SCÈNE II. iss
nez-le-moi , je n'ai pas dessein de vous lire ; et tous courront baiser les plaies de César mort, et recueillir sur des voiles les gouttes de son sang sacré, oui, et implorer un des cheveux de sa tête comme un gage de mémoire ; et à leur mort ils le recommanderont dans leurs testamens , le léguant à leur postérité comme un précieux héritage.
QUATRIEME PLÉBÉIEN
Nous voulons entendre le testament ; lisez-le, Marc-Antoine.
TOUS
Le testament! le testament! nous voulons entendre le testament de César.
ANTOINE
Modérez-vous , clignes amis : je ne dois pas le lire. Il n'est pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n'êtes pas de fer, vous n'êtes pas de marbre, vous êtes des hommes; et étant des hommes et entendant le testament de César, il vous enflammerait , il vous rendrait furieux : il est bon que vous ne sachiez pas que
vous êtes ses héritiers; car si vous le saviez, oh ! qu'en arriverait-il?
QUATRIÈME PLÉBÉIEN
Lisez le testament; nous voûtons l'entendre, Antoine : vous nous lirez le testament, le testament de César.
ANTOINE
Voulez-vous avoir de la patience? Voulez-vous différer quelque temps? — Je me suis trop avancé en vous parlant du testament. Je crains.de nuire à ces hommes d'honneur, dont les poignards ont massacré César; je le crains.
QUATRIÈME PLÉBÉIEN
Ce furent des traîtres. Eux, des hommes d'honneur!
SECOND PLÉBÉIEN
Ce sont des scélérats , des assassins. — Le testament! lisez le testament!
TOUS
L'écrit! le testament!
ANTOINE
Vous voulez donc me contraindre à lire le testament? Formez donc un cercle autour du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui qui Gt le testament. —Descendrai -je? Me donnerexvous la permission?...
m JULES
TOUS
Descendez.
SECOND PLÉBÉIEN
TROISIÈME PLÉBÉIEN
Vous aurez la permission.
(Antoine dc*orad d« I» iribuoe.) QUATRIÈME PLÉBÉIEN.
Place! formons un cercle.
PREMIER PLÉBÉIEN
Ecartez-vous du cercueil! écartez-vous du corps!
SECOND PLÉBÉIEN
Place pour Antoine ! le très noble Antoine !
ANTOINE
Ne vous jetez pas ainsi sur moi ; tenez-vous éloignés.
TOUS
En arrière ! place ! reculons en arrière !
ANTOINE
Si vous avez des larmes , préparez-vous à les répandre maintenant. — Vous connaissez tous ce manteau. — Je me souviens du jour, de la première fois où César le porta : c'était un soir d'été , dans sa tente , le jour même qu'il dompta les Nerviens. — Regardez ! à cet endroit a pénétré le poignard de Cassius. Voyez quelle large plaie a ouverte l'envieux Casca ! C'est par là que le bienainié Brutus enfonça le coup ; et comme il retirait à lui son fer impie , remarquez jusqu'où le sang suivit le poignard , se précipitant au dehors comme pour connaître si c'était Brutus même qui assassinait si cruellement; car Brutus , vous le savez, était l'idole de César. O vous, dieux!... jugez avec quelle tendresse César l'aimait ! ce coup fut pour lui , fut le plus cruel de tous ; car, lorsque le noble César vil Brutus le poignardant, l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva de le vaincre. Alors son cœur magnanime se brisa, et de son mautcau enveloppant son visage , aux pieds mêmes de la statue de Pompée qui
ruisselait de son sang, le grand César tomba
Oh ! quelle chute , mes concitoyens ! Alors vous et moi , et chacun de nous , fûmes terrassés du même coup, tandis que la trahison sanguinaire triompha sur nos tOtes. — Oh ! maintenant vous pleurez ; je le vois , vous sentez le serrement de la pitié! Ce sont de généreuses larmes. Bons cceurs! quoi! vous pleurez en ne voyant encore que les plaies du manteau de notre César ! Regardez ici :
CESAR
le voici lui-même déchiré , comme vous voyez , par des traîtres!
PREMIER PLÉBÉIEN
O spectacle de pitié!
SECOND PLÉBÉIEN
O noble César!
TROISIÈME PLÉBÉIEN
O jour de calamité t
QUATRIÈME PLÉBÉIEN
Traîtres! scélérats!
PREMIER PLÉBÉIEN
O sanglant, sanglant aspect !
SECOND PLÉBÉIEN
Nous voulons être vengés I vengeance ! — Cherchons de toutes parts. — Brûlons. — Du feu. — La mort. — Massacrons.— Ne laissons pas vivre un
Arrêtez, concitoyens!
PREMIER PLÉBÉIEN
Paix là! écoutez le noble Antoine.
SECOND PLÉBÉIEN
Nous voulons l'écouter; nous vouions le suivre; nous voulons mourir avec lui.
ANTOINE
Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous précipite dans ce torrent d'émeute soudaine. — Ceux qui ont fait cette action sont des hommes d'honneur. Quels griefs personnels ils ont eus pour la faire, hélas! je ne le sais pas. Ils sont sages et hommes d'honneur, et sans doute ils vous donneront quelques raisons. — Je ne viens point, amis , surprendre insidieusement vos cœurs, je ne suis point un orateur comme l'est Brutus ; mais tel que vous me connaissez tous, un homme simple et franc , qui aime mon ami. Et ils le savent bien , ceux qui me donnent publiquement la permission de parler de lui, car je n'ai ni grâces oratoires, ni méthode, ni talent, ni élocution, ni ce grand art de la parole , qui enflamme le sang des nommes. J'exprime naïvement ma pensée; je ne vous dis que ce que vous savez vous-mêmes. Je vous montre les blessures du bon César : pauvres, pauvres bouches muettes! et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qni soulèverait vos esprits, qui donnerait à chaque plaie de César une voix capable d'animer, d'exciter à la révolte, jusqu'aux pierres de Rome.