‹ Œuvres completes de SterneChapitre 308 sur 507 · LA PORTE DE LA REMISE · texte numérisé non relu

LA PORTE DE LA REMISE

Pendant tout ce temps, je n’avais pas quitté la main de la dame... il me parut qu'il était peu décent, après l’avoir tenue si longtemps, de la lâcher sans la presser coiilrc mes lèvres, et je m’y hasardai... Son teint pâle et inanimé semblait avoir repris pendant celte action son coloris le plus brillant.

Les deux voyageurs qui m'avaient parlé dans la cour, vinrent à passer dans ce moment critique, et s’imaginèrent que nous étions pour le moins mari et femme. Le voyageur curieux s'approcha , et nous demanda si nous partions pour Paris le lendemain matin... Je lui dis que je ne pouvais répondre que pour moi-même. La dame ajouta qu'elle allait â Amiens... Nous y dînâmes hier, me dit l'un des voyageurs. Vous iraverserci celte ville, me dit l’aiilre, en allant à Paris. J'allais lui laire mille renierclmens de m’avoir appris qu’Amiens él:iit sur la route de Paris... mais je lirai de ma poche la petite boite de corne de mon pauvre moine pour prendre une prise de tabac... Je les saluai d'un air tranquille, cl leur souhaitai une bonne traversée à Douvres... Ils nous laissèrent seuls...

Mais, me disais-je à moi-même , quel mal y aurait-il que j'offrisse à cette dame aflligée la moitié de ma chaise? quel grand malheur poiiirait-il s’ensuivre ?

Quel iiialbcur? s'écrièrent en foule loules les passionsbasscsqiiise réveillèrent eu moi... Ne voyex-vous pas, disait I’ Avarice, que cela vous obligera de prendre un troisième cheval , cl qu'il vous en coùœra vingt francs de plus? Vous ne savez pas ce qu'elle est, me disait la PiiÉc.teTioN... ni les embarras que cette affaire peut vous causer, disait la Lâcheté à mon oreille.

Vous pouvez compter, Yorick , .ajoutait In Discrétiox, que l’on dira que c’est votre maitresse, et que Calais a été le lieu de votre rendez-vous.

Comment pourrez-vous, après cela, s’écria rilvrocRisiu, montrer votre visage en public?... ou vous élever, disait la Pcsilla.m- MiTÉ, dans l’église? ou y être autre chose qu'un petit chanoine, ajoutait l'Une.i'EiL.

TOTACE tEKTlIIENTAL.

Hais... rcpoudais-je à tout cela, c’est uue i hoiiiu'telé... Je n'agis guère que par ma première impulsion, et j'écoute surtout fort |>eu les raisonnemensqui contribuent à endurcir le cueur... Je me retournai précipitamment vers la dame.

Elle n’était déjà plus là... Elle était partie sans que Je m’en aperçusse , pendant que cette cause se plaidait, et avait déjà fait douze ou quinze pas dans la rue. Je courus à elle pour lui faire ma proposition du mieux qu’il me serait possible... mais elle marchait, la joue appuyée sur sa main, les yeux fixés en terre, et du pas lent et mesuré d’une personne qui pense... Une idée me frappa, qu’elle agitait la même affaire en elle-même. Que le ciel vienne à son secours! dis-je; elle a probablement quelque belle-mère entichée de pruderie , quelque tante hypocrite, quelque vieille femme ignorante à consulter en cette occasion, aussi bien que moi. Ainsi, ne me souciant pas d’interrompre la procé*durc , et croyant qu’il était plus honnête de la prendre à discrétion , plutôt que par surprise, je me retournai doucement et fis deux ou trois tours devant la porte de la remise , tandis que de son côté , elle réfléchissait en se promenant.

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