‹ Œuvres completes de SterneChapitre 231 sur 507 · TE1STR.«II SHANDT · texte numérisé non relu

TE1STR.«II SHANDT

à cliaque saial dont le genou avait été enchylosé avant le sien. Les neuvnines o'opérant pas , elle avait eu recours à toutes les reliques du couvent, et principalement à l’os de la cuisse du boiteux de Lystra. On appliquait tour à tour chaque relique sur le mal ; on passait dessus le rosaire en croix , et on enveloppait le tout avec le voile de madame , qui se mettait au lit dans ce saint appareil.

Enfin , lasse de tant d'essais inutiles , madame s’était livrée au bras séculier. Il fallait voircombien d’huiles et de graisses émollientes, combien de fomentations adoucissantes et résolutives , combien de frictions anodines! Tantôt des cataplasmes de mauve, de guimauve et de bonhenry , auxquels on ajoutait des oignons de lys et du sénevé; tantôt la vapeur de certains bois dont on dirigeait la fumée sur la cuisse de madame qui tenait dessus son scapulaire en croix ; tantôt enfin des décoctions de chicorée sauvage^ de cresson d’eau , de cerfeuil , de cochléaria et de myrrhe.

Mais tous les remèdes furent sans effet, et la faculté décida enfin que l’on essaierait des canx thermales de Bourbon. On obtint au préalable du révérend père visiteur les permissions nécessaires, et tout fut ordonné pour le voyage.

Marguerite, novice d’environ dix-septans, qui , pour avoir trempé son doigt trop fréquemment dans les cataplasmes bouillans de madame l’abbesse , avait gagné un mal d’aventure, Marguerite, dis-je, avait inspiré tant d’intérêt que, sans s’inquiéter d’une vieille religieuse perdue de sciatique , et que les bains de Bourbon auraient peut-être guérie radicalement, la petite novice fut choisie pour compagne de voyage.

Une vieille calèche, doublée de velours d’Utrecht vert, et appartenant à madame l’abbesse, revit le soleil après vingt ans d’obscurité. Le jardinier du couvent fut créé muletier , et fit sortir les deux vieilles mules pour leur rogner les crins de la queue. Deux soeurs converses s’employèrent l’une i reprendre les trous de la doublure, l’autre à recoudre les bords du galon jaune que la dent du temps avait rongés. I.e garçon jardinier repassa le chapeau du muletier dans

delà lie de vin chaud, et un tailleur versé dans le plain-chant, s’assit sous un auvent, en face de l’abbaye, pour assortir quatre douzaines de sonnettes pour les harnois, sifflant un air à chaque sonnette, à mesure qu’il l’attachait avec une courroie.

Le maréchal et le charron des Andouillettes tinrent conseil sur les roues, et, dès le lendemain, à sept heures du matin, tout fut réparé , tout se trouva prêt, et fut rendu à la porte du couvent. Deux files de malheureux y étaient rassemblés une heure auparavant.

L’abbesse des Andouillettes, soutenue par Marguerite , sa novice , s’avança lentement vers la calèche, toutes deux vêtues de blanc, avec leurs rosaires noirs pendant sur leur poitrine.

Il y avait dans ce contraste de couleurs , je ne sais quoi de modeste et de solennel.

Elles montèrent dans la calèche. Des religieuses , dans le même uniforme (doux emblème de l’innocence !), se tinrent à leurs fenêtres; et, quand l’abbesse et Marguerite levèrent les yeux sur elles, chacune, la pauvre religieuse à la sciatique exceptée, chacune, relevant le Imut de son voile avec sa main de lys, envoya le dernier baiser et le dernier adieu. La bonne abbesse et Marguerite croisèrent saintement leurs bras sur leur poitrine, levèrentles yeux au ciel, les portèrent sur les religieuses , et ce double regard voulait dire : Dieu vaut bénisse, nies chères sœurs!

Je déclare que cette histoire m’intéresse. J’aurais voulu être là.

Le jardinier, que désormais j’appellerai muletier , était un bon compagnon , trapu , carré, de joyeuse humeur, aimant à jaser, et surtout à boire. I.cs pourquoi et les comntenl de la vie ne le troublaient nullement. Il avait sacrifié un mois de ses gages pour se procurer une outre ou tonneau de cuirqu’il avait remplie du meilleur vin de l'endroit, placée derrière la calèche, et couverte d’une grosse casaque brune, pour la garantir du soleil.

Le fouet résonne , les mules s’ébranlent , on part, on est parti.

Il faisait cliaud. Le muletier qui ne craignait pas de SC fatiguer, allait et venait sans

TRISTRAM SBA>DY.

cesse autour de la voiture, rarement sur sa nulle, et presque toujours à pied. Il avait à combattre l’oi'iasion et le penchant. 11 u’en fallait pas tant pour le faire sueconiber. Bref, il tomba si souvent sur l’arrière-garde des équipages , il Gt tant d’allées et de venues , qu’avant la moite de la Journée tout le vin de l’outre s'éuiit enfui , sans qu’il s'en fût perdu une seule goutte.

L’hommeestun animal d’habitude. Bavait fait tout le jour une chaleur étouffante; la soirée était délieieuse , le vin du pays exrel- Icnt. Le coteau de Bourgogne qui le produisait était escarpé. Au pieil de ce coteau, à la porte d’une cabane fraîche , pendait un petit bouchon séduisant, dont la vue réveillait le désir. A travers le feuillage murmurait un doux bruit qui semblait dire : Venet, venez, beau muUlier, Muletier atléré , entrez ici.

Le muletier était enfant d’Adam. Ce seul mot le désigne assez. Il donna un bon coup de fouet à chacune de ses mules , en regardant l’abbesse et Marguerite, comme pour leur dire : Me voila. Il donna un second coup de fouet, comme pour dire à ses mules : Allez toujoiu-s. Et, s’échappant par derrière, il se glissa dans le cabaret (pii était au pied de la montagne.

Le muletier, tel que je l’ai dépeint, était un bon vivant, sans soucis, sans affaires, songeant peu au lendemain , et ne se souciant.guèrc de ce qui avait été avant lui, ou de ce qui serait après. Pourvu qu'il eût avec du vin un visage à qui parler, il était content. Il entra aussitûl en conversation; et, tout en buvant chopine, il se mit .à raconter a l'aubergiste comme quoi il était jardinier en chef du couvent des Andouillettes, etc., et comment , par amitié pour madame l’abb(»sc et pour mademoiselle Marguerite , laquelle n’était encore qu’à son noviciat, il les avait amenées depuis les frontières de la Savoie ; comment madame avait gagné une enflure au genou par l’excès de sa dévotion ; et comment , lui jardinier , avait fourni une légion d’herbes pour adoucir cette tumeur; mais le tout en vain; et que, si les eaux de Bourbon ne guérissaient pas cette jambe , madame pourrait bien boiter de l’autre avant qu'il fût peu.

Tandis que le muletier br(X;hait ainsi son histoire, il en oubliait l’héroiiie, et avec elle la petite novice . et avec la novice les deux mules : ce qui était pis que tout le reste.

Or, les mules sont des animaux qui n'ont pas été assez bien traités par leurs pan-ns pour se croire tenus à la reconnaissance envers le public. Privées d’une faculté commune aux hommes, aux femmes et aux autres bétes , ne pouvant s’acquitter envers la nature , ni se rendre utiles aux générations à venir, elles servent la génération présente dn pis qu’elles peuvent; allant, venant, traînant, montant, descendant, plus souvent à leur fantaisie qu’à celle de leur conducteur. C’est ce que les philosophes et les moralistes n’ont jamais bien considéré; et comment le pauvre muletier, du fond de son cabaret, s'en serait-il douté? Il n’y songea pas le moins du monde. Mais il est temps que nous y songions pour lui. Laissons-le donc au milieu de son élément , le plus heureux et le plus insouciant des mortels; et occuponsnous un moment des mules, de l'abbesse et de la douce Marguerite.

Par la vertu des deux derniers coups de fouet, les deux mules, suivant tranquillement leur chemin, avaient à peu près atteint la moitié de bi montagne , qnand la plus âgée, qui était maligne comme un vieux diable , jetant un coupd'teil par derrière au bout d’un angle, n’aperçut |>oint de muletier.

< Par ma figue ! dit-elle en jurant, je n'irai pas plus loin. Et si je fais un pas de plus, dit l’autre, je consensqu’il fasse un tambour de ma ]jeau. >

Les deux mules s’arréièreut d’un commun accord.

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