ACTE II, SCÈNE I
Constance. — Honte sur vous, qu'elle lui fasse honte ou non 1 Ce sont les injustices de sa grand'mère et non les hontes de sa mère qui tirent de ses pauvres yeux ces perles faites pour émouvoir le ciel, et que le ciel acceptera comme paiement de ce qui lui est dû ; oui, le ciel sera séduit par les grains de ce chapelet de cristal, et poussé à lui faire justice et à se venger de vous.
Éléonore. — O toi, monstrueuse calomniatrice du ciel et de la terre !
Constance. — O toi, monstrueuse insulteuse du ciel et de la terre 1 Ne m'appelle pas calomniatrice : toi et ton fils usurpez les domaines, les souverainetés et les droits de cet enfant opprimé. C'est le fils de ton fils aîné, et son seul malheur est de t'avoirpour grand'inère : tes péchés sont visités, sur ce pauvre enfant, et l'arrêt de la loi le frappe, bien qu'il ne soit éloigné de tes entrailles, où fut conçu le péché, que de la seconde génération.
Le roi Jeax. — Cesse, Bedlam.
Constance. — Je n'ai que ceci à dire ; il n'est pas seulement malheureux à cause des conséquences naturelles de son péché: mais Dieu a fait de sa personne même l'instrument chargé de venger son propre péché sur la personne de ce descendant châtié à cause d'elle et châtié par elle Son péché à elle est l'offense qu'elle fait à cet enfant, et cette offense est à son tour la verge de son péché. Tout est puni dans la personne de cet enfant, et tout cela pour elle ; malédiction sur elle.
Éléonore. — Mégère malavisée, je puis produire un acte de dernière volonté qui annule le titre de ton fils.
Constance. — Oui, qui donc en doute? Une volonté! une volonté perverse, une volonté de femme, la volonté d'une grand'mère corrompue.
Le roi Philippe. — Paix, Madame! arrêtezvous ou soyez plus modérée : il convient mal à notre présence d'encourager ces récriminations malsonnantes. Une trompette appelle à venir sur les remparts les gens d'Angers ; écoutons-les nous dire duquel, d'Arthur ou de Jean, ils admettent les droits.
{Une trompette ' sonne. Des citoyens se présentent au haut des remparts.)
Premier citoyen. — Qui donc nous avertit de venir aux remparts ?
Le roi Philippe. — France au nom d'Angleterre.
Le roi Jean. — Angleterre en son propre nom : vous, citoyens d'Angers et mes fidèles sujets..,.
Le roi Philippe. — Vous, (idèles citoyens d'Angers, les sujets d'Arthur, c'est notre trompette qui- vous a appelés à cette cordiale conférence. ..
Le roi Jean. — Pour notre propre .avantage à nous; par conséquent écoutez-nous les premiers. Ces étendards de France qui sont déployés en vue et en face de votre ville, sont venus ici pour votre ruine. Les canons ont leurs ventres pleins de coière et sont montés tout prêts à cracher contre vos murailles leur indignation de fer. Tous les préparatifs pris par les Français pour un siège sanglant et une guerre impitoyable sont là visibles sous les yeux de votre ville, en face de vos portes closes, et sans notre approche, les pierres endormies qui vous entourent comme une ceinture, auraient été à cette heure chassées de leur solide lit de mortier par la contrainte de leur artillerie, et une large brèche aurait été ouverte à la force sanglante pour envahir votre paix. Mais à la vue de notre personne, nous, votre roi légitime, qui péniblement , par une marche d'une extrême diligence, avons amené devant vos portes un contrepoids à leur furie, voyez, les Français frappés de surprise demandent une entrevue, et maintenant au lieu des boulets enveloppés de feu destinés à faire trembler vos murailles, ils ne vous envoient plus que de calmes paroles enveloppées dans la fumée, destinées à faire pénétrer dans vos oreilles un mensonge déloyal ; accordez à ces paroles la confiance qu'elles méritent et laisseznous entrer. Votre roi, dont les forces sont fatiguées, épuisées par cette marche rapide, sollicite un asile dans l'enceinte de vos murs.
Le roi Philippe. — Lorsque j'aurai parlé, vous nous répondrez à tous deux à la fois. Voyez, à ma main droite dont la protection s'est très-religieusement dévouée à la défense du droit de celui que tient cette main, voici le jeune Plantagenet, fils du frère aîné de cet homme, son roi, et le roi de tout ce qu'il possède. C'est pour l'équité ainsi foulée aux pieds que nous foulons sous les pas de notre marche guerrière ces vertes campagnes qui s'étendent en face de votre ville, n'étant votre ennemi qu'autant que nous y sommes religieusement obligés par la contrainte de notre zèle hospitalier pour la défense de cet enfant opprimé. Qu'il vous plaise donc de payer l'hommage que vous devez loyalement à celui qui y a droit, c'est-à-dire à ce jeune prince, et alors nos armes, pareilles à un ours muselé, n'auront plus rien d'offensif que leur aspect; la malice de nos canons
LE ROI JEAN
s'exercera futilement contre les invulnérables nuages du ciel, et heureux d'une retraite qui ne nous laissera aucun dépit, avec nos épées sans entailles et nos heaumes non bosselés, nous rapporterons dans nos foyers ce sang vaillant que nous étions venus avec l'intention déverser devant votre ville, et nous vous laisserons en paix, vos enfants, vos femmes et vous. Riais si follement vous rejetez les propositions que nous vous faisons, ce n'est pas l'enceinte de vos vieux murs qui pourra vous cacher à nos messagers de guerre, quand bien même tous ces Anglais avec leurs moyens de défense seraient abrités dans leur forte circonférence. En conséquence dites-nous si votre cité nous appellera maître au nom de celui dont nous avons pris la cause en main, ou si nous devrons donner le signal à notre colère , et entrer à travers le sang dans la possession de notre droit?
Premier citoyen. — En résumé, nous sommes les sujets du roi d'Angleterre ; c'est pour lui et au nom de ses droits que nous tenons cette ville.
Le roi Jean. — Alors reconnaissez le roi et laissez-moi entrer.
Premier citoyen. — Cela, nous ne le pouvons pas : mais à celui qui prouvera qu'il est le roi nous prouverons notre fidélité; jusqu'alors, nos portes resteront barricadées contre le monde entier.
Leroi Jean. — Est-ce que la couronne d'Angleterre ne prouve pas quel est le roi? si cela ne suffit pas, je vous amènerai des témoins, deux fois quinze mille cœurs de race anglaise.
Le bâtard. — Bâtards et autres.
Le roi Jean. — Pour sceller de leur sang la légitimité de nos titres.
Le roi Philippe. — Autant de braves aussi bien nés que ceux-là
Le bâtard. — Avec quelques bâtards aussi dans le nombre.
Le roi Philippe. — Sont là lui faisant face pour contredire ses prétentions.
Premier citoyen. — Jusqu'à ce que vous ayez établi quel est celui dont le droit est le plus légitime, nous retirons notre fidélité à tous les deux pour la réserver au plus légitime.
Le roi Jean. — Alors Dieu pardonne les péchés de toutes les Ames qui avant que soit tombée la rosée de ce soir se seront enfuies vers leur résidence éternelle, par suite de cette terrible épreuve entreprise pour décider quel est le roi de notre royaume.
Le roi Philippe. — Amen, amen! en selle, chevaliers ! aux armes !
Le bâtard. — O saint Georges, qui fouettas leDragon et qui depuis te tiens assis sur son dos à la porte de mon hôtesse, enseigne -nous quelque bon moyen de défense! (A l'archiduc d'Autriche.) Maraud, si j'étais chez vous, dans votre antre, en compagnie de votre lionne, j'ajouterais une tête de bœuf à votre peau de lion et je ferais de vous un monstre.
L'archiduc d'Autriche. — Paix! assez.
Le bâtard. — O tremblez, car vous entendez le lion rugir !
Le roi Jean. — Plus haut, plus haut dans la plaine; là nous assignerons à tous "nos régiments les meilleurs postes de combat.
Le bâtard. — Alors dépêchons-nous afin de prendre l'avantage du terrain..
Le roi Philippe, au dauphin Louis. — Cela sera ainsi, et commandez au reste des troupes de se tenir sur l'autre colline. — Dieu et notre droit! {Ils sortent.')