‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 78 sur 447 · ACTE II, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE III

Hotspur. — Alors, je ne peux plus blâmer son cousin le roi d'avoir exprimé le désir de le voir crever de faim dans les montagnes stériles. Mais sera-t-il dit que vous, qui avez placé la couronne sur la tête de cet homme ingrat, et qui portez à cause de lui la tâche détestable d'une complicité de meurtre, sera-t-il dit que vous subirez un monde de malédictions en passant pour ses agents, pour ses vils auxiliaires de second ordre, pour ses cordes, son échelle ou plutôt son bourreau? Oh! pardonnez-moi, si je descends à des expressions si basses pour vous montrer la condition et la catégorie dans lesquelles vous vous rangez sous ce roi artificieux. Aurez- vous la honte qu'on dise de nos jours ou qu'on rapporte dans les chroniques des temps à venir que des hommes de votre noblesse et de votre pouvoir se sont engagés tous deux dans une affaire injuste, — comme tous deux vous l'avez fait, Dieu vous le pardonne ! — en détrônant Richard, cette douce et aimable rose, pour planter cette épine, cette chenille, Bolingbroke? Et supporterez-vous la honte plus grande encore que l'on dise que vous êtes bafoués, dupés et mis à l'écart par celui pour lequel toutes ces hontes sont tombées sur vous? Non, il est temps encore de racheter vos honneurs ternis et de vous replacer dans la bonne opinion du monde; vengez-vous du mépris outrageant et injurieux de ce roi orgueilleux qui, jour et nuit, s'étudie à s'acquitter de tout ce qu'il vous doit en vous en payant sanguinairement par la mort ; je dis donc. . . .

Worcester. — Paix! neveu, ne dis rien de plus : maintenant, je vais ouvrir un livre secret et découvrir devant vos mécontentements, à la prompte intelligence, une chose profonde et dangereuse, aussi pleine de périls, et demandant un esprit aussi aventureux que de traverser un courant à la voix mugissante sur le pont peu solide du manche d'une lance.

Hotspur. — Si on tombe, bonne nuit! Il s'agit de s'enfoncer ou de nager. Déchainez le danger de l'est à l'ouest, pourvu que l'honneur lui fasse face du nord au sud , et puis laissez-les combattre. Oh! le sang bouillonne davantage à réveiller un lion qu'à surprendre un lièvre.

Nortbujiberland. — L'imagination de quelque grand exploit le pousse hors des bornes de la modération.

HoTsruR. — Par le ciel, il me semble que ce serait un saut aisé, que d'aller enlever l'honneur brillant jusqu'à la lune à la face pâle, ou qu'il se-

rait facile de plonger dans les profondeurs du gouffre là où la sonde n'a jamais atteint, et d'en retirer par les cheveux l'honneur noyé, de manière à permettre à celui qui l'en retirerait de jouir sans rival de toutes ses dignités ; mais à bas ces demi-mariages avec l'honneur!

Worcester. — Le voilà qui embrasse un monde de fantômes, mais nullement la réalité qu'il devrait poursuivre. Mon bon neveu, accordez-moi quelques instants d'audience.

Hotspur. — Je vous demande pardon.

Worcester. — Ces mêmes nobles Écossais qui sont vos prisonniers

Hotspur. — Je les garderai tous ; par le ciel, il n'aura pas un seul de ces Ecossais; non, quand bien même un Ecossais suffirait à sauver son âme, il ne l'aurait pas : par cette main, je les garderai.

Worcester. — Vous vous égarez et vous ne prêtez pas l'oreille à mes desseins. Ces prisonniers que vous garderez

Hotspur. - — Certes, je les garderai; voilà qui est net. Il a dit qu'il ne voulait pas racheter Mortiîner; il m'a défendu de parler de Mortimer; mais j'irai le trouver lorsqu'il dormira, et je crierai de toutes mes forces à son oreille, Mir Limer'. Bien mieux, j'aurai un sansonnet à qui j'apprendrai à parler, et qui ne dira rien que Mortimer, et je le lui donnerai pour tenir sa colère en mouvement.

Worcester. — Ecoutez-moi, neveu! un mot.

Hotspur. — Je renonce ici solennellement à toute autre étude qu'à celle de faire enrager et d'irriter ce Bolinybroke. Et quant à ce soudard de prince de Galles, n'était que son père ne l'aime pas, je crois, et serait heureux qu'il lui arrivât quelque malheur, je le ferais empoisonner dans un potd'ale.

Worcester. — Adieu, neveu! je vous parlerai lorsque vous serez plus disposé à écouter.

Northijmberland. — Ah çà, quelle moucheté pique et quelle sotte impatience t'aiguillonne à jacasser ainsi comme une femme, sans prêter d'attention à d'autre voix que la tienne?

Hotspur. — Ah! voyez-vous, je suis fouetté et sanglé de verges, je me sens mordu par toute une fourmilière, lorsque j'entends parler de ce vil politique, Bolingbroke. Au temps deRichard. . ., comment appelez-vous cet endroit? Malédiction sur lui! c'est dans le Glocestershire, là où demeurait son fou d'oncle, le duc, son oncle d'York , — alors que, pour la première fois, je courbai le

LE ROI HENRI IV

genou devant ce roi des sourires, ce Bolingbroke, lorsque lui et vous, vous reveniez de Ravenspurg.

Northumberland. — Au château de Berkeley.

Hotspur. — Vous dites vrai. Oh! quelle masse de courtoisies confites me furent alors offertes par ce chien couchant ! Vous rappelez -vous? « lorsque sa fortune enfant aurait grandie » et « mon noble Harry Percy », et * mon cher cousin ». Oh! que le diable enlève les dupeurs de cette espèce! Le ciel me pardonne ! Mon oncle, dites votre affaire; car j'ai fini.

Worcester. — Mais si vous n'avez pas fini, continuez ; nous attendrons votre loisir.

Hotspur. — J'ai fini, sur ma foi.

Worcester. — En ce cas, revenons à vos prisonniers écossais. Mettez-les immédiatement en liberté sans rançon, et faites du fds de Douglas votre unique agent pour lever des troupes en Ecosse, lesquelles, pour diverses raisons que je vous enverrai écrites, seront aisément accordées, soyez-en sûrs. Vous, iMilord, pendant que votre fils sera ainsi occupé en Ecosse, insinuez-vous dans le cœur de ce noble prélat, qui est tant aimé, l'archevêque —

NoRTHUMisERLAND. — D'York, n'est-ce pas?

Worcester. — Lui-même ; il supporte avec amertume la mort de son frère, lord Scioop, à Bristol. Je ne parle pas par conjecture, comme d'une chose qui serait possible, je parle d'une chose que je sais être ruminée, complotée, arrangée, et qui n'attend plus que l'apparition de l'occasion qui la fera réussir.

Hotspur. — Je flaire la chose; sur mon âme, cela marchera bien.

Northcmberland. — Tu lâches toujours les chiens avant que le gibier soit découvert.

Hotspur, — Parbleu! il ne se peut pas que ce ne soit un noble projet : et puis les forces de l'Ecosse et d'York jointes à celles deMortiiner,eh?

AYorcester. — Elles se réuniront.

HoTsruR. — Ma foi, c'est un projet excessivement bien combiné.

Worcester. — Et puis ce ne sont pas de minces raisons que celles qui nous ordonnent de nous hâter de sauver nos têtes en rassemblant nos forces ; car quelle que soit notre conduite, le roi se regardera toujours comme notre débiteur, et pensera que nous nous regardons comme mécontents jusqu'à ce cju'il ait trouvé moyen de nous rembourser. Et voyez déjà comme il commence à nous rendre étrangers les regards de son affection .

Hotspur. — Oui, c'est ce qu'il fait, c'est ce qu'il fait, nous nous vengerons de lui.

Worcester. — Adieu, neveu; n'allez pas plus loin dans ce projet, jusqu'à ce que je vous trace par lettres votre plan de conduite. Lorsque le temps sera mur, et ce sera incessamment, j'irai secrètememt trouver Glendower et Lord Mortimer; alors, d'après les mesures que je prendrai, vous, Douglas, et toutes nos forces ensemble, nous nous trouverons heureusement réunis pour rétablir entre nos propres mains, redevenues fortes, notre fortune, que nous maintenons aujourd'hui avec tant d'incertitude.

INorthumberland — Adieu, noble frère : nous réussirons, j'en ai confiance.

Hotspur. — ■ Oncle, adieu : oh ! qu'elles soient courtes les heures qui nous séparent du moment où le tumulte des champs de bataille, le fracas des coups échangés et les gémissements seront les applaudissements de notre joute! (Ils sortent.)

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