CHAPITRE CLIII
NouTcUe* conjectures.
N'est-ce pas une chose curieuse que d’observer le triomphe que les plus petits incidens remportent sur l’esprit? quel poids n’ont-ils pas dans une infinité de circonstances ! combien de fois ne maitrisent-ils pas l’opinion des hommes! ils règlent presque tout. Une bagatelle suffit souvent pour porter la certitude dans l’dme, et pour l’y invétérer si fortement, que les démonstrations d’Euclide ne seraient pas assez puissantes pour l’en faire sortir.
Yorick venait de ramasser la chdtalgne.
L’action était légère : il ne la ramassa que parce qu’il s’imagina tout simplement qu’elle n’en valait pas moins, et qu’il tenait qu’une bonne châtaigne méritait bien d’étre ramassée. Voiià quels furent les motifs d'Yorick ; mais cet événement, tout frivole qu’il est, se présenta sous un autre point de vue dans l’esprit de Phutatorius.
— Oh I oh! dit-il, quelle précipitation, quel empressement pour ramasser ce maudit brûlot! Ah! je vois d’où cela vient : c’est une indication que la châtaigne était ù lui.
La table était longue et étroite. Yorick était placé vis-à-vis de Phutatorius , et la position était avantageuse pour lui jouer quelque tour.
— Je n’en doute point, dit Phutatorius, il m’avait sûrement jeté là sa châtaigne par maiiee.
Le coup d’oeil qu’il donna sur-le-champ à Yorick mit aussitôt tout le monde au fait de ce qni se passait dans son esprit.
Lorsqu’il arrive des inconvéniens imprévus sur ce globe sublunaire , l’esprit de l’homme, qui est composé d’une substance très avide de connaissance, se porte rapidement derrière la scène pour examiner ce qui la met en jeu.
La recherche ici ne fut pas longue. On savait qu’Vorick méprisait assez ouvertement le traité de Concubinis retinendis de Phutatorius.
Son action de ramasser la châtaigne passa
tout d’un coup pour une satire de cet ouvrage , dont la doctrine avait, dit-on, blessé plus d’un galant homme au même endroit.
Cette idée réveilla Somnoicntius -, elle fit sourire Argalastes.
Et si vous avez examiné l’air avantageux d’un homme qui vient de deviner le mot d’une énigme , c’est précisément celui que prit Gastriphères.
On se regarda , et en trois minutes l’action d’Yorick passa pour un chef-d’œuvre de satire.
Mais tout cela, comme on le voit, était aussi raisonnable que les rêves d’Aristote et de Descartes.
Phutatorius ne put s’empêcher de lui montrer du ressentiment.
A peine eut-il mangé la ahâtaigoe, qu’il le menaça, en souriant pourtant, et en lui disant qu’il n'oublierait pas le service qu’il venait de lui rendre.
Mais on distinguent sans doute aisément que la menace fut pour Yorick , et le sourire pour la compagnie.