï comment M. Gustave Doré ensuite, ferontrils pour ne pas décr comment feront-ils même pour se tenir à la hauteur où les ] une œuvre telle que Don Quichotte? Mais à quoi bon s'en inqu si longtemps à l'avance? L'an prochain, nous verrons bien ce q ventera cette double association du talent et du dévouement inl gent aux lettres et au public. S'ils réussissent moins bien cette année, nous reviendrons à Don Quichotte et à Sancho, si tefois il en reste encore quelques exemplaires. Car cette année, i a fils de bonne mère, comme eût dit Rabelais, qui ne soit ( reux de joindre ces deux volumes à son Dante

COLINCAMP.

(Courrier du Nord, du 30 décembre 1864.)

S'il me fallait, disait Joseph Droz, détruire tous les livres d< bibliothèque et n'en garder qu'un seul, je conserverais le Vicai Wakefield. — A chacun son goût. En pareil cas, je demanderais g pour Don Quichotte

Je sais gré à Gustave Doré d'avoir pris parti pour Don Quicl contre Sancho. Il a poétisé autant qu'il l'a pu le chevalier, il a e veli l'épais Sancho sous une couche de graisse. Quel contraste < le profil noblement émacié du maître et l'apoplectique visage valet! Ce ne sont pas les paysages splendides, les scènes tui tueuses, les foules largement remuées, les sierras pittoresques j'admire dans ce chef-d'œuvre d'un grand artiste, c'est l'intellig profonde avec laquelle il a compris le poète et le courage qu'il a à prendre parti contre le fait pour la chimère.

(Diogène, du 2 janvier 1864.)

S'il existe un ouvrage qui devait tenter la verve du puissant sinateur humoristique, à qui nous devons déjà les illustration Rabelais, c'était bien le chef-d'œuvre de Michel Cervantes. M. 1 est un poète qui imagine le crayon à la main. Et Cervantes est aussi, un poëte malgré la forme et le but pratique de son œuvre poète par la faculté imaginative, par le graudiose des concepti par le puissant relief typique des caractères. Si l'on donne spéci ment ce nom de poëte aux créateurs, à ceux qui savent inca leurs pensées dans une forme vivante, qui mieux que Cervant mérité ce nom ? Ses personnages ne se détachent-ils pas dans l'i gination du lecteur comme en ronde bosse, avec des traits si aci tués qu'on varierait bien peu, si chacun avait la faculté de les dess comme il les voit sur la façon de les rendre.

C'était là une difficulté de plus pour le dessinateur qui avs lutter de précision et de relief avec le texte. Or personne ne réuni: les qualités pour une telle lutte comme M. Doré : force, souple habileté, fécondité extraordinaire d'imagination, facilité du cra passant alternativement du comique au sérieux, du gracieux au | tesque, de la fine raillerie aux scènes de tréteaux, et, avec tout c cette bonhomie, cette naïveté, ce naturel qui font que l'œuvre Cervantes, tout en étant une œuvre de l'imagination la plus exu rante, demeure pourtant d'un réalisme saisissant.

(Nouvelliste vaudois, du 17 août 1864.)

14082. — Imprimerie générale da Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Pari*

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