‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 146 sur 689 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Donnez-moi une torche : triste comme je sois, je porterai le flambeau.

MERCDTIO.

Vraiment , Romeo , il faudra bien que tu danses comme les autres.

ROMEO

Non pas moi , sur ma parole. Vous autres , tous avez le cœur libre et le pied léger ; moi , j'ai une anie de plomb qui m'appesantit sur la terre et me

MERCCTIO.

Tu es amant ; emprunte les ailes de l'amour.

ROMEO

L'amour m'a trop cruellement blessé de son dard, pour que je puisse voler avec ses ailes.

MERCDTIO.

Si l'amour te maltraite, maltraite l'amour; rends-lui blessure pour blessure , et tu le dompteras. — Donnez-moi ce masque pour cacher un autre masque, (n net km Mtqnc.) Que m'importe à présent quel oeil curieux parcoure mes difformités? Voici un front postiche qui rougira pour

RENVOUO.

Allons , nous brûlons ici nos flambeaux en vain , frappons et entrons.

ROMEO

Moi , je ne suis pas d'humeur d'entrer à ce bal.

MERCDTIO.

Peut-on t en demander la raison? .

J'ai fait un songe cette nuit.

MERCDTIO.

Et moi aussi (1).

ROMEO

Bien, quel était le vôtre?

MERCDTIO.

Que ceux qui rêvent mentent souvent.

ROMEO

Alors qu'endormis dans leurs lits ils révent des choses vraies.

MERCDTIO.

Oh ! alors , je vois que la reine Mab a été avec vous. C'est la sage-femme parmi les fées. Elle

(i) Tout ce passage, jusqu'à Oh \ alors, etc. , a été p»»»é par Letouraeur.

vient sous une forme aussi mince que l'agathc qui brille à l'index d'un alderman , tirée par deux atomes; elle effleure et chatouille la joue des mortels aux heures de leur profond sommeil. Son char est une coquille de noix creusée par l'industrieux écureuil , ou par le ver-coquin , qui depuis un temps immémorial fabrique les chars des fées. Les rayons de ses longues roues sont faits des pattes du faucheur des jardins; une aile de sauterelle forme l'impériale de sa voilure. Les rênes sont tissues de la plus fine toile d'araignée; les harnais , des rayons humides d'un clair de lune. Sur le siège , un moucheron nocturne vétu de gris conduit te char. A l'os d'un grillon pend son fouet , dont la mèche est une pellicule imperceptible. Dans cet équipage mignon , la fée dessoudes galope les nuits au travers du cerveau des amans, et ils rêvent d'amour ; elle se promène sur les genoux des hommes de cour, et ils révent de révérences ; sur les doigts des avocats , et ils réveut d'épices ; sur les lèvres des dames , et elles révent de baisers. Tantôt elle monte sur le nez d'un procureur , et aussitôt il subodore un procès ; tantôt, avec la queue d'un pourceau de dime , elle chatouille le nez d'un gros prébendaire endormi , et il voit un second bénéfice à solliciter. Tantôt elle grimpe sur la nuque d'un soldat , et dans l'instant il réve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades, de coutelas d'Espagne , de profondes rasades qu'il boit à la ronde ; le tambour résonne à son oreille , il s'éveille en sursaut , et dans sa frayeur il marmotte en jurant une ou deux prières, puis se rendort. C'est la même fée qui , dans la nuit, tresse les crinières des chevaux , aplatit et mêle leurs boucles ensorcelées , présages de malheur. C'est elle encore qui visite les jeunes filles dans leur couche virginale, et qui, dans la négligence et l'abandon du sommeil , leur inspire de tendres songes ; c'est elle qui

ROMEO

Paix, paix, Mercutio; tu débites des riens.

MERCUTIO

Tu as raison , car je parle de songes : fruits d'un cerveau oisif et frivole, créés du néant, enfantés par l'imagination vaine, qui est d'une substance aussi légère que l'air, et plus inconstant* que le vent, qui , caressant le sein glacé du nord, soudain s'irrite, s'en éloigne brusquement, et tourne sa face vers le midi qui verse la rosée.

ROMEO ET JULIETTE

BliNVOUO.

A merveille ; mais le souper est fini , et nous arriverons trop tard.

Je crains, moi, que nous n'arrivions trop tôt. J'ai dans mon ame un pressentiment qoe quelque événement qui est encore suspendu à mon étoile , attend pour fondre sur ma tôte l'époque fatale de celte fête nocturne, et viendra terminer le cours de l'odieuse vie qui est renfermée dans mon sein , par l'attentat d'une mort prématurée ; mais que celui qui conduit ma destinée me dirige! Allons, mis, conduisez-moi.

RENVOUO.

Battez, tambours.

(U* sortent.)

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