‹ Œuvres completes de SterneChapitre 253 sur 507 · CHAPITRE CCLXXlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXlll

riRÎoe» MBB fio.

RaBBClte.

J’avais alors toul le midi de la France, des rives du Rhône aux bords de la Garonne , à traverser toul à mon aise sur ma mute. Je dis tout à mon aise, car j'avais laissé la mort bien loin derrière moi; et Dieu, Dieu tout seul, sait à quelle distance.

< J'ai poni'siiivi plus d'un homme en France, dit-elle, mais jamais d'un train si enragé.» Cependant elle me poursuivait toujours, toujours je la fuyais; mais jeta fuyais gaiement; elle me poursuivait encore, mais comme celui (|ui poursuit sa proie sans espérance de l'atteindre. Elle s'amusait en chemin, et chaque p;i! quelle perdait la rendait plus traitable. « Eh! pourquoi, m'écria i-je, me presserais-je si fort? »

Ainsi , malgré ce que m’avait dit le commis üo la poste , je changeai encore une fois mon allure; et, après une course aussi rapide, aussi précipitée que celle queje venais de faire, je pensai avec délices au plaisir que j'allais avoir de traverser les riches plaines du Languedoc, aussi lentement que ma mule voudrait laisser tomber son pied.

Rien n'est plus agréable pour un voyageur, ni plus fâcheux pour un homme qui écrit son voyage, qu'une plaine vaste et riche, surtout si elle ne présente ni pont ni grande rivière, et si elle n’offre à l'œil que le tableau d'une abondance monotone. Après nous avoir dit que le pays est superbe, charmant, que le sol est fertile, et que la nature y étale tous ses trésors , il lui reste éternellement sur les bras une grande plaine inutile et dont il ne sait que faire. 11 arrivera enfin à quelque ville. Faible ressource ! Au sortir de la ville , il retrouvera une plaine , et puis encore une autre.

Quel supplice! voyons si je viendrai à bout de m’y soustraire.

Je n’avais pas encore fait trois lieues et demie, que l'homme au fusil commença à regarder à son amorce.

J'avais déjà fait trois pauses différenlês , dont chacune m'avait fait perdre un demimille au moins. La première avec un marchand de tambours; la seconde avec deux Franciscains; la troisième avec une vendeuse de figues de Provence.

Je voulais acheter son panier; le marché fut conclu à quatre sous, etl’affaire allait être consommée sur-le-champ; mais il survint un cas de conscience. Quand j'eus payé les figues, il se trouva dans le fond du panier deux douzaines d'œufs recouverts avec des feuilles de vigne. Je n’avais pas eu l'intention d'acheter des œufs, ainsi je n'y avais aucun droit. J'aurais pu réclamer la place qu’ils occupaient, mais à quoi bon celte chicane?

J’avais bien assez de figues pour mon argent.

La difficulté était que je voulais avoir le panier, et que la marchande voulait le garder. Sans le panier elle ne savait que faire de ses œufs; sans le panier, je n’avais que faire de mes figues; d’autant que celles-ci étaient déjà trop mûres, et que la plupart étaient crevées par le côté. 11 s’éleva là-dessus une petite contestation , et , après difl'érens biais proposés, voici le parti dont nous convînmes.

Ah! je devine... Vous devinez, monsieur. Oh ! je vous délie, tout habile que vous êtes : je défierais le diable lui-mème(à moins qu’il ne se soit mêlé de celte affaire , ce que je croirais assez ) de former une seule conjecture approchant de la vérité, sur l'espèce de traité que nous conclûmes pour nos œufs cl nos figues. Vous le saurez un jour, mais non pas de sitôt. Il faut que je revienne bieiA vite aux amours de mon oncle Tobie. Vous le saurez si vous venez jamais à lire In relation des aventures qui me sont arrivées ea traversant celle plaine, aventures que pont celle raison j'inlilulc: [llstoiret ne !a plaine,.

TRISTIUM SIIAMDT.

On peutcroire que je ne m'y suis pas trouvé moins embarrasse que tous les autres écrivains, et que ma plume a eu une aussi rude besogne que la leur. Cependant les impressions qui me restent de ce voyage, et qui en ce moment se présentent toutes à mon souvenir, me disent que c’est l’époque de ma vie où j’ai été le plus occupé , et le plus utilement occupé. En effet, comme mes conventions avec l'homme au fusil ne fixaient point le temps où je lui rendrais sa mule , j'avais conservé une liberté entière ; et Dieu sait eomme j’en profitais ! M’arrêtant et causant avec tous ceux qui n’allaient pas au grand trot, joignant ceux qui cheminaient devant moi , attendant ceux qui venaient derrière , hélant ceux qui traversaient mon chemin , arréuint toute espèce de mendiaus, pèlerins, moines, ou chanteurs de rue, ne passant pas auprès d’une femme juchée sur un mûrier, sans lui faire un compliment sur sa jambe, et sans lui offrir une prise de tabac pour entrer en conversation; bref, en saisissant ainsi les occasions de toute espèce que le hasard m’offrit dans ce voyage, je vins à bout de peupler ma plaine, et d'y vivre comme au milieu d’une ville. J’y eus toujours une société aussi nombreuse que variée ; et, comme ma mule aimait la société autant que moi , et qu’elle avait toujours de son cAté quelque chose à dire à chaquebétequ'elle rencontrait, je suis assuré que nous aurions passé un mois entier dans Pall Mail, ou dans Saint-James Street, sans y trouver autant d'aventures, et sans voir d’aussi près la nature humaine.

O que j'aime cette franchise aimable, cette vivacité folâtre, qui fait tomber à la fois tous les plis du vêlement d’une Languedocienne ! Sous ce vêtement je crois trouver , je crois reconnaître cette innocence, cette simplicité de rûgc d’or, de cet âge tant célébré par nos poètes. Je m’abuse peut-être ; mais il est doux de s’abuser ainsi.

J’étais entre Kimes et Lunel. C’est là que croit le meilleur muscat de France; lequel, parparenthèse, appartieutaiix honnêtes chanoines de Montpellier. 11$ vous le donnent de si bonne grâce! malheur à relui qui en

aurait bu à leur table, et qui pourrait leur en envier une seule goutte !

Le soleil était couché. Tous les ouvrages étaient finis , les nymphes avaient rattaché leurs cheveux, et les bergers se disposaient pour la danse. Ma mule fit une pointe. — « Qu’as-tu, lui dis-je, ce n’est qu'un fifre et un tambourin. — Je n’oserais passer, dhclle. — Ne vois-tu pas, lui dis-je, en lui donnant un coup d’éperon, qu'ils courent à la cloche du plaisir? — Par saint Ignace! dit ma mule, en prenant la même résolution que celle de l’abbesse des Andonillettes , par saint Ignace de Loyola, et tous ses suppôts! je n’irai pas plus loin. — A la bonne heure! disje, mademoiselle. Je ne veux de ma vie avoir rien à démêler avec vous et les vôtres. > En même temps je sautai à terre, et, jetant une botte dans un fossé, une botte dans un autre, c altendez-moi là, lui dis-je; car je prétends prendre ma part de la danse. >

Une jeune paysanne, brûlée du soleil, se leva et vint à moi comme je m’avançais vers legroupc. Ses cheveux châtains foncés, tirant un peu sur le noir, étaient renoués sur sa tête en une seule tresse.

— t 11 nous faut un cavalier, me dit-elle, en me prenant les deux mains, comme si je les lui eusse offertes. — Et un cavalier vous aurez , lui dis-je , en prenant les siennes à mon tour. •

Si tu avais, N’annettc, été attifée comme une duchesse !

Mais ce maudit trou à ton jupon ! Nannette ne s’en souciait guère.

t Sans vous, dit-elle, nous n’aurions pu danser.» En quittant une de mes mains avec cotte politesse que donne la nature , elle me conduisit avec l’autre.

Un jeune hommeboiteux, qu’Apollon avait gratifié d’une Ilûte,et qui s’était appris à jouer du tambourin , préludait doucement en s’asseyant sur la butte.

« Rattachez-moi bien vite celte tresse, me dit Nannette, en me mettant un cordon dans la main. » Elle me fit oublier que j'étais étranger. Toute la tres.se se défit; il y avait st'pt ans que nous nous connaissions.

Le jeune homme commença enfin avec le tambourin; la fiûte suivit : nous nous mimes

TIHSTnAH SHANDT.

cil (lunsc. Miiiiilit suil ce trou ù ton jupon !

I.*] soeur du jeune liuuimc, avec la voix qu'elle avait reçue du ciel , eliautait alternativement avec son frère. C'était une ronde gasconne, dont le refrain était :

la joiê t

Et aargu« du chagrin l

Les liergères chantaient à l’unisson, et les bergers les accompagnaient une octave plus bas.

J’aiiraisdoiiné un écu pour le voir recousu ; Kannctte n’aurait pas donné deux sous. Vive la joie était sur ses lèvres; vive la joie était dans ses yeux. Une étincelle rapide d'amitié franchit l'espace qui nous séparait : elle me regardait d'un air charmant.

Dieu tout-puissant, que ne puis- je vivre et finir mes jours ainsi ! i juste dispensateur de nos plaisirs et de nos peines, m’écriai-je, qui empêcherait un homme de se fixer ici au sein du contentement, d'y danser, d'y chanter, de t’y rendre ses hommages, et d’aller au ciel avec cette charmante brune.^

La petite capricieuse se mit alors à danser en penchant sa tète de cété, et n’en fut que plus séduisante. ■ Il est temps d’aller danser ailleurs,» dis-je. Ainsi, changeant seulement de partenaires et de tons, je dansai de Luuel à Montpellier, de là à Pézénac et Beziers; jç dansai tout au travers de Narbonne, de Carcassonne et de Castelnaudary ; jusqu’à ce qu’enfin je dansai tout seul dans le p.avillon de Perdrillo, où, tirant un papier rayé afin de pouvoir aller droit, sans digression ni parenthèse dans les amours de mon oncle Tobie ,

Je commençai ainsi :

ClIAPlfRE CCLXXIV.

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