CARACTÈRES
Eh bien ! me dit le comte après qu'il m'eut donné le passe-pqrt, comment trouvez-vous les Français?
On peut s’imaginer qu'après avoir reçu tant d'honnêtetés, je ne pouvais répondre à cette question que d'une manière fort polie.
Pauepour cela, dit le comte; mais parlez franchement : trouvez-vous dans les Français toute l'urbanité dont on leur fait honneur partout? Tout ce que j'ai vu, lui dis-je, me confirme dans cette opinion... Uh! oui, dit le comte, les Français sont polis.... Jusqu'à l'excès, repris-je.
Ce mot excès le frappa ; il prétendait que j'entendais par-là plus que je ne disais. Je m'en défendis pendant longtemps aussi bien que je pus... Il insista sur ma réserve, cl il m’engagea à parler avec franchise.
Je crois, monsieur le comte, lui dis-je, qu'il en est des questions que l'on se fait dans la société , comme de la musique; on a besoin d’une clé pour répondre aux unes , comme pour régler l’autre. Une note exprimée trop haut ou trop bas , dérange tout le système
de l’harmonie Le comte de B me dit
qu’il ne savait pas la musique^ et me pria de m'expliquer de quelque autre façon... Une nation civilisée, monsieur le comte, lui dis-je enfin, rend le monde son tributaire. La politesse en elle-même, ainsi que le beau sexe, a d'ailleurs tant de charmes, qu'il répugne au coeur d'en dire du mal... Je crois cependant qu’il n’y a qu’un seul point de perfection où l’homme en général puisse arriver. S'il le passe, il change plutèl de qualités qu'il n’en acquiert... Je ne prétends |>as marquer pai^ là à quel degré cela se rapporte aux Français sur le point dont noos parlons. Mais si jamais les Anglais parvenaient à cette politesse qui distingue les Français, et s'iû ne
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perdaient pas en même temps cette politesse du coeur qui engage les hommes à faire plulêt des actes d'humanité que de pure civilité, ils perdraient au moins ce caractère original et varié qui les distingue non sculemçnt les uns des autres, mais qui les distingue aussi de tout le reste du monde.
Je fouillai dans ma poche, et j'en tirai qnelquesschellingsqui avaient clé frappés du temps du roi Guillaume, et qui étaient unis comme le verre : ils pouvaient servir à éclaircir ce que je venais de dire.
Voyez, monsieur le comte, lui dis-je en les posant devant lui sur son bureau ; par le frottement de ces pièces pendant soixantc-dixans qu’elles ont passé par tant de mains, elles sont devenues si semblables les unes aux autres, qu'à peine pouvez-vous les distinguer.
Les Anglais, comme les anciennes médailles que l’on met à part et qui ne passent que par peu de mains, conservent la même rudesse que la main de la nature leur a donnée. Elles ne sont pas si agréables au toucher, mais en revanche la légende en est si lisible, que du premier coup d'oeil on voit de qui elles portent l’effigie et la suscrip tien.... Mais les Français, monsieur le comte , ajoutai-je, cherchant à adoucir ce que j'avais dit, ont tant d'excellentes qualités, qu’ils peuvent bien se passer de celle-là. Il n'y a point de peuple plus loyal, plus brave , plus généreux, plus spirituel et meilleur. S'ils ont un défaut... c'est d'être trop sérieux.
Mon Dieu ! s'écria le comte en se levant avec surprise...
Mais vous plaisantez , dit-il Je mis la
main sur ma poitrine, et l’assurai gravement que c’était mon opinion...
Le comte me dit qu’il était mortifié de ne pouvoir rester pour m’entendre justifier cette idée. Il était obligé de sortir dans le moment, pour aller dîner chez le duc de Choiseul , où il était engagé.
Mais j'espère, me dit-il, que vous ue. trouverez pas Versailles trop éloigné de Paris pour vous empêcher d’y venir dîner avec
moi /aurai peut-être alors le plaisir de
vous voir rétracter votre opinion... ou d'apprendre comment vous la soutiendrez. Fin ce cas, monsieurrAnglais,yousferezbien d'em-
VOYAGE SEMTIHE.YTAL.
ployer tous vos moyens, car vous aurez tout le monde contre vous... Je promis au comte d'avoir l'honneur de dîner avec lui avant de partir pour l'Italie, et je me retirai.