‹ Œuvres completes de SterneChapitre 85 sur 507 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

L« ekspilre qulre^iagl-ksit cooübmi.

Mon père feignait, en disant qu’il ne savait pas comment cela était arrivé ; il le savait, an contraire, très-bien. Il avait même conçu le projet d’en faire une explication claire à mon oncle Tobie. Il ne lui fallait pour cela qu'une dissertation métaphysique sur la durée et ses simples modes ; et qu’est-ce que ces choses lui coûtaient? rien, ou presque rien. Au besoin, il en eût fait dix pour une aussi facilement qu'il fumait sa pipe. Celle-ci devait donc avoir pour objet de montrera mon oncle Tobie par quel mécanisme du cerveau la succession rapide de leurs idées, et le passage éternel d’un discours à l'autre, avaient fait prendre une étendue si inconcevable à un temps si court. — Je ne sais pas comment cela est arrivé, disait tnon père, il me semble qu’il y a un siècle.

— Ma foi! dit mon oncle Tobie, je crois lont uniment que cela vient de la succession de nos idées.

— Fort bien! dit mon père. Je suis enchanté de celte solution...

Ce n’était pas sans raison qu’il en était si satisfait. Il avait une chose qui lui était commune avec tous les philosophes de la terre ; c’était la démangeaison de raisonner sur tout ce qui se présentait : la seule différence, c’est qu’il raisonnait presque toujours assez bien. Mon oncle Tobie, par sa solution, lui offrait la plus vaste carrière, à parcourir ; et ce qu’il y trouvait de plus agréable, c’était la certitude qu’un si beau sujet ne lui serait pas enlevé par son frère Le bon et honnête

homme ! Il prenait généralement les choses comme elles venaient. De tous les hommes du monde il était peut-être celui qui se troublait le moins l’esprit par des pensées abs-

traites. Les Idées du temps et de l’espace, la manière dont elles nous venaient, de quelle étoffe elles étaient, si elles étaient innées en nous, si nous ne les recevions qu’à la longue, en fourreau ou en culotte, et mille autres de cette espèce, ne l’embarrassaient guère. Il ne s’inquiétait pas davantage de toutes ces recherches, de toutes ces disputes vaincs sur Vinfini, la prescicnee, la liberté, la néeessité, et tant d’autres questions subtiles dont l’tnconeevable théorie avait bouleversé tant de cervelles. Jamais la sienne n’en avait été agitée. Mon père le savait; et, si la solution fortuite qu’il lui donna lui Gt plaisir, elle ne le surprit et ne le déconcerta pas moins.

— Mais, ditmon père, vous entendez donc cette théorie ?

— Moi ? point du tout, reprit mon oncle Tobie.

— Point du tout?., il n’est pas possible, frère, reprit mon père , que vous n’ayez quelque idée de ce que vous venez de dire.

— Pas plusqtie ma béquille, je vous assure, répondit mon oncle Tobie.

— Bonté du ciel ! s’écria mon père, en levant les yeux et en joignant les mains. Il y a dans ton ignorance, frère Tobie, une dignité, une honnêteté si admirables, que ce serait presque faire un erime que de te l’enlever pour y substituerla science ! Cependant, écoute...

Là, mon père emprunta un long passage de Locke, puis l’ampliGa, le commenta, le compara,et fît des applications... • Si nous jetons les yeux en nous-mêmes, disait-il, que nous y fassions des observations attentives, nous apercevrons, frère Tobie, que, pendant que nous causons ensimblc, et que tu fumes ta pipe et moi la mienne, ou que, tandis que notre esprit reçoit successivement des idées, nous nous apercevrons, dis-je, que nous existons; et si nous apprécions notre existence ou la continuité de notre existence, ou toute autre chose qui puisse se comparer et s’adapter à la succession de nos idées, alors la durée et de nous-mêmes et de toute autre chose coexistante avec notre pensée...

— Vous m’embarrassez à la mort , s’écria mon oncle Tobie.

— Et voilà précisément, reprit mon père,

THISTRAH CBANDT.

lo mauvais effet tie la maudite manière que nous avons de calculer le temps. Nous sommes si accoutumés aux minutes, aux heures, aux jours, aux semaines , aux mois; nous nous fions tellement aux montres, aux pendules, aux horioges, pour nous en mesurer les parcelles, qu’il arrivera quelque jour que la «Mccesfion de no» idée» ne nous sera d aucune utilité. Je voudrais qu’il n’y eût pas une de ces machines dans tout le royaume.

Mais, au reste, reprit mon père, soit que nous l’observions , ou que nous ne I obsei-vions pas , il y a dans chaque son qui frappe l'oreille d’un homme, une succession régulière d’idées d’une espèce ou de l’autre, qui se suivent comme un train... — D’artillerie '! dit mon oncle. — Encore ! s’écria mon père... non, mais elles se succèdent à de cerfiini'S disUinccs dans notre esprit, comme les images qui tournent dans l’intérieur d’une

lanterne par la cluileur d’une bougie —

Pour moi, je vous déclare, dit mon oncle To- Lie, que les miennes sont comme ce toumebroche que la fumée fait aller. — Si cela est ainsi, frère Tobic, dit mou père, je n’ai plus rien à vous dire sur ce sujet.

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