‹ Œuvres completes de SterneChapitre 484 sur 507 · CHANSON · texte numérisé non relu

CHANSON

< (jnand une jeune personne se laisse séduire, et qu'elle reconnaît trop tard que les hommes sont trompeurs, quel charme peut adoucir sa mélancolie? quelle ressource lui reste-t-il pour expier sa faute?

« Sa seule ressource, pour réparer son erreur, pour cacher sa honte, pour faire repentir l'amant de son inGdélité, et pour lui déchirer le cœur, est de mourir. >

Comme elle Onissait ce dernier couplet, auquel une interruption, que son aflliclion causa dans sa voix, donnait une douceur particulière, la vue de l'équipage de M. Tornhill, que nous aperçûmes à quelque distance, nous alarma tous; mais surtout elle augmenta la douleur de ma fille aînée, qui,

pour fuir son séducteur, rentra dans la maison avec sa sœur. Il fut bientôt près de nous, et s’avançant vers la place où nous étions assis, il s’informa de ma santé avec son air de familiarité ordinaire, t Monsieur, lui répondis-je, l’air d'assurance que vous avez à présent ne sert qu’à aggraver la bassesse <le votre caractère, et il a été un temps où j’aurais châtié votre insolence pour oser ainsi paraître devant moi ; mais à présent l’àge a refroidi mes passions , et mon caractère m’apprend à les réprimer.

— Je vous avoue, mon cher monsieur, reprit-il, que je suis surpris de votre réception , et que je n’entends pas ce qu’elle signilic. J’espère que vous ne pensez pas qu'il V ait eu rien de criminel dans la petite p.i'omenade que votre fille a faite avec moi dernièrement.

— Va! m'écriai-je, tu es un misérable, un misérable coquin, et un impudent menteur; mais votre bassesse vous met à l’abri de ma colère. Cependant , monsieur, je descends d’une famille qui n’aurait pas souffert un pareil affront. Ainsi donc, vil séducteur, pour satisfaire un instant la passion, tu as rendu une pauvre créature malheureuse pour la vie, et tu as déshonoré une famille qui n’avait pour tout bien que l’honneur!

— Si vous êtes déterminés, vous et elle, à être malheureux, reprit-il, je nesauraisqu’y faire; mais vous pouvez encore être heureux, et quelque idée que vous vous soyez formée de moi, vous me trouverez toujours disposé à contribuer à votre bonheur. Nous pouvons facilement la marier à un autre, et ce qu’il y a de mieux , elle peut en outre conserver son amant; car je vous proteste que j’aurai toujours pour elle la plus parfaite considération. •

Cette proposition honteuse réveilla toutes mes passions; car quoique l’esprit puisse quelquefois supporter avec calme de grandes injures, de petites bassesses peuvent l’irriter jusqu’à la fureur. i Fuis de mes yeux, reptile ! m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter par ta présence. Si mon brave George était a la maison, il ne souffrirait pas cela ; mais je suis vieux, estropié et accablé de tous côtés.

LE MIMSTIIE

— Je VOIS, l'ëpumlit-il , que vous voulez m’obliger à vous parler plus durement que je n’avais intention de faire; mais, comme Je vous ai fait voir ce que vous pouviez attendre de mon amitié, il ne sera pas liors de propos de vous mettre devant les yeux quelles peuvent être pour vous les conséquences de mon ressentiment. Mon procureur, auquel j'ai transporte votre dernier billet, en exige le paiement, et je ne sais rommeiit prévenir le cours de la justice, si ce ii'est eu payant moi-méme la somme ; mais , comme j’ai fait dernièrement quelques dépenses pour mou mariage, je ne suis pas fort eu état a présent. D'un autre côté, mon intendant [Wrle de poursuivre pour les fermages ; c’est un lionime qui sait ce qui est de son devoir ; car, pour moi, je ne me mêle jamais de ces sortes d’aifaires; cependant je veux bien vous obliger, et même je désire que vous et votre Glle soyez présens à mon mariage avec mademoiselle Wilinot, qui sera célébré bientôt. C’est même aussi le désir de ma charmante Arabella Wilmot, que vous ne voudrez pas, je crois, refuser.

— M. Tornhill, répondis-je, entendez bien une fois pour toutes ce que je vais vous dire. Quant à votre mariage, je ne consentirai jamais que vous épousiez personne autre que ma fille; et quand votre amitié pourrait m'élever jusqu’au trône, ou votre inimitié me plonger dans le tombeau, cependant je mépriserais l’une et l’autre. Vous m’avez trompé d’une manière horrible, irréparable; mon eccurse reposait sur votre honnêteté, et je n’ai trouvé en vous que bassesse. N’attendez donc plus d’amitié de ma part. Allez, et possédez ce que la fortune vous a donné ; la beauté, les richesses, la santé et le plaisir. Allez, et laissez-moi abandonné à la misère, à la houle, à la maladie et à l'affiiction. Humilié comme je suis , mon coeur soutiendra toujours sa dignité; et quoique je vous pardonne , je vous mépriserai toujours.

— Si cela est ainsi , dit-il , comptez que vous ressentirez les effets de votre insolence, et que nous verrons dans peu lequel est méprisable de nous deux. > A ces mots , il partit brusquement.

Ma femme et mon fils, qui étaient présens ô la conversation, semblaient pénétrés d’effroi. Mes filles, quand elles virent qu’il était parti , vinrent pour savoir le résultat de notre conférence, et elles ne furent pas moins alarmées que les autres quand elles l’eurent appris.

Nous vîmes bientôt que ce n’éiaii pas en vain qu’il avait menacé; car, dès le lemlcmain même, son homme d’affaires vint pour me demander mes fermages , que la suite d'accidens que j’ai ci-devant rapportés me mettait hors d’état de payer. La conséqiieocn de mon impuissance de payer futqiic le soir mes bestiaux furent saisis, et le lendemain vendus pour la moitié de leur valeur. Alors ma femme et mes enfans me conjurèrent d’accepter toutes sortes de propositions, plutôt que de nous exposer à une ruine certaine. Ils me supplièrent même de recevoir encore une fuis les visites de M. Tornhill, et employèrent toute leur petite éloquence pour me poindre les extrémités que j’allais souffrir : l’horreur d’une prison dans une saison aussi rigoureuse , et le danger que ma santé pourrait courir par l’accident qui m’était arrivé ; mais je demeurai inflexible.

I Pourquoi , mes chers trésors, m’écriaije , pourquoi têchez-vous ainsi de me persuader une chose qui n’est pas juste? Mon devoir m’a appris à lui pardonner, mais ma conscience ne me permet pas de l’approuver. Vouliez - vous que je parusse applaudir, aux yeux du monde, à une chose que mon cœur condamne intérieurement?

Vouliez-vous que je flattasse honteusement un inféme séducteur, et, pour éviter la prison , que je me soumisse aux tourmens d'une conscience bouirelée? Non , jamais. S'il faut que nous soyons arrachés de cette retraite, soyons toujours justes, et, partout où l'on nous jettera, nous pourrons toujours nous retirer dans un appartement agréable, dans noirtî propre conscience, et descendre dans nos cœurs avec intrépidité et avec plaisir. »

Celte soirée se passa dans cette conversation. Le lendemain matiu , comme il avait tombé beaucoup de neige la nuit , mon fils i était occupé à la uclloyer pour ouvrir un

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passage devant notre porte. Il n'avait pas été longtemps à l’ouvrage, qu'il rentra en courant , tout pile , pour nous dire que deux hommes qu'il connaissait pour des officiers de justice, venaient du cété de la maison.

Ils entrèrent justement comme il parlait , et s’approchant du lit où j'étais couché , après m'avoir rendu compte de leur état et de l’affaire qui les amenait , ils me firent leur prisonnier, m'ordonnant de me préparer à les suivre ù la prison du comté , qui était à onze milles de distance.

< Mes amis, leur dis-je, vous êtes venus par un temps bien rude pour me prendre et me mener en prison ; et ce qu’il y a encore de plus malheureux , c'est que j’ai un bras qui a été brûlé dernièrement considérablement , dont la douleur me cause une fièvre lente; que je manque d'habits pour me couvrir, et que je suis trop vieux et trop faible à présent pour pouvoir marcher loin dans une neige si épaisse; mais, s'il faut que cela soit , j’essaierai de vous obéir. •

Je me tournai ensuite du côté de mafemme et de mes en fans, et je leur dis de ramasser le |H'u d’effets qui nous restaient, et de se préparer à quitter la maison. Je les priai de se dépécher, et je chargeai mon fils de secourir sa sueur ainée, à qui le reproche de sa conscience (se regardant comme la cause de tous ces malheurs) avait fait perdre connaissance. J’encourageai ma femme , qui , pile et tremblante, serrait dans ses bras nos petits effrayés , qui se collaient contre son sein en silence , n'osant pas regarder les étrangers. En même temps ma fille cadette préparait les choses pour le départ , et comme je lui répétais plusieurs fois de se hâter, dans une heure de temps nous fûmes prêts à partir.

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