ACTE III, SCENE
CORIOLAN
Quoiqu'en Grèce le peuple eût dans ses mains an pouvoir plus absolu , je souticus que c'est nourrir la révolte, et saper les fondemens de l'état.
BRUTUS
Pourquoi le peuple donnerait-il son suffrage à un homme qui parle de lui sur ce ton ?
CORIOLAN
Moi je donnerai mes raisons, qui valent mieux que son suffrage. Us savent bien que cette distribution de blé n'était pas une récompense ; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont fait aucun service qui la méritât. Classés pour la guerre, dans une crise où l'état était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le camp , leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur s'est en effet signalée, ne parlaient pas en leur faveur. Les accusations qu'ils ont si fréquemment élevées contre le sénat , dénuées de toute raison , n'étaient pas faites pour donner l'être à ce don si généreux. Et voyez qnel en est le retour ? Comment celte vorace multitude prend ra-t-elle cette gracieuseté du sénat ? Lisez dans leurs actions ce qu'il est vraisemblable qu'ils disent : Nous l'avons demandé,- nous sommes de l'ordre U plus nombreux , et c'est par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête. — C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et que nous enhardissons la, canaille à traiter de crainte notre tendre indulgence pour elle ; et dans peu de temps cette conduite brisera les barrières du sénat, et en ouvrira l'entrée à de vils corbeaux, qui viendront y donner la chasse aux aigles.
MENENIIS.
Allons , en voilà assez de dit.
BRLTUS.
Oui , assez , et beaucoup trop.
CORIOLAN
Non , je n'ai pas tout dit ; j'ajouterai encore une vérité qu'on peut garantir par serment. — Que les puissances divines et humaines scellent et ratifient la conclusion par où je vais finir ! — Cette double autorité , où un parti méprise l'autre et avec raison , où l'autre insulte sans raison ; où la noblesse, les titres, la sagesse, ne peuvent rien terminer que d'après le oui ou le non d'une ignorante et aveugle multitude ; il en doit résul-
ter l'omission de mille opérations importantes et nécessaires, et bientôt une négligence et une in*, tabilité funestes. De cette contradiction à tout propos, il en arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure donc , vous qui avez plus d'intrépidité que de prudence , qui aimez les constitutions fondamentales de l'élit, bien plus que vous ne soupçonnez le danger d'une révolution qui les change ; vous qui préférez une vie honorable a une longue vie, et qui êtes d'avis de relever , par un remède hasardeux , un corps chancelant, dont, sans cette ressource, la mort est inévitable ; arrachez donc au monstre sa langue malfaisante : qu'ils ne savourent plus une douceur qu'ils changent en venin. Votre avilissante faiblesse trouble le cours et détruit la sagesse du gouvernement ; clic prive l'état de cette unité , de cette perfection de mouvement nécessaire à son activité et à sa splendeur. Vous n'avez pas le pouvoir de faire le bien qui convient , à cause du mal qui le traverse et le combat.
BRCTUS.
Il en a dit assez.
SICIN1US.
Il a parlé comme un traître, et il subira le jugement des traîtres.
CORIOLAN
Misérable ! que le dépit t'accable et te tue ! Qu'a besoin le peuple de ces plats tribuns ? (Test sur eux qu'il s'appuie pour manquer d'obéissance au plus auguste tribuual de l'étaL Us furent choisis dans une révolte, dans uue crise, où la nécessité , et non pas la justice , fit la loi. Que dans une circonstance plus heureuse , ce qui est juste redevienne la loi, et renverse leur puissance dans la poussière.
BRUTIS.
Trahison manifeste!
SICIMI'S.
Cet homme consul! Non.
BRCTUS.
Édiles, allons, qu'on le saisisse!
SICIXIUS.
Allez, assemblez le peuple (Bn«M»ort}, au nom duquel je l'attaque comme un traître novateur, un ennemi du bien public Obéis; je te somme au nom du peuple , et prépare-toi à répondre.
CORIOLAN
Loin de moi , vieux bouc !
228 CORIOLAN
TOCS.
Nous sommes tous sa caution.
COMINIUS
Vieillard, Ôte tes mains.
CORIOLAN
Hors d'ici, pourriture , ou je secouerai tes os hors de tes vètemens.
SICINIUS.
A mon secours, citoyens!
( Rentre Brolui •»îti d'une troopo de pMbéiua , m tn édllw h lew ta M.)
MEMENTOS.
Des deux cotés plus de respect.
SICINIUS.
Voici on homme qui veut vous enlever toute votre autorité.
BRUTUS
Édiles , saisissez-le !
TOUS
Qu'on l'entraîne ! qu'on l'anéantisse!
SECOND SENATEUR
Des armes! des armes! des armes! (tom.vtrvapent autour d« CarioUn.) Tribuns! patriciens! citoyens!— Arrêtez! Quel désordre! — Sid-
nius ! Brutus! Coriolan! citoyens!
TOUS
Silence! silence! arrêtez! silence!
MENENIUS.
Que va-t-il résulter de ceci T Je suis hors d'haleine. Tout est pnH à se bouleverser. Je n'ai pas la force de parler. — Tribuns , Coriolan , arrêtez , contenez-vous! Parlez, Sicinius.
SICINIUS.
Peuple , écoutez-moi. — Silence !
TOUS
Écoutons notre tribun; silence! — Parlez! parlez!
SICINIUS.
Vous êtes sur le point de perdre vos privilèges : Marcius veut vous les enlever tous; Marcius, que vous venez de nommer consul
MENENIUS.
Honte! bonté! c'est le moyen d'allumer l'incendie, et non pas de l'éteindre.
SECOND SÉNATEUR
Oui, de renverser la république de fond m comble.
SICINIUS.
La république est -elle antre chose que le peuple?
TOUS
C'est la vérité , le peuple est la république !
BRUTUS
C'est par le suffrage universel que nous avons été établis les magistrats du peuple.
TOUS
Et vous resterez nos magistrats.
MENENIUS.
Oui, sans doute, vous resterez les magistrats du peuple.
CORIOLAN
Voilà le moyen de renverser Rome , de la bouleverser dans tous ses fondemens, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines. SICINIUS.
Ceci mérite la mort
BRUTUS
Ou il faut soutenir notre autorité , ou fl faut nous résoudre à la perdre. Noos prononçons ici , de la part du peuple , dont le pouvoir nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort dans l'instant m Orne.
SICINIUS.
Il est jugé : saisissez-le; entraînez-le à la roche larpcia, et precipitez-ie.
Édiles, saisissez-vous de sa personne.
TOUS
Cède, Marcius, cède.
MENENIUS.
Écoutez-moi; un seul mot. Tribuns, je vous en conjure; je ne veux dire qu'un mot.