‹ Œuvres complètes de ThéophileChapitre 19 sur 62 · MORT DE SOCRATE · texte numérisé non relu

MORT DE SOCRATE

Paraphrase tirée de Platon '.

oy qui dans la cité d'Athènes Visitay Socrate en prison , Et qui vis comme le poison Acheva ses dernières peines,

Je t'adjure, par les discours

Dont il voulut finir ses jours ,

De le voir peint dans mon ouvrage

Où j ay faJct aussi peu d'effort

Qu'en fit ce généreux courage

Dans les atteintes de sa mort.

Quelques Dieux, comme par envie ,

Le voyans si bien raisonner,

1. Le mot paraphrase nous dispense d'examiner le mérite de cette version. Théophile savoit le grec, et il prétend, dans son Apologie au roi^ ne s'être pas écarté du sens de l'auteur, si ce n'est en quelques points pour le rapprocher de ce q\i'en seigne notre religion.

De l'immortalité

Après l'avoir faict condamner, Alongerent un peu sa vie , Afin que la mort eust loisir, Auparavant que le saisir.

De se peindre plus effroyable, Et sans cesse luy discourir De son arrest impitoyable, Pour le faire long-temps mourir.

Une adventure inopinée, Tentant sa resolution , Laissa sans exécution La sentence desjà donnée :

Ce navire qui dure tant.

Où Thésée mit en partant Quelques voiles noires et blanches , Qui , rendu mille fois nouveau Et changé de toutes ses planches , Encore est le mesme vaisseau.

Dune religion fidelle.

Ce navire avec des presens Partoit d'Athènes tous les ans Pour faire son voyage en Dele ; En l'attente de son retour, Les arrests mortels de la cour Retenoient leur sanglant tonnerre.

Et ne donnoient jamais la mort Au plus coulpable de la terre Que le vaisseau ne fust au port.

Ce navire estoit lors sur l'onde , Et , pendant son esloignement , Socrate, sans estonnement , Attendoit à sortir du monde.

Dans ces importunes langueurs , Encore parmy les rigueurs De la justice inexorable ,

DE l'a ME. l3

Il m'estoit permis de le voir

Et d'un confort peu secourable

Luy rendre mon dernier devoir.

Quelques uns, que les mœurs et l'aage

Attachoient à son amitié,

Par un mesme effort de pitié ,

Luy rendoient mesme tesmoignage.

Tous à l'object de son ennuy

Estoient moins résolus que luy,

Et, consolés à sa parole

Le voyant sec parmi nos pleurs ,

Comme moy venoient à Tescole

De bien-vivre dans les malheurs.

Tous les jours dans cet exercice

Il nous enseignoit de mourir ,

Sans perdre temps à discourir

Des cruautés de la justice.

A la fin , quand le juste cours

De ses incomparables jours

Fut achevé par les estoilles.

Le peuple , sur le bord de l'eau ,

Revid blanchir les tristes voiles

Et mouiller Tancre du vaisseau.

Le jour venu que la nature avare Redemandoit une chose si rare Et que la loy pressante du destin Devoit sa proye à l'infernal mastin , Sans espargner non plus ceste belle ame Que le plus sot du populaire infâme , Nous revenons pour la dernière fois A l'entretien d'une si docte voix.

Ce cœur divin se tint tousjours plus ferme Lorsqu'il se veid plus proche de son terme , Sans que Thorreur de son trespas certain Y fist paroistre un mouvement humain.

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L'esprit plus fort , voyant sa dernière heure Et qu'on le presse à changer de demeure, S'il n'est céleste ou tout à faict brutal , Quoy qu'il discoure, il craint le coup fatal. Il falloit bien qu'une divine essence Au grand Socrate eust donné la naissance : Un sens humain n'est jamais assés fort Pour se résoudre à soustenir la mort.

Luy , dans l'object de sa fin toute proche, D'un front de marbre et d'une ame de roche , Monstroit de l'œil, du geste et du propos , Qu'il demeuroit dans un profond repos , Et que pour voir des pleurs à son martyre Il eust fallu quelque chose de pire, Et ne souffrit jamais dans la prison Qu'un seul souspir fist honte à sa raison. * A ses genoux sa femme désolée , Les yeux troublés , affreuse , eschevelée , Qui ne pouvoit , à force de douleurs , Se soulager d'une goutte de pleurs, Tenant le fils unique de Socrate, Luy reprochoit une ame presque ingrate De ne laisser, aux bords du monument, A tous les siens un souspir seulement.

Mon cher espoux , Socrate , disoit-elle, Pourquoy ne m'est cet'heure aussi mortelle? Helas ! après que le dernier sommeil T'aura privé des clartez du soleil, ■ Dans les horreurs du Cocite effroyable Tes tristes yeux n'auront rien d'agréable ; Fussions-nous mesmeen ces lieux pleins d'effroy, Tu ne verrois ny tes amis ny moy.

Socrate , sans s'esmouvoir pour la désolation de sa femme, comme du tout insensible à sa perte et à ladou-

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leur des siens : Je vous prie , dit-il , remenez-raoy ceste femme en la maison. Un des domestiques de Criton , qui se trouva là , la conduisit chez elle.

Puis il s'assit , et. tout se reposant , D'un esprit grave et d'un discours plaisant, Avant se taire il nous fit prendre envie De l'aller suivre au sortir de la vie.

Tout au mesme instant qu'on luy eust osté les fers , il porta les mains sur les meurtrisseures qui luy demangeoient , et , goustant sans estre diverty la douceur de ce soulagement :

Voyez, dit-il, comme au plus grand malheur

La volupté suit de prez la douleur,

J'ay ce soûlas à cause de la chaisne ,

£t ce plaisir à cause de ma peine.

Que c'est une chose merveilleuse , disoit-il , que ce sentiment que les hommes appellent plaisir, et qu'il a un estrange rapport à la douleur, qui semble estre son contraire ! Car ils ne peuvent estre ensemble, et si nous ne sçaurions gouster de l'un sans participer à l'autre , et s'entre-touchent tous deux, comme s'ils tenoient à quelque bout. .'Esope, sans doute, s'il eust jamais resvé là dessus , eust faict quelque fable de ceste méditation : que Dieu, voulant accorder deux choses si ennemies et n'en faire qu'une , comme il ne le peut du tout , au moins les auroit-il faict joindre par leurs extrémités , si bien que l'un se trouvast tousjours à la suite de l'autre ; ce qui me vient d'arriver tout maintenant, car les chaisnes qui me faisoient mal aux pieds n'ont pas esté si tost laschées que j'en ay eu de la joye et de l'allégement.

Là dessus un de ses amis nommé Cebes l'interrompit pour sçavoir de luy à quel sujet il s'estoit amusé à faire des vers en la prison, car il y en avoit faict depuis peu, ce qui ne luy estoit arrivé jamais auparavant. Cebes

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l'interrogeoit de cela et pour sa curiosité et pour celle de quelques autres , mais notamment d'un certain Evenus , poëte , qui Tavoit fort prié de s'en enquérir.

Tu respondras à Evenus, dit Socrate, que ce que j'en ay faict n'a esté ny pour luy plaire , ny pour faire des vers à Tenvy de luy, ce qui n estoit pas aisé, mais seulement pour me purger 1 ame et pour tirer expérience de quelque songe qui m'avoit ordonné de faire des chansons; car un songe qui m'est revenu souvent, tantost d'une forme, tantost d'une autre, m'atousjoursdit : Fay, Socrate, fay, Socrate, fay des vers.

Moy, sanscognoistrel'adventure De ces mystères trop couverts, Je voulois voir si ma nature Seroit propre au mestier des vers.

Lors , les déesses des poëtes , Auparavant pour moy muetes , Poussèrent leurs charmantes voix.

Et, passans dans ma fantasie, Firent un peu de poésie D'un peu de fureur que j'avois.

Plus ceste vision revenoit à moy pour me solliciter à cest exercice , plus je me trouvois disposé à l'entreprendre.

Comme, des bouts de la barrière , Ceux qui vont courir pour le prix Sont suivis avecques des cris Jusqu'à la fin de la carrière, Ceste importune vision D'une pressante affection Me commandoit que j'escrivisse, Et me parloit à tout propos Des douceurs de mon exercice, Sans me donner jamais repos.

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Si bien que, m'estanl résolu de luy obeyr, et voulant aussi que mon esprit se rendist net avant que partir du monde, j'ay prins le temps de versifier pendant les festes qui ont retardé l'éxecution de mon arrest. J'ay commencé mon poème par Apollon, à qui on faisoit alors des sacrifices ;

Et ceste influence elle-mesme

Qui nous met les vers dans le sein ,

Comme ayant formé mon dessein,

A receu mon premier poème.

Après je me mis à escrire des fables, jugeant qu'un poète doit travailler en ceste matière plustost qu'en autre discours, et, m'en ressouvenant de quelques unes, je les ay traitées en l'ordre qu'elles me sont venues à la mémoire. Ce sont des fables quej'ay prises d'.-Esope, carde moy je ne me trouve point l'esprit inventif pour cela. C'est ce que tu as à respondre à Evenus. Salue-le de ma part,

Et, de grâce, conseille-Iuy

Que s'il est sage il me doit suivre ;

Car sans plus c'est dès aujourd'huy

Que je veux achevei* de vivre.

Qu'il me suive donc : mes juges veulent que je parte à ce soir. Simias, tout esbahi de ceste recommandation : Et quoy ! Socrate, dit il, qu'est-ce que tu envoyés là dire à ce poète? A ce que je cognois de luy . je ne pense pas qu'il te croye. — Comment ! dit Socrate , n'est-il point philosophe? Simias luy respondit qu'il l'estimoit tel. 11 approuvera de là mon conseil, dit Socrate, et luy et tous ceux qui tiennent quelque chose de la bonne philosophie; non pas pour cela qu'il se doive tuer luy-mesme, car on dit qu'il ne le faut pas faii-e. Et, sur ces mots, il s'advança sur les bords de la couchette tout assis , et, appuyant ses pieds à terre, il continua à s'entretenir avec nous.

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Comment accordes-tu cela, luy dit Cebes, quune personne ne se doive point donner la mort et qu'un philosophe doive désirer de suivre celuy qui s'en va mourir?

SoCRATE.

N avez-vous jamais rien appris de cecy en conférant avec Philolaux , qui vous a esté si familier?

SiMIAS.

Rien pour tout d'asseuré ny de facile.

SOCBATE.

Ny moy non plus, dit Socrate, car j'en parle par ouyr dire, et ne laisseray de vous en dire de bon cœur tout ce que j'en ay ouy. Aussi ne sera-il point hors de propos que, sur le point de mon départ , je songe un peu quel il doitestre, et m'imagine ce que je dois penser de l'autre séjour : c'est la plus séante et la plus utile occupation qui nous puisse entretenir depuis le matin jusqu'à la nuict.

On ne doit point songer ailleurs , Et, de tous les discours des hommes, Ce sont sans doute les meilleurs De penser tousjours d'où nous sommes.

C EBES.

Et pourquoy (Socrate) n'est-il pas pas permis de se tuer? car il est vray que Philolaux et d'autres m'ont dit autresfois qu'il ne le faut pas faire , mais ils ne m'en ont point laissé de raison qui me contente.

Socrate.

11 faut que vous m'escoutiez attentivement; mesme, après m avoir bien entendu , ne doutez pas que vous ne

trouviez estrange pourquoy c'est une chose pure, simple et sans exemple, et qui est seule sans arriver jamais à l'homme, que la permission de se tuer, comme luy arrivent toutes autres choses , veu mesme qu'il est meilleur à quelques uns de mourir que de vivre.

Lors que nos destins sont pressez Des malices de la fortune , Et que nos yeux sont offensez Du soleil qui nous importune ; Lors qu'on ne vit qu'à la douleur, Que jamais l'astre du malheur Ne se peut lasser de nous nuire.

Et qu'au lieu de nous secourir Nostre esprit tasche à nous destruire , Se doit-on point faire mourir?

Et pourquoy des mains estrangeres Me gueriront-elles demain , Puis qu'aujourd'huy ma propre main Peut Unir toutes mes misères?

Cebes, sousriant : Ha, ha, Jupiter, dit-il, voilà la coustume des Thebains ! — Cela, véritablement (dit Socrate), semble bien absurde, et si peut-estre a-t'il quelque raison : car, pour le discours de ces secrets qui nous apprend que les hommes sont dans ceste vie comme en une prison, dont il n'est permis de se sauver, c'est, à mon sens, un discours bien haut et très difficile à comprendre. Toutesfois , Cebes , tu crois bien qu'il y a de l'aprparence que les dieux ont soin de nous?

Cebes.

Ouy.

Soc l\ A TE.

Et que les hommes sont une des possessions dont les dieux jouyssent?

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Cebes.

Je le croy.

SOCRATE

Considère, Cebes, que, si quelqu'un des esclaves qui sont à toy se tuoit luy-mesme sans ta permission , tu t'en fascherois, et le ferois mesme punir après sa mort.

C EBES.

Sans double.

SOCRATK.

Ainsi trouvé je raisonnable que les hommes ne se tuent point eux-mesmes, et qu'ils doivent attendre de Dieu la nécessité de mourir, comme tu vois qu'il me l'imposé maintenant par Tarrest qu'on m'a prononcé.

Cebes.

11 est très clair ; mais ce que vous disiez un peu auparavant, que les philosophes ayment le désir de la mort, n'est point recevable. Si cecy a lieu que Hieu est nostre curateur et que nous sommes en sa possession, il n'y a point d'apparence que les hommes qui sont sages fussent faschez de se laisser gouverner aux dieux, qui le sont encore plus qu'eux : car l'homme prudent doit plus craindre en sa propre conduite , et lors qu'il est en sa liberté, qu'alors que Dieu prend la peine de le gouverner et de le conduire; mais bien un fol, sans doute, trouveroit bon de quitter son raaistre, sans considérer qu'il se faut tousjours tenir à ce qui est bon, et celuy qui a bon sens veut tousjours demeurer où il faict meilleur. Or, se départir de la vie, c'est sortir de la tutelle en laquelle Dieu nous tient et où les sages ayment à demeurer. C'est pourquoy ils ne peuvent mourir qu'à regret, et les fols seulement se peuvent resjouyr à la mort.

Socrate, ayant ouy cela, print plaisir à la subtilité de

Cebes, et, se tournant vers nous : Tousjours, dit-il, ce Cebes examine tout jusqu'au bout, et ne se laisse point facilement persuader à qui que ce soit.— Et moy, respondit Simias, je crois que ce que Cebes nous vient de dire est quelque chose, car à quel propos les hommes qui sont sages voudroient-ils laisser ceux qu'ils trouvent estre plus sages qu'eux et les fuyr? Là, Cebes dit à Socrate : C'est à vous à qui parle Simias, qui, nous abandonnant sans regret, quittez aussi sans remords les dieux, que vous confessez vous-mesme estre bons et capables de vous gouverner. — V^ous avez raison, dit Socrate; vous voulez que je me deffende en jugement. - Il est vray, respondit Simias. Çà, dit Socrate, je m'en vay respondre encor plus exactement que je n'ay faict devant les juges.

Si, pour m'envelopper de mortelles ténèbres, J'aymois à me plonger dans les ruisseaux funèbres Dont Charon tient le port, Avec la seule envie De me rendre à la mort Pour souffrir les regrets d'avoir perdu la vie , Mon désir seroit plein de crime ; Et quiconque raisonne ainsi N'a point de cause légitime Qui le fasse partir d'icy.

Mais je sçay qu"esloignant la masse de la terre Où tant d'adversitez m'ont tousjours faict la guerre, Je seray comme un Dieu, Et que dans l'autre monde Je dois trouver un lieu Où pour les gens de bien toute douceur abonde. Là, les fatales ordonnances Donnent la joye et les tourments ; Les bons prennent les recompenses

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Et les mauvais les chastimens.

C'est ce que je croy véritablement, mes amis, et d'où je dois prendre plus d'occasion d'espérer que de craindre.

Là, les hommes sont d'une race Presque pareille au sang des dieux :

C'est où les grands juges des cieux Feront interiner ma grâce .

Pour estre bien asseuré de rencontrer au sortir de ceste vie une société d'hommes tant excellens, je ne m'en oserois point vanter; mais d'y trouver des dieux tous puissans et tous bons , je le tiens tout certain et l'afferme autant que je puis affermer chose du monde.

C'est pourquoy, sans aucun remords, Visitant le pays des morts, Mon esprit joyeux imagine Qu'il est icy comme estranger, Et qu'il va d'un lieu passager Vers le lieu de son origine.

Voudrois-tu bien, dit Simias, t en aller d'avec nous avec ceste cognoissance sans nous en faire part, puis que c'est un bien qui nous touche à tous aussi bien qu'à toy ? Ne pense point t'estre acquité envers nous d'aucune sorte de devoir, si tu ne nous apprends ceste doctrine et ne nous persuade point ton opinion.

So C K A T i;.

J'y feray tout ce que je pourray ; mais sçachons un peu plustost ce que Criton nous veut dire, car je vois qu'il y a desjà longtemps qu'il veut parler à moy. - Je n'ay autre chose à vous dire, respondit Criton, que ce que le bourreau m'a desjà dit cent fois, que vous ne devez point tant parler, pour ce que cela vous eschauffe

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et peut empescher Toperation du poison. Il s'en est trouvé à qui il a fallu réitérer la prise deux ou trois fois pour ce subjet. — Laissez le là, dit Socrate ; qu'il face sa charge et appreste du poison pour trois ou quatre fois s'il veut. — Jesçavois bien, dit Criton, que je ne tirerois autre chose de vous pour cet advis ; mais le bourreau m'en importune il y a desjà long-temps.

Socrate.

Laissez-le là. Or, mes juges, je m'en vay vous rendre raison pourquoy un homme qui a consommé tout son âge en Testude de philosophie doit attendre la mort avec asseurance, et qu'il doit espérer de grands biens au sortir de ce monde ; et voyez, mes amis, comme quoy il me semble que cela se doit entendre.

Celuy qui dans des solitudes, De trop d'amour de discourir, S'ensevelit en ses estudes, Semble-t'il pas tousjours mourir, Perclus des appétits du monde , Dans la stupidité profonde Où le tient sa forte raison ?

Il a tousjours la mort dans Tame, Et ne songe que de poison, De précipices et de flamme.

Dans le cours de l'âge mortel, Le philosophe est déjà tel Qu'un autre après lame ravie; Le mal luy passe pour le bien, Et quand il meurt il ne faict rien Que ce qu'il faict toute sa vie.

Il faudroit donc bien trouver estrange que les philosophes, qui ne travaillent toute leur vie qu'à chercher la mort, fussent faschez de la trouver, et qu'ils se plai-

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gnissent d'avoir enfin obtenu ce qu'ils avoient tant demandé. Simias, riant, dist à Socrate : Vous me faictes rire, et si je n'en ay point d'envie, car plusieurs, à mon opinion, s'ils avoient ouy cecy, le trouveroient fort à propos contre les philosophes, et nos Athéniens advoueroient infailliblement que les philosophes meurent à la vérité, et que pourtant ils n'ignorent pas qu'ils méritent la mort. — Ils ne le diroienl pas peut-estre sans raison, dit Socrate, s'ils adjoustoient qu'ils ne Tignoroient pas, c'est-à-dire que les philosophes n'ignoroient point qu'ils méritent l'honneur de mourir, car véritablement ils n'ont jamais sceu comme quoy les philosophes s'estudient à mourir, et sont dignes de la mort. Mais laissons ces gens-là et parlons à nous-mesmes. Pensons-nous que la mort soit quelque chose? — Sans doute c'est quelque chose, dit Simias.

Socrate.

Est-ce autre chose que la séparation de Tame d'avec le corps? Et si estre mort ce n'est point avoir le corps à part sans ame, et l'ame aussi séparée du corps, se soustenant delle-mesme, la mort peut-elle estre quelque autre chose? — Bien du tout, dit Simias.

SOCR \TE.

Prenez bien garde si nous sommes bien d'accord, vous et moy, en cecy, et vous trouverez plus aisément ce que vous demandez. Croyez-vous que ce soit à faire au philosophe de s'estudier aux voluptez, et employer son soing à la desbauche comme au plaisir des viandes délicates et des bons vins?

Est-ce pour le plaisir infâme D"engloutir des mets précieux, Et pour des vins délicieux, Que je dois travailler mon ame?

DE l'aME. ' 20

SiMI AS.

Geste volupté est trop lasche pour occuper un philosophe.

SOCRATE

Crois-tu que le plaisir d "aymer, Qui ne vient point dans la pensée Sans rendre nostre ame insensée, Soit digne de nous animer?

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