‹ Œuvres completes de SterneChapitre 351 sur 507 · LE CAS DE DÉLICATESSE · texte numérisé non relu

LE CAS DE DÉLICATESSE

Ouand on est arrivé au sommet de la montagne de 'l’arare, on est bientôt à Lyon. Adieu alors à tous les mouvemens rapides! Il faut voyager avec préctuiiion; mais il convient mieux aux senlimens de ne pas aller si vile. Je fis marché avec un voiturier pour me conduire dans ma chaise aussi lentement qu'il voudrait à 'f urin par la Savoie.

Les Savoyards sont pauvres, mais paliens, tranquilles, cl doués d’une grande probité. Chers villageois, ne craignez rien ! le monde

VUÏAUE SE>TillENTAI..

n« VOUS enviera pas voire pauvreté, tivsor de vossimpli’Svcrtus.Nalurc! parmi tous Icsdcsordres, lu agiseucore avec boulé lorstpic lu agis avec parcimonie. Au milieu des gi-auds ouvrages (fui t’environnenl, lu n’as laiss»; que peu ici pour la faux et la faucille ! mais ce peu est en sùrelé; il est protégé par toi. Heureuses les demeures qui sont ainsi mises à l’abri de la cupidité et de l’envie !

Laissez d’ailleurs le voyageur fatigué se plaindre des détours et des daiigei-s de vos roules, de vos rochers, de vos précipices, des difBcultés de les gravir , des horreurs que l’on éprouve à les descendre, des montagnes impraticables et des cataractes qui roulent avec elles de grandes piern^s quelles ont détachées de leur sommet, et qui barrent le chemin. Les habilans d’un village voisin avaient travaillé à mettre »lc c6lé un fragment de ce genre entre S;iinl-Michcl et Madane; et, avant que mon conducleur pût arriver à ce dernier endroit, il fallait plus de deux heures d’ouvrage [vour en ouvrir le passage... Il n’y avait |ioint d’antre remède que d’attendre avec patience. La nuit était pluvieuse et orageuse. Cette raison et le diUai causé ptir les mauvais chemins, obligèrent le voiturier d’arrêter à cinq milles de scs relais, dans une petite auberge près de la roiiut.

Je pris aussitôt possession de ma chambre à coucher... L’air était devenu très-froid : je fis faire bon feu , cl je doiioai des ordres pour le souper... Je remerciais le ciel de ce que les choses n’étaient pas pires, lorstpi’une voiture, dans laquelle était une dame avec sa femme de chambre arriva dans l’auberge.

Il n’y avait pas d’autre chambre à coucher dans la maison que la mienne ; l’Iiôlessc les y amena sans façon, en leur disant qu’il n'y avait personne qu’un gentilhomme anglais... qu’il y avait deux bons lits, cl uu cabinet à côté qui eu contenait un Iruisièmc... La manière dont elle |>arlait de ce troisième lit n’en fil pas beaucoup l’éloge. Toutefois, ditclle, il y a trois lits, et il n’y a que trois personnes ; cl elle osait avancer que le monsieur ferait de son mieux pour arranger les choses. Je ne voulus pas laisser la dame un moment en suspens; je lui déclarai d'abord que je

I ferais tout ce qui serait eu mou pouvoir.

Mais cela ne voulait pas dire (pie je la rendrais lu maîtresse absolue de ma chambre. Je m’en crus tellement le propriétaire , que je pris le droit d’en faire les honncui'S. Je priai donc la dame de s’asseoir; je la plaçai dans lu coin le plus chaud, je demandai dn bois ; je dis à rii6tes.se d’augmenter le souper, et de ne point oublier que je lui avais recommandé de donner le meilleur vin.

La dame ne fut pas cinq minutes auprèsdii feu, qu'elle jeta les yeux sur les lits. Plus elle les regardait, et plus son inquiétude semblait augmenter. J'eu étais mortifié cl pour elle et pour moi ; scs regards cl le cas en lui-méme m’emban'as.scrent autant qu’il était possible que la dame le fût cllc-mémc.

C’en était assez pour causer cet embarras, ipie les lits fussent dans la même chambre. Mais ce qui nous troublait le plus, c'éuil leur position. Ils étaient parallèles (d si proches l’un de l’autre, qu'il ii’y avait de place entre les deux que pour mettre une chaise... Ils n’étaient guère éloign('S du feu. Le manteau de la cheminée d’un côté, qui avauçait fort avant dans la chambre, et une grosse poutre de l’autre, formaient une es|>ccc d'alcove qui n’était point du tout favorable à la délicatesse de nus sensations... Si ipiclque chose pouvait ajouter à notre perplexité , c’était que les deux lits (-taient si étroits, qu'il n’y avait pas moyen de songer à faire coucher la femme de chambre avec sa maîtresse. Si cela avait été faisable , l’idée qu’il fallait que je couchasse auprès d’elle aurait glissé plus aisément sur l’imagination.

Le cabinet nous oITrit pcti ou point de consolation ; il était humide, froid ; la fenêtre en était à moitié brisée; il n’y avait point de vitres... le vent sotiITluil, et il éudl si violent, qu’il me fit tousser quand j’y entrai avec la dame |>our le visiter. L’alternative où nous nous trouvâmes r(‘duils était donc fort embaiTassanlc. La dame sacrifierait- elle sa santé à sa délicatesse , eu occupant le cabinet et en abandonnant le lit à sa femme de chambre , ou cette fille prendrait-elle le cabinet, etc., etc.?

La dame était une jeune Piéuiontaise d’en- ' viruu treute ans, dont le teint l’aurait dis-

VOVAGK SENTIHENTAL.

pulé à i’wlat dos roses. La remmc de chaifhrc «‘lail Lvoimaiso, vive, icsie, et n'avait pas plus de vingt ans. I)c toute manière il y avait des dilTicultés . . . L'obstacle de la grosse pierre de roche qui barrait notre chemin, et qui fut cause de notre détresse, quelque grand qu'il parût, n'était qu'une bagatelle, en comparaison de ce qui nous embarrassait en ce moment; ajoutez à cela que le poids qui accablait nos esprits, n'était pas allégé par la délicatesse que nous avions de ne pas nous communiquer l'un à l'autre ce que nous sentions dans cette occasion.

Le souper vint, et nous nous mimes à table. Je crois que si nous n'eussions pas eu de meilleur vin que celui qu'on nous donna, nus langues auraient été liées jusqu'à ce que la nécessité nous eût forcés de leur donner de la liberté... Mais la dame avait heureusement quelques bouteilles de bon vin de Bourgogne dans sa voiture, et elle envoya sa femme de chambre en chercher deux. Le souper Uni, et restés seuls , nous nous sentîmes inspirés d’une force d'esprit sufllsantc pour parler au moins sans réserve de notre situation ; nous la retournâmes dans tous les sens, nous l' examinâmes sous tons les points de vue. EnGn, après deux heures de négociations et de débats, nons convînmes de nos articles, que nous stipulâmes en forme d’un traité de paix; et il y eut, je crois , des deux côtés, autant de religion et de bonne foi que dans aucun traitéqui jamais eût l’honneurde passer à la postérité.

En voici les articles :

Art. I". Comme le droit de la chambre à coucher appartient à monsieur, et qu'il croit que le lit qui est plus proche du feu est le |>lus chaud, il le cède à madame.

Accordé de la part de madame, pourvu que les rideaux des deux lits, qui sont d'une toile de coton pre.sque transparente, et trop étroits pour bien fermer, soient attachés à l’ouverture avec des épingles, ou même entièrement cousus avec une aiguille et du fil, afin qu'ils soient censt'-s former une barrière suffisante du côté de monsieur.

IL II est demandé de la part de madame.

que monsieur soit enveloppé toute la nuit dans sa robe de chambre.

Refusé , parce que monsieur n'a pas de robe de chambre, et qu’il n’a, dans son portemanteau, que six chemises et une culotte de soie noire.

La mention de la culotte de soie noire fit

un changement total dans cet article On

regarda la culotte (tomme un équivalent de la robe de chambre. Il fut donc convenu que j'aurais toute la nuit ma culotte de soie noire.

III. Il est stipulé et un insiste de la part de madame, que, dès que monsieur sera au lit, et que le feu et la chandelle seront éteints, monsieur ne dira pas un seul mot pendant toute la nuit.

Accordé, à condition que les prièrt'S (pie monsieur fera , ne seront pas regardées comme une infraction au traité.

Il n'y eut qu'un point d'oublié. C'était la manière dont la dame et moi nous nous déshabillerions, et nous nous mettrions au lit. Il n’y avait qu'une manière de le faire, et le

lecteur peut la deviner Je proteste que,

si elle ne lui parait p.as la plus délicate et la plus décente qu'il y ait dans la nature, c'est la faute de sonim.agination...Cc ne serait pas la première plainte que j'aurais à faire à cet égard.

Enfin , nous nous cuuch;lmcs. Je ne sais si c'est la nouveauté de la situation ou quelque autre chose qui in'cmpècha de dormir; mais je ne pus fermer les yeux... Je me tournais tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.... Et cela dura jusqu’à deux heun^sdu matin, qu’impatienté de tant de mouvemens iniitil(>s, il m'échappa de m’écricr : Oh , mon Dieu !

Vous avez rompu le traité, monsieur, dit avec précipiUition la dame, qui qiavait p.as plus dormi que moi.... Je lui fis mille excuses, mais je soutenais que ce n'éUiit qu'une exclamation... Elle voulut que ce fût une infraction entière du traité Et moi je pré-

tendais qu'on avait prévu le cas par le troisième article.

La dame ne voulut pas céder, et la dispute alTaiblit un |)cu sa barrière. J’en tendis tomber

VUVAGE SENTIIEKTIL.

I>ar terre (leux uu truisépioglcs des rideaux.

Sur mon bonueur, inadunie, ce n’est pas moi (|ui les ai détachées, lui dis-je en étendant mou bras hors du lit, ctimme pour alBi'mer ce que Je disais...

J'allais ajouter que pour tout l'or du monde, je n'aurais pas vo(du violer l'idée de décence que je...

Mais la i'emme de chambre, qui nous avait entendus, cl qui craignait les hostilités, était sortie doucement de son cabinet, et, à la faveur de l’obscurité , s’était glissi-e dans le passage qui était entre le lit de su maîtresse et le mien.

De manière qu'en étendant le bras, je saisis la femme de chambre...

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