‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 81 sur 447 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

La route près de Gadshill.

Entrent LE PRINCE HENRI, POINS, BAR- DOLPH et PETO.

Poins. — Allons, cachons-nous, cachons-nous : j'ai éloigné le cheval de Falstaff, et il fait autant de frous frous que du velours gommé.

Le mince Henri. — Tiens-toi à l'écart. (Ils se retirent.)

Entre FALSTAFF.

Falstaff. — Poins! Poins, sois pendu! Poins!

Le prince Henri s1 avançant . — Silence, gros rognon que tu es ! quel braillement fais-tu là ?

Falstaff. — Où est Poins, liai ?

Le prince Henri. — Il est monté tout en haut de la colline : je vais aller le chercher. (Il fait semblant de chercher Poins et se retire.)

Falstaff. — Je suis maudit de voler dans la compagnie de ce filou ; la canaille a emmené mon cheval et Ta attaché je ne sais où. Si je suis obligé de faire encore à pied vingt pas de plus, je serai complètement essoufflé. Bon, après tout je ne doute pas que je ne meure d'une honnête mort, si je parviens à éviter la potence pour avoir tué ce coquin-là. Depuis ces vingt-deux ans, il n'y a pas d'heure où je n'aie juré de renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorcelé dans la société de ce drôle. Si la canaille ne m'a pas donné des drogues pour se faire aimer de moi, je veux être pendu ; cela ne peut être autrement ; j'ai bu des drogues. Poins! Hal ! peste de vous deux! Baidolph ! Peto! je veux bien crever de faim, si je vais voler à un pas plus loin. S'il n'est pas vrai que devenir honnête homme et planter là ces drôles serait une aussi bonne action que de boire, je veux bien être le plus franc vaurien qui ait jamais mâché avec une dent. Huit toises d'un terrain inégal, cela équivaut pour moi à faire soixante et dix miles à pied et les scélérats au cœur de pierre le savent parfaitement. C'est une malédiction quand les voleurs ne savent pas être loyaux les uns envers les autres ! (Ils siffle/it-.) Tssss! La peste de vous tous! donnez-moi mon cheval, coquins, donnez-moi mon cheval, et allez vous faire pendre.

Le prince Henri, revenant. — Paix, grosse panse! couche toi, applique ton oreille contre

terre et écoute si tu n'entends pas la marche des voyageurs.

Falstaff. — Avez-vous des leviers pour me relever quand je serai par terre? Sang de Dieul je ne porterais pas ma chair aussi loin à pied une seconde fois pour tout le trésor de ton père. Que diable avez-vous à me monter ainsi sur le dos?

Le prince Henri. — Tu mens; lu n'es pas monté, tu es démonté.

Falstaff. — Je t'en prie, mon bon prince Hal, aide-moi à retrouver mon cheval, bon fils de roi.

Le prince Henri. — A bas, coquin! dois-je vous servir d'hôtelier?

Falstaff. — Vas donc et pends-toi avec tes jarretières d'héritier présomptif. Si je suis pris, je vous accuserai pour cela. Si je ne fais pas faire sur vous des ballades qu'on chantera sur des airs ignobles, je veux bien qu'un verre de vin me serve de poison. Lorsque une plaisanterie va si loin et à pied encore, je l'exècre. •

Entre GADSHILL.

Gadshill. — Arrêtez!

Falstaff. — C'est ce que je fais contre ma volonté.

Entrent POINS, PETO, et BARDOLPH.

Poins. — Oh ! c'est notre chien d'arrêt: je reconnais sa voix.

Bardolph. — ■ Quelles nouvelles?

Gadshill. — Encapuchonnez-vous, encapuchonnez-vous ; mettez vos masques: il y à de l'argent du roi qui descend la colline ; il se rend au cofi're-fort du roi.

Falstaff. — Vous mentez, vous, coquin ; il se rend à la taverne du roi.

Gadshill. — Il y a assez d'argent pour nous munir tous.

Falstaff. — D'une potence.

Le prince Henri. — Messieurs, vous quatre vous les attendrez dans l'étroite avenue ; Ned Poins et moi, nous irons plus bas : s'ils échappent à votre attaque, ils tomberont dans notre embuscade.

Peto. — Combien sont-ils ?

Gadshill. — Quelque chose comme huit ou dix.

Falstaff. — Malepeste! est-ce que ce n'est pas eux qui nous voleront?

Le prince Henri. — Comment, Sir Jean de la Panse serait un lâche ?

Falstaff — Ma foi, je ne suispas.Tean dcGand,

LE ROI HENRI IV

votre grand père ; mais cependant je ne suis pas un lâche, Hal.

Le prince Henri. — Bien, nous mettrons ce courage à l'épreuve.

Poixs. — Maraud de Jack, ton cheval est derrière la haie : lorsque tu en auras besoin, tu l'y trouveras. Adieu et liens ferme.

Falstàff. — Maintenant, dût-on me pendre, je ne pourrais pas le battre.

Le prince Henri, à part, à Poins. — Ned, où sont nos déguisements?

Poins. — Ici, tout près: éloignons-nous. [Sortent le prince Henri et Poins.)

Falstàff. — Maintenant, mes maîtres, je vous dis, heureuse chance: que chacun soit à son affaire.

Entrent les voyageurs.

Premier voyageur. — Venez, voisin; le garçon fera descendre la colline à nos chevaux; nous, nous la descendrons à pied pendant ce temps là et nous nous dégourdirons les jambes.

Les voleurs tous ensemble. — Arrêtez '

Les voyageurs. — Jésus nous protège !

Falstàff. — Frappez ! jetez-les à terre ! coupez leur la gorge à ces scélérats ! Ah ! chenilles vôraces ! coquins gras à lard! ils nous détestent nous, jeunes gens : renversez-les! enlevez-leur leur laine !

Les voyageurs. — Oh ! nous sommes perdus pour toujours, nous et les nôtres!

Faistàff. — Pendus soyez-vous, coquins pansus ! ètes-vous perdus ? Non, gras coquins ; je voudrais que tous vos trésors fussent ici! Marchez, pans de lard, marchez! Comment, coquins! ne faut-il pas que les jeunrs gens vivent?... Vous ôles grands jurés, n'est-ce pas? nous allons vous faire jurer, ma foi. [Les voleurs sortent, poussant devant. eux les voyageurs.)

Le prince Henri. — Les voleurs ont lié les honnêtes gens; si toi et moi nous pouvions voler les voleurs et nous en retourner gaiement à Londres, nous aurions là un thème de conversation pour toute une semaine, un sujet de rire pour tout un mois et un souvenir plaisant pour toute la vie.

Ponts. — Tenons nous à l'écart, je les entends qui viennent. [Ils se retirent.)

Rentrent les voleurs.

Falstàff. — Venez, mes maîtres, partageons, et puis à cheval avant qu'il soit jour. Si le prince

et Poins ne sont pas deux couards fieffés, il n'y a pas d'équité au monde : il n'y pas plus de valeur dans ce Poins que dans un canard sauvage.

Le prince Henri. — Votre argent!

Poins. — Scélérats! (/A? se précipitent sur les voleurs. Ceux-ci s'enfuient, et Fcdstaff, après une estocade ou deux, s'enfuit aussi, laissant le butin derrière eux.)

Le prince Henri. — Enlevé avec grande facilité. Maintenant, montons gaiement à cheval. Les voleurs sont dispersés et saisis d'une crainte si giande, qu'ils n'osent pas s'approcher l'un de l'autre : chacun prend son camarade pour un sergent. En route, mon bon Ned. Faistàff sue à mort et engraisse la maigre terre à mesure qu'il marche. Si cela n'était pour rire, il me ferait pitié.

Poins. — Comme le coquin rugissait !

[Ils sortent.)

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