ENTREVUE DE BUON APARTE AVEC LA VEUVE DE THÉOBALD WOLFE TONE
À l’appui de ce que nous avons dit dans le texte sur la facilité avec laquelle on approchait de la personne de Napoléon , lorsqu’il était empereur, nous citerons le fait suivant, qui est tiré des Mémoires de Théobald Jfo/jc Tone , Mémoires que nous avons déjà eu occasion de citer. C’est la relation faite par sa veuve , d’une entrevue qu’elle eut avec l’Empereur ; — et il est seulement nécessaire d’ajouter, par forme de préambule , que mistriss Tone , ayant reçu une pension du gouvernement français après la sanglante catastrophe arrivée à son mari, désira aussi faire admettre son fds à l’École militaire de Saint-Cyr. N’ayant pu réussir auprès du ministre de la guerre, on lui conseilla de présenter un Mémoire à l’Empereur lui- , même. Elle le fit en effet , et voici comment elle raconte cette scène, qui fait honneur à Napoléon par les sentimens qu’il manifesta pour la veuve et le fils d’un homme qui était mort à son service :
« Bientôt après, je vis s’arrêter la voiture où se trouvaient l’Empereur et l’Impératrice; les chevaux furent changés avec la rapidité de la pensée ; mais je m’avançai, et je lui présentai mou Mémoire. 11 le prit et se mit immédiatement à le parcourir. J’ai dit que je commençais par rappeler Tone à son souvenir. Dès la première ligne, il dit d’un ton expressif : « Tone! je m’en souviens bien. » Il lut le Mémoire d’un bout à
l’autre , et deux ou trois fois il s’interrompit pour me regarder et me faire un léger salut de tête. Lorsqu’il eut fini , il me dit : « Maintenant , parlez-moi de vous. » J’hésitai , car je ne m’attendais pas à cette question , et je m’inquiétais peu de ce qui me regardait personnellement. Il continua : « Avez-vous une pension P — Oui, sire, j’en ai une. • — Est-elle suffisante ? avez-yous besoin d’un secours extraordinaire P » J’avais eu le temps de me remettre , et je lui dis que les bontés de sa majesté ne me laissaient rien à ■ désirer pour moi-même , mais que toutes mes pensées, toutes mes inquiétudes, se concentraient sur mon enfant , que je consacrais dès ce moment au service de sa majesté. Il répondit : « Eh bien , soyez tranquille sur son compte, soyez parfaitement tranquille. » J’aperçus un léger sourire sur ses lèvres, lorsque je dis : Mon enfant, j’aurais dû dire mon fils; je le savais , mais je l’oubliai. La voiture était arrêtée depuis si long-temps , que la foule s’était rassemblée et se précipitait tout autour en criant Vive l'Empereur ! Elle repoussa la garde , et un cheval se cabra tout près de moi. J’eus peur, et je me retirais lorsque l’Empereur me dit de demeurer où j’étais : « Restez, restez là. » Je ne sais si c’était pour que je fusse à l’abri de la foule , ou parce qu’il voulait parler encore ; mais il était impossible de se faire entendre à cause du bruit. J’étais tout près de la portière de la voiture , j’avais derrière moi les gardes à cheval ; et, à vrai dire, j’étais toute tremblante. L’Empereur salua le peuple , et fit donner deux napoléons
par tête aux vieilles femmes et aux mères avant deux enfans sur les bras . qui tendaient la main. La voiture partit alors , et en s’éloignant , il me fit deux ou trois signes de tête d’un air de familiarité affectueuse , et me dit : « Votre enfant sera bien naturalisé » , appuyant avec emphase , et en souriant légèrement sur le mot enfant.
Le jeune homme fut admis à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Voici la relation d’une visite que Napoléon fit un jour à cet établissement : *
« L’Empereur visitait souvent l’Ecole d’infanterie de Saint-Cvr, passait les élèves en revue , et leur faisait servir des collations froides dans le parc. Mais il n’avait jamais visité l’Ecole de cavalerie depuis sa fondation , de sorte que nous en étions jaloux , et que nous faisions tous nos efforts pour l’attirer. Toutes les fois qu’il chassait , les élèves se trouvaient en grande tenue sur son passage , et criaient vive l’ Empereur de toutes leurs forces ; il ôtait son chapeau en passant devant eux ; mais c’était tout ce qu’ils pouvaient obtenir. Ceux qui connaissaient l’Empereur insinuèrent qu’il ne viendrait jamais , tant qu’on paraîtrait l’attendre ; qu’il aimait à les tenir sur le quivive , que c’était le mieux pour la discipline. Le général s’y prit donc autrement , et un jour que l’Empereur chassait , personne ne donna signe de vie au château ; on eut dit un lieu abandonné. Mais cette ruse ne réussit pas mieux 5 l’Empereur passa, comme s’il n’y eut pas eu de château. 11 y avait de quoi se désespérer. Mais, tout à coup, le lendemain du jour où
je lui avais parlé , il entra au grand galop dans la cour du château , et le cri de la sentinelle : l’Empereur. fut la première annonce qu’on eut de son arrivée. Il examina tout dans le plus grand détail. Les élèves étaient dans leur uniforme de tous les jours , tous étaient à l’ouvrage: c’était ce qu’il voulait. Dans les écoles militaires , les élèves mangeaient du pain ue munition ; ils étaient traités comme des soldais qui sont bien nourris -, mais il n’y avait qu’un cri dans les cercles de Paris contre le pain de l’École de Saint- Germain. Les dames se plaignaient qu’on empoisonnât leurs fils-, l’Empereur pensait que ce n’était que pure délicatesse ; et il disait qu’un homme n’était pas propre à être officier, s’il ne savait manger du pain de munition. Cependant, lorsqu’il visita la maison, il demanda un pain ; on le lui apporta , et il vit qu’il était affreux. Il entrait dans ce pain des pois, des fèves, du riz , des pommes de terre , de toutes les substances farineuses en un mot ; mais de la farine , pas une once. L’Empereur déchira le pain en deux dans un accès de rage , et le lança contre le mur, où il resta collé, comme du mortier, à la grande mortification de ceux dont le devoir était de surveiller la nourriture des élèves. Il fit appeler le boulanger, et lui dit de regarder ce qui était collé sur le mur. Dans le premier moment , cet homme trembla de tous ses membres en voyant le courroux de l’Empereur; mais, prenant courage , il pria sa majesté de ne pas rompre son marché, s’engageant à fournir de bon pain à l’avenir. A ces mots, l’Empereur se mit dans une colère tout à la fois
Dlgilized by GoogI
impériale et royale , et le. menaça de l’envoyer aux galères ; puis, changeant tout à coup d’idée , il lui dit qu’il le voulait bien ; qu’il continuerait à être chargé de la fourniture de la maison , mais à condition qu’il donnerait de bon pain blanc de ménage , tel qu’on en vendait dans les boutiques de boulangers de Paris ; qu’il pouvait choisir cela , ou la résiliation de son marché ; et le boulanger s’empressa de promettre de fournir à l’avenir du pain blanc de bonne qualité pour le même prix.