CHAPITRE XXVllI
I.e boobevr et U miaêrc «ont« «hn« celle rie, plnt6t relTcl de la pntiieocc qae de la vcria, Ira bicne et lea nasi lemporefa étant regardés en rox-meacf par le cîel comme de pnrea bagatelles qui ne nérilcsl pas qu'il se mêle de leur diitribulloa.
Il y avait déjà plus de quinze jours que j’étais dans ma prison , sans que ma chère Olivia vint me rendre visite , et j’avais line grande envie de la voir. Ayant fait part à ma femme de mon désir, le lendemain matin, la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée sur le bras de sa sœur. Le changement que je remarquai en elle me frappa: les grâces qui brillaient auparavant dans sa personne étaient effacées ; la main de la mort semblait avoir défiguré ses traits pour m’alarmer; scs tempes etaientereuses, son front tendu , et une fatale pâleur était répandue sur ses joues.
c Je suis cJiarmé de te voir, ma chère , m’écriai-je ; mais pourquoi cet abattement? J’espère que tu as trop d'amitié pour moi pour laisser miner par le chagrin une vie que je prise à l’ég.nl de la mienne. Prends courage , ma fille , et nous pourrons encore voir des jours heureux.
— Vous avez toujours été bon envers moi, reprit-elle , mon cher père , et ce qui augmente ma peine , c’est de voir que je ne pourrai jamais partager ce bonheurque vous me promettez. Je crains que le bonheur ne soit plus fait pour moi ici-bas , et j'aspire à me voir sortie d'un lieu où je n'ai trouvé que des malheurs. Je désirerais, mon cher papa, que vous voulussiez faire une soumission à M. Tornhill ; vous pourriez par là l'apaiser, et ce serait une consolation pour moi en mourant de vous voir libre.
— Jamais, repris-je, ma fille , jamais rien ne pourra m'amener à reconnaître ma fille pour une prostituée ; car, quoique le monde puisse regarder ta faute avec mépris, moi je ne la regarde que comme une maripie de ta crédulité , et non de la corruption de ton cœur. Ma chère, je ne suis point du tout
DE WMKEFlKLn.
malheureux dans cet cndruit , quelque affreux qu'il puisse paraître , et sois sûre que tant que j'aurai le bonheur de te posséder, il n'aura jamais mon consentement pour te rendre plus malheureuse : je ne permettrai pas qu'il en épouse une autre. >
Après que ma fille fut sonie , mon compagnon de prison , qui avait été présent à notre conversation , me fit des représentations assez sensées sur mon opiniâtreté à refuser une soumission qui pouvait me procurer ma liberté ; il m'observa que le reste de ma famille ne devait point être sacrifié à un seul enfant , à celle surtout qui était lu seule qui m'eût donné des sujets de mécontentement. « Eu outre, ajouta-t-il, je ne sais s'il est juste de s’opposer ainsi â l'union de l'homme et de la femme, comme vous faites à présent , en refusant votre consentement à une union que vous ne pouvez empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.
— Monsieur, lui répondis-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je suis très convaincu que toutesles soumissions quejc pourrais lui faire ne me procureraient pas seulement une heure de liberté. On m'a dit que, dans cette même chambre où je suis, un de ses débiteurs qu'il détenait, est mort de besoin l’année dernière ; mais, quand ma soumission et mon consentement à son mariage pourraient me faire sortir d’ici , et me loger dans le plus beau de ses appariemens, il n’aurait ni l'un ni l'autre , parce que quelque chose semble me dire que ce serait approuver un adultère. Tant que ma fille vivra , il ne pourra contracter aucun mariage valable â mes yeux. Si elle n’était plus au monde, je serais â la vérité le plus vil des hommes, si par ressentiment je lâchais de séparer ceux qui désirent s'unir. Quelque malhonnête homme qu'il soit , je désirerais alors qu’il se mariât, pour prévenir les suites de sa débauche future ; mais aujourd'hui , ne serais-je pas le plus cruel des pères de signer un contrat qui mettrait ma fille au tombeau , uniquement pour sortir moi-même de prison , et pour m’éviter ainsi une angoisse, d’en causer â mon enfant mille plus cruelles? •
Il convint de la justesse de ma répon.se; mais il ne put s'empêcher de m'observer que la vie de ma fille paraissait trop près de sa fin, pour que j’eusse encore longtemps à rester dans la prison. < Cependant, continua-t-il, quoique vous refusiez de faire des soumissions au neveu , j’espère que vous n’aurez point de répugnance à exposer votre cas â l'oncle, qui passe pour le plus honnête homme et le plus juste du royaume. Je voudrais que vous lui envoyassiez par la poste une lettre qui lui donnât avis des mauvais Ir.aitemens que son neveu vous fait essuyer, et je gagerais ma vie que vous aurez de lui une réponse dans trois jours.! Je le remerciai de l'idée qu'il me donnait, et je me mis â l'instant en devoir d’écrire ; mais malheureusement , je n’avais pas de papier, parce que tout notre argent avait été employé le matin en provisions : il m'en fournit obligeamment.
Les trois jours suivons, je fus dans un état d'inquiétude , de savoir comment ma letU'e serait reçue ; mais , dans cet intervalle , ma femme me sollicitait fréquemment de me soumettre à toutes sortes de conditions, plutôt que de demeurer où j’étais, et , à chaque moment, on m’apprenait que la santé de ma fille déclinait ; le troisième et le quatrième jour arrivèrent sans que je reçusse de réponse à ma lettre. Il n’y avait pas d'apparence que les plaintes d’un étranger contre un neveu bien-aimé pussent réussir ; ainsi mon espérance s'évanouit bientôt comme les autres. La force d’esprit ne m’abandonnait cependant pas , quoique la captivité et le mauvais air commençassent à altérer considérablement ma santé , et que mon bras empirât; mais mes enfans étaient autour de moi , et, pendant que j'étais couché sur la paille, ils me lisaient tour à tour , ou écoutaient mes instructions et pleuraient ; mais la santé de ma fille s'affaiblissait plus vite que la mienne. Chaque nouvelle que je recevais d'elle augmentait mes craintes et ma tristesse. Le cioquièroe jour après que j'eus écris à Sir William Tornhill , je fus alarmé par la nouvelle qu’elle avait perdu la parole. Ce fut alors que la prison me parut douloureuse. Mon âme désirait de s’échapper pour être auprès
LE UIXISTftE
<lii lit (le ma fille , ponr la consoler, la fortifier, pour recevoir ses dernirs adieux, et lui eiiseij!ner le chemin du ciel. On vint me dire ensuite qu'elle était expirante, et cependant j’étais prive de la faible consolation de pleurer sur elle. Mon compagnon de prison vint ensuite m'apporter la dernière nouvelle, en in'exhorlant à la patience : elle était morte. Le lendemain matin, il revint, et il me trouva avec mes deux petits , qui faisaient alors ma seule compagnie, et qui employaient tous leurs efforts innocens pour me consoler. Us me conjuraient de lire à présent pour moi-même et de ne pas pleurer, parce que j’étais trop vieux |K)ur pleurer.
( Ma sœur, s'écria l’alné, n'e.st-elle pas un ange à présent, mon papa? Pourquoi donc vous affligez-vous pour elle? Je voudrais être ' un ange aussi , pour être dehors de ce vilain endroit, pourvu que mon papa fût avec moi. — Oui , ajouta le plus jeune , le ciel où est ma sœur est un plus bel endroit que celuici. Il n'y a la qtie de bonnes gens , et les gens d'ici sont bien médians.
M. Jenkinson interrompit leur babil innocent , en m'observant qu’à présent que ma fille n'était plus , je devais penser sérieusement au reste de ma famille, et essayer de sauver ma propre vie , qui dépérissait chaque jour par le besoin et par le mauvais air. Il ajouta qu'il était de mon devoir de sacrifier à présent tout orgueil et tout ressentiment au bien de ceux qui avaient besoin de moi pour les soutenir, et que j’étais actuellement obligé par rang et par justice d’essayer de me réconcilier avec mon seigneur.
t Dieu soit loué , répondis-je, je n'ai à présent ni orgueil , ni ressentiment. Je me détesterais moi-même si je croyais qu'il y eût vengeance ou orgueil cachés dans mon cœur. Au contraire, comme mon oppresseur a été autrefois mon paroissien, j'espère le présenter un jour avec une ame sans tache au tribunal éternel. Non , monsieur, je n’ai point de ressentiment à présent; et, quoiqu'il m'ait Cté ce que j'estimais plus que tous ses trésors, quoiqu'il m'ait déchiré le cœur, car je suis malade à mourir, bien malade , mon camarade, cependant, tous ses torts ne m'in-
spireront jamais de désirs de vengeance. Je consens actuellement à approuver son mariage; et si cette .soumission peut lui faire plaisir, faite.s-Ini .savoir que, si je l'ai offensé, je lui en demande pardon. » M. Jenkinson prit une plume et de l'encre, et écrivit ma soumission presque dans les mêmes termes que j’avais employés, et je la signai. J’envoyai mou fils porter la lettre à M. Tornhill , qui était alors à son château. Il y alla, et au bout d’environ six heuri's, il revint rapporter une réponse verbale. Il avait eu de la peine, a ce qu'il nous dit, à pouvoir parler au seigneur, parce ipie les domestiques étaient insolens et soupçonneux; mais il l'avait vu par hasard , comme il sortait |K)Ur quelques affaires concernant son mariage qui devait se faire dans trois jours. Il continua , en nous disant qu'il s’était approché de la manière la plus .soumise , et qu'il avait donné la lettre; que M. Tornhill, apris l’avoir lue, lui avait fait réponse que la soumission venait à présent trop tard , et était inutile ; qu’il avait appris que je m’éuiis adressé à son oncle, mais que ma lettre avait été honorée dn méprisqu’clle méritait; qu'au reste, toutes les propositions qu'on aurait à faire par la suite, devaient être adressées à son procureur, et nou pas à lui. Il observa néanmoins que, comme il avait très bonne opinion de la prudence des deux jeunes demoiselles, leur intercession lui aurait été plus agréable.
< Eh bien , monsieur, dis-je à mon compagnon, vous voyez à présent le caractère de l'homme qui nous opprime; il |>eut être tout à la fuis plaisant et cruel ; mais qu'il fasse ce qu'il lui plaira , je serai bieiitêt libre en dépit de tous ses verrous pour me renfermer. J'avance vers ce jour qui me parait plus brillant à mesure que j'en approche. Cette attente soulage mes afflictions, et, quoique je laisse après moi nue famille orpheline et sans secours, cependant ils ne seront pas entièrement abandonnés : il se trouvera peut-être quelque ami qui les assistera pour l'amourdc leur pauvre pere, et quelque autre qui lins secourra charitablement pourl'.imour de leur pièrc céleste. »
Justement, comme je parlais, ma femme.
nt: WAkEFIELD.
que je n’avais pascncorevuecejour-là, entra avec l’airdela consternation, et faisant desefforts pour parler sans le pouvoir. • Pourtpioi, mon amour, m'écriai-je , pourquoi veiivlii ajoutera mon afllicliou par la tienne'/ Oui, quoique notre maître cruel ne veuille point se laisser fléchir à nos soumissions, quoiqu'il m'ait condamné à périr dans ce séjour de la misère, etquoique nous ayons perdu nue enfant bico-aimée, tu ti'ouveras encore de la eousolation dans nos autres enfans , quand je ne serai plus. — Nous avons ellectivement perdu, reprit-elle, une enfant bicn-aimée. Ma Sophie, ma chère Sophie, est perdue, arrachée de nous , enlevée par des scélérats. — Coininent ! madame, s'écria mon compagnon de prison , miss Sophie enlevée par des scélérats! Cela ne peut pas être, sûrement. >
Elle ne put répondre que par un regard lise et un torrent de larmes; mais la femme il'un des prisonniers qui était présente, et qui ét.ait entrée avec elle , nous fit un récit plus détaillé. Elle nous dit que ma femme , ma fille et elle, faisant un tourde promenade sur le grand chemin, un peu au delà du village , une chaise de poste à quatre chevaux vint droit à elUs, et s’arrêta à l'instant; après quoi un homme bien mis, mais qui n’était pas M. Tornhill , était descendu de la chaise, avait saisi ma fille par le milieu du corps, et l’ayant fait entrer de force dans la chaise , avait ordonne au postillon de marcher, en sorte qu'ils avaient été hors de vue en un moment.
c A présent , m’écriai-je. In somme de ma misère est complète. Rien ne peut plus ajouter au malheur de ma situation. Quoi ! pas une ne me reste!... Ne m’en avoir paslaissé une!... le monstre! l’enfant que je chérissais le plus! Elle avait la beauté, et presque la sagesse xl’un ange... Mais , soutenez cette femme, ne la laissez pas tomber.... Ne m'on avoir pas laissé une!... — Hélas ! mon ami, dit ma femme , vous paraissez avoir plus besoin de consolation que roui : nos malheurs sont grands, maisje les supporterais, et même de plus grands, si je vous voyais à votre aise. Ils peuvent m'ôter mes enfans, et tout ce que je possède au monde, pourvu qu’ds vous laissent à moi. >
Mon fils tûchait de modérer notre douleur. Il nous priait de prendre de la consolation, en nous disant qu'il espérait que nous aurions encore occasion de nous réjouir. « Mon enfant, m'écriai-je, part'uurs des yeux l'univers, et vois si je puis encore espérer quelque consolation. Nous luit-il tm seul rayon d'espérance'/ La seule qui nous re.ste , n’estclle pas au delà du tombeau'/ — Mou cher père , reprit-il , j'espère, cpi'il y a encore quelque chose qui pourra vous donner un intervalle de eousolation : car j'ai une lettre de mon frère George... — Que dis-tu, mon fils, de ton frère? sait-il notre misère ? J'espère, mon enfant , qu'il est exempt des malheurs que le reste de la famille éprouve. — Oui , mon père , répondit-il, il est parfaitement gai , joyeux et heureux. Sa lettre ne eontient que de bonnes nouvelles: il est le favori de son colonel , qui lui a promis de lui faire avoir la première lieutenance qui viendrait à v.aquer.
— Es-tu bien sûr de tout ce que tu dis? reprit ma femme. Es- tu sûr qu’il no soit point arrivé de mal à mon enfant ? — Rien du tout certainement , répondit mon fils , vous allez voir sa lettre , qui vous fera le plus grand plaisir ; et si quelque chose peut vous consoler, je suis sûr qu’elle le fera. — Mais, es-tu sûr, répéta-t-elle encore , que celte lettre vienne de lui, et qu’il soit réellement aussi heureux que tu dis ?
— Oui, maman, répondit-il, clic est certainement delui ,el il sera un jour l'houneiir et le soutien de sa famille. — Je remercie donc la Providence , s’écria-t-clle , de ce que la dernière lettre que je lui ai écrite ne lui est pas parvenue. Oui , mon cher, continua-t-elle en se tournant vers moi, je vous avouerai à présent que, quoique le ciel nous traite avec rigueur à d’autres égards, il nous a été favorable dans celte occasioo-ci. Dans la dernière lettre que j'ai écrite à mon fils, et que j'ai écrite dans ramerliimc de mou cœur, j’ai exigé de lui, sur le respect qu'il me doit, cl sur son honneur, de faire rendre justice à son |>ère et à sa sœur, cl de nous venger; mais, gr/ices à celui qui dirige tout, la lettre n’a pas été rendue, et je suis tranquille. — l'cmuic! m’écriai-je, vous avez
LE HimSTRE
fait là une très mauvaise action, et dans un autre temps, mes reproches auraient été plus sévères. Ohl à quel terrible précipice vous êtes-vous livrée? il vous aurait ensevelis , vous et votre 61s, dans une ruine étemelle. U faut reconnaître que la Providence nous a été plus favorable que nous ne l'avons mérité. Elle a réservé ce 61s pour être le père et le protecteur de mes enfans quand je ne serai plus... Que j'ai été injuste de me plaindre de ce que j’étais privé de toute consolation, quand j'apprends qu'il est heureux, et qu'il ignore nos afllictions , qu’il me reste encore ce Qls pour soutenir sa mère dans son veuvage, et pour protéger ses frères et ses sœurs I Mais je n’y pense pas de dire ses sœurs : il n’en a plus à présent ; elles sont toutes perdues, elles m'ont été enlevées, et je suis ruiné — Mon père, dit mon 61s en m'interrompant, permettez-moi de vous lire sa lettre ; je sais qu'elle vous fera plaisir. > Je lui en donnai la permission, et il lut la lettre qui suit :
• Mon très honoré père,
< Je détourne pour quelques instans ma vue des plaisirs qui m’environnent , pour la 6xer sur des objets qui lui sont encore plus agréables : le petit coin du feu de la maison paternelle. Mon imagination me représente le groupe innocent de mes frères et sœurs, prêtant une oreille attentive à chaque ligne de la présente. Je vois avec plaisir ces visages qui n'ont jamais éprouvé les difformités que produit le luxe ou le besoin ; mais quelque heureux que vous soyez à la maison , je suis sAr que ce sera une augmentation à votre félicité , d’apprendre que je suis parfaitement content de mou état, et le plus heureux des hommes.
€ Notre régiment a reçu un contre-ordre, et ne sortira pasdii royaume. Le colonel, qui me regarde comme son ami , me mène dans toutes les compagnies qu'il fréquente; et après une première visite, j’ai la satisfaction de voir que , quand j’en fais une seconde , je suis reçu avec considération. J’ai dansé I autre jour avec milady G..., et si je pouvais oublier la personne que vous savez , je se-
rais peut-être dans le cas de réussir auprès de cette dame ; mais c'est mon destin de me ressouvenir des autres, tandis que je suis moi-mème oublié par la plupart de mes amis absens, au nombre desquels je crains , mon très honoré père, que je ne doive vous compter ; car j'ai attendu longtemps sans effet le plaisir d'une lettre de la maison. Olivia et Sophie avaient aussi promis de m'écrire ; maisielles semblent m'avoir oublié. Ditesleur de ma part que ce sont deux petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus grande colère contre elles. Cependant , je ne sais comment il se fait que, quoique je veuille gronder un peu , mon cœur cède à de plus douces émotions. Ditesleur donc, mon cher père, que, malgré tout, je les aime le plus tendrement , et soyez assuré que je demeure à jamais
I Voire respeclueux filt. •
< Quelles grâces n'avons-nuus pas à rendre dans tous nos malheurs , m’écriai-je, de ec qu'au moins un de notre famille est exempt de ce que nous souffrons! Que le ciel le conserve et continue son bonheur pourqu'il soit le support de sa mère et le père de ces deux enfans: ce qui est tout le patrimoine que je puis lui laisser à présent! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations que la misère inspire, et être leur guide dans le chemin de l'honneur ! i A peine ava'is-je achevé ces mots , que j'entendis un bruit semblable à un tumulte qui venait de la prison d'en bas. Ce bruit cessa peu de temps après, et j'entendis dans le passage qui conduisait à ma chambre le bruit des fers qui résonnaient. Le geèlier entra , tenant un. homme blessé, tout .sanglant, chargé des fers les plus pesans. Je regardais le malheureux avec compassion à mesure qu'il approchait , mais je fus saisi d'horreur quandje reconnus que c'était mon fils, t George ! mon enfant, est-ce toi que je vois dans cet état, blessé, chargé de fers? Est-ce là le bonheur dont tu jouis? est-ce là la manière dont tu reviens me voir? Oh! cette vue me déchire le cœur et me fera mourir.
— Où est votre courage, mon père?
pondit mon 61s, d'une voix ferme : je dois
nr. WAKEFtELD.
mafTrir, j'ni onrouru la mon , et je la verrai sans crainte. Ma dernière consolation cstque je n'ai point commis de meurtre , quoique je ne puisse attendre de grdee. i
J’essayai de contenir pendant quelques minutes la douleur qui me troublait, mais je sentis que mes efforts me coOtemient la vie. < Uh ! mon enfant , mon coeur saigne de te voir en eetétat, et je ne puis retenir mes larmes. Au moment que je te croyais lieureux , que je priais le ciel )>our la continuation de ton bonheur, te voir dans cet état, enchaîné , blesse ! Cependant la mort est un bonheur pour un jeune homme; mais moi je suis vieux, je suis un vieux homme, et j’ai vécu pour voir ce jour, pour voir tous nies enfans tomber autour de moi avant le temps, tandis que je reste, et survis à leur destruction. Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé uneame tomber sur le meurtrier de mes enfans ! Puisse-t-il vivre , ainsi que moi, pourvoir...
— Airêtex , mon père, reprit mon 61s, ou vous me forcerez à rougir pour vous. Comment pouvez-vous, oubliant votre ige, votre saint ministère , entreprendre ainsi sur la justice du ciel , et lui adresser des imprécations qui tomberaient bientôt sur votre tète chenue pour l’écraser? Non , mon père , songez actuellement à me prépai-er à cette mort ignominieuse que je dois souffrir bientôt, à m'armer d’espérance et de résolution, à m’inspirer le courage nécessaire pour boire avec constance cette coupe amère qui me sera bientôt présentée.
— Mon enfant, tn ne mourras pas. Je suis sûr que tn n'as pas commis de faute qui mérite un supplice honteux. Mon 61s n'a pu se rendre coupable d'un crime qui puisse faire rougir sa famille.
— Je crains, répondit mon 61s, que mon crime ne soit pas graciable. J’ai envoyé un déB . et la peine de mort est prononcée pour ce cas par le dernier acte du parlement. Quand j'eus reçu la lettre de ma mère , je vins sur-le-champ pour punir l'auteur de notre déshonneur; je lui envoyai nn billet pour me joindre au lieu que je lui indiquais. Il n’y a pas répondu , en venant en personne , mais en envoyant quatre de ses gens pour
me prendre. J’en ai blessé un , et le reste m’a fait prÉsonnier. Ia- lâche est résolu de me poursuivre judiciairement; les preuves sont sans réplique, et, comme je suis le premier transgresseur depuis^que 1a loi est faite, je ne vois pas d'espérance de grâce. Mais vous m'avez souvent charmé par des leçons de courage: inspirez-moi ce courage aujourd'hui par votre exemjde.
— Eh bien ! mon 61s, tu retrouveras ces leçons dans mon exemple. Je me sens à présent élevé an dessus du monde et de tous les plaisirs qu'il peut procurer. I)cs ce moment, mon cœur rompt les liens qui le tenaient attaché à la terre , et va nous préparer l’un et l'autre pourl’étemilé. Oui, mon 61s, je te montrerai le chemin ; mon anie guidera la tienne dans le passage : car elles prendront leur élan toutes deux ensemble. Je vois et je suis convaincu que tn n'.'is p.as de pardon à espérer ici-bas. Je t'exhorte donc à chercher à l'obtenir à ce grand tribunal , où bientôt nous serons jugés l’un et l'autre. Mais ne soyons pas avares dans nos exhortations; que nos compagnons de prison les partagent. Honnête geôlier, voulez-vous bien leur permettre de venir ici pour que je tâche de les rendre meilleurs? ■ En disant ces mots, je 6s un effort pour me lever de dessus ma paille, mais je n’en eus pas la force ; et tout ce que je pus faire, fut de me tenir appuyé contre In muraille. Les prisonniers s'assemblèrent, suivant mon désir, car ils aimaient à entendre mes conseils; mon 61s et sa mère me soutenaient des deux côtés; je regardai mon auditoire, et, ayant vu que personne ne manquait , je leur adressai l’exhortation suivante :
CIl.VPl'fRE XXIX.
Egaillé de U coadaîle de U ProTideace démoalrdc k
r^Kard dc> hearrox et dei nalbcarcax: par )l otlaredo piauir et de la peioc , Ict malhcarcax Mroot r^eompcBaea dana l'aalrc vie ca praporlioD de Icare soalTruicea dam ce moadct
■ Mes amis, mes enfans, mes compagnons d’infortune , quand je réfléchis sur la distri ■ bution du bien et du mal ici-bas , je Iroove
LE MtEISTRE
que i'homme a reçu beaucoup à jouir, mais encore plus 5 soulTrir. (Jiie nous cherchions dans le monde entier, nous ne trouverons pas un homme si complètement heureux qu'il ne lui reste quelque cftose à désirer; mais nous en voyons tous les jours des milliers qui, par le suicide, nous font voir qu'il ne leur reste rien à espérer. Il parait doue que dans cette vie nous ne pouvons être parfaitement heureux, mais que nous pouvons être complètement niisérubies.
c Pourquoi l'homme est-il ainsi sujet à la douleur? Pourquoi notre malheur est-il nécessaire dans la composition de la félicité générale? Pourquoi les autres systèmes étant parfaits seulement par la perfection de leurs parties subordonnées, le grand système at-il besoin pour sa perfection de parties qui sont , non seulement subordonnées à d'autres, mais imparfaites en elles-mêmes? Ce sont des questions qu'on ne peut résoudre , et dont la connaissance serait inutile. La Providence a jugé à propos de tromper notre curiosité sur ces matières , en se contentant de nous accorder des motifs de consolation.
f Dans cet étal, l'homme a appelé à son secours la philosophie, et, ayant reconnu l'impuissance des consolations qu'elle pouvait lui fournir, il l'a aidée de la religion. Les consolations de la philosophie sont fort amusantes, mais souvent trompeuses. Elle nous dit que la vie est remplie de douceurs, si nous savons nous en servir. D'un autre cété, elle nous dit que si nous sommes sujets à des malheurs inévitables, la vie est courte , et notre misère finira bientôt.
f Ainsi, ces deux consolations se détruisent l'une l'autre; car si la vie est un lien d'agrément, sa brièveté doit être un malheur; et si eile est longue, nos malheurs sont prolongés. Ainsi la philosophie est faible, mais les consolations de la religion sont Iteaucoup plus élevées. L'homme est ici , nous dit-elle, pour préparer son ame, et la rendre propre à habiter une autre demeure. Quand l’homme de bien quitte son corps et devient tout esprit glorieux , il trouve qu'il s’est formé ici-bas un ciel de félicité ; pendant que le méchant qui est souillé de vices, quitte son corps avec frayeur, et trouve qu'il
a anticipé la vengeance du ciel. C'est donc à la religion que nous devons nous attacher dans toutes les occasions de la vie, pour noos procurer de vrais plaisirs ; car, si nous sommes déjà heureux , c'est une augmentation de plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur éternel; et si nous sommes malheureux, il est bien consolant de penser que nous avons ailleurs une place de repos. Ainsi la religion présente à l'homme heureux une continuité de bonheur; au malheureux, un changement de misère en bonheur.
< Mais quoique la religion soit pleine de bonté pour tous les hommes, cependant elle a promis des récompenses particulières aux malheureux. Les pauvres, les malades, les afiligés, les prisonniers sont ceux à qui notre loi sacrée fait les promesses les plus fréquentes. L'auteur de notre religion fait luimême profession partout d'ètre l'ami des malheureux, et, bien différent des faux amis du monde , il donne toutes ses caresses à ceux qui sont abandonnés de tous. Des gens sans réfiexion ont censuré cette conduite comme partiale, comme une préférence donnée sansque rien ne la méritât; mais ils n'ont pas fait réflexion qu'il n’est point au pouvoir du ciel même de faire qu'une félicité éternelle soit un aussi grand présent à l’homme heureux qu'au malheureux. Pour le premier, l'éternité n’est qu'un simple bonheur, puisqu'elle ne fait tout au plus qu’augmenter ce qu'il possédait déjà. Pour le dernier, c’est un double avantage ; car il fait cesser la peine qu'il souffrait, et le récompense par le bonheur céleste pour l’avenir.
I Mais la Providence est encore plus favorable au pauvre qu’au riche à un antre égard : car, en même temps qu’elle rend à celui-là la vie qui suit la mort plus désirable, elle lui adoucit le passage qui y conduit. L'infortuné est devenu familier avec tous les objets terribles. L'homme accablé de chagrins se couche tranquillement dans le lit de la mort; il n’a point de possession à regretter et bien peu de liens à rompre. Il ne sent que l'angoisse de la nature dans son départ, et celle-là n’est pas plus considérable que celles qui lui ont fait souvent per-
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DE WaKEMELD.
(Ire connaissance auparavant ; car, après un certain degré de peine, cliaquc brèche que la mort ouvre dans noire constitution, la nature compatissante la couvre avec l'insensibilité.
< Ainsi la Providence a donne aux misérables deux avantages au dessus de ceux qui sont heureux dans la vie : plus de douceurs dans la mort; et dans lu ciel, celle supériorité de plaisirque prorluit le contraste d'étal. Et cette su|>criurité, mes amis, n'est pas un petit avantage ; elle semble être un des plaisirs du pauvre Lar.are dans la parabole : car, quoiqu'il fût d(ija dans le ciel, et qu'il goûtât tous les ravisscinens qu'on y doit attendre , cependant la parabole remarque , comme une addition a sou bonheur, qu'il avait été autrefois malheureux, et qu' actuellement il était consolé ; qu'il avait connu ce que c'était que d'être misérable, et qu'a présent il sentait ce que c'était que d'étre heureux.
c Ainsi, mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne pourrait jamais faire ; elle fait voir l'égalité de la conduite du ciel envers les heureux et les malheureux, et met presque au mémo niveau tout ce dont les hommes peuvent jouir. Elle donne aux riches comme aux |>auvrcs le même bonheur futur, et une espérance égale de l'obtenir; mais si les riches ont l'avantage de jouir des plaisirs ici-bas, le pauvre a, dans l'autre vie, quand il y est couronné d'une félicité éternelle, la satisfaction également éternelle de savoir ce que c'était que d'étre misérable; et, quand on pourrait appeler cela un petit avantage en soi, son éternité ferait compensation en durée avec le bonheur temporel , dans lequel les riches l'ont surpassé en intemité.
< Voilà donc les consolations que les malheureux ont pour eux en particulier, et au dessus des autres hommes, au dessous desquels ils sont à d'autres égards. Pour bien connaître tous les malheurs de la pauvreté, il faut la souffrir; déclamer sur les avantages temporels dont jouissent les pauvres, c’est répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Ceux qui ont les nécessités de la xie ne sont point pauvres, et ceux qui en
5ui
manquent sont nécessairement misérables.
Uui, mes amis, nous ne pouvons pas nous dissimuler que nous sommes mist'-rables.
Tous les raffinemens de l’imagination ne peuvent adoucir les besoins de la nature, ni donner une agréable ébasticité aux vapeurs humides d’un cachot, ou soulager les sanglots d’un coeur usé par la soulfrance. Laissons le philosophe sur son lit de duvet nous dire que nous pouvons résistera tout cela. Hélas! les eOnrts que nous faisons pour y résister sont notre plus grande peine, lai mort est peu de chose, cl tout homme peut la supporter; mais les lourmens sont terribles, et il n’y a point d'homme qui puisse les endurer.
• C’est donc à nous, mes amis, que les promesses du bonheur dans le ciel doivent être parliculicreincnt chères; car si notre récompense n’est que dans ce monde, nous sommes en vérité les plus misérables de tous les hommes. Quand je regarde ces demeures ténébreuses faites pour épouvanter, autant que pour nous renfermer, celte faible lumière qui ne sert qu'à nous faire voir les horreurs de ce séjour, ces fers que la tyrannie a inventés, ou que le crime a rendus nécessaires; quand je vois ces visages amaigris par la faim, et que j’entends ces gémissemens , mes amis, quel changement glorieux le ciel ferait pour ces objets! Voler dans des régions aussi illimitées que l’air, se réchauller au soleil d’un bonheur éternel, chanter sans fin des hymnes et des cantiques, n’avoir point de maître qui nous menace ou nous insulte , mais avoir pour toujours devant les yeux le modèle de la bonté meme ; quand je pense à toutes ces choses, la mort me parait un messager qui apporte les plus heureuses nouvelles. Quand j’y |iense, son trait le plus aigu me devient un b;iton pour m’appuyer; quand j’y pense, qu'est-ce qu'il y a dans la vie qui me paraisse désirable ’f Quand j’y pense, qu’esl-ce que la vie peut offrir qui ne soit pas méprisable en comparaison ? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer pour de pareils avantages; et nous, dans l’état malheureux où nous sommes, nous devons exprimer ce désir pae des cris.
LB MINISTRE
cHais, posséderoDvaous toutes ces choses? Oui, nous les posséderons certainement, si nous roulons faire nos efforts pour les obtenir, et ce qui est un avantage, nous sommes soustraits à un grand nombre de tentations qui pourraient retarder notre félicité. Essayons seulement de les acquérir, et elles seront à nous, et bientôt, ce qui est encore mieux; car, si nous jetons les yeux sur ce qui est passé de notre vie , il parait bien peu de chose, et quelque idée que nous nous fassions du temps qui nous reste à vivre , nous trouverons qu'il sera encore plus court. A mesure que nous vieillissons , les jours semblent devenir plus courts, et la familiarité que nous contractons avec le temp'’ en diminue la pert' ‘mi. C oIo"S-iioiis donc à présent, car nou' .ous bientôt à la fin de notre voyage. ?<ous serons bientôt déchargés du fardeau pesant que le ciel nous avait imposé, et, quoique la mort, le seul ami des malheureux , se moque pour quelque temps du voyageur fatigué, en s’éloignant, comme l’borison, de sa vue à mesure qu'il s’en approche , cependant le tc',..ps viendra certainement et bieniAt, où tons nos travaux finiront, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus aux pieds, où nous nous rappellerons avec plaisir «os souffrances d'ici-bas , où nous serons environnés de tous nos amis et de gens qni méritaient notre amitié, où notre félicité sera ineffable, et, pour couronner le tout, éternelle. >