‹ Œuvres complètes de ThéophileChapitre 35 sur 62 · A CLORIS · texte numérisé non relu

A CLORIS

ODE

ussi franc d'amour que d'envie.

Je vivois, loing de vos beautez.

Dans les plus douces libertez Que la raison donne à la vie.

Mais les regards impérieux

Qu'Amour tire de vos beaux yeux

M'ont bien faict changer de nature.

Ha ! que les violens désirs

Que me donna ceste advanture

Furent traistres à mes plaisirs!

Le doux esclat de ce visage ,

Qui paroissoit sans cruauté,

A Cloris. i85

Et des ruses d'une beauté Me sembloit ignorer Tusage, Me surprit d'un si doux malheur Et m'affligea d'une douleur Si plaisante à ma frenaisie, Que dèslors j'aymay ma prison.

Et delivray ma fantasie De l'empire de ma raison.

Contre ce coup inévitable, Qui me mit l'amour dans le sein, Je ne sçay prendre aucun dessein Ny facile, ny profitable.

Embrazé d'un feu qui me suit Par tout où le soleil me luit.

Je passe les monts Pyrénées, Où les neiges, que l'œil du jour Et les foudres ont espargnées, Fondent au feu de mon amour.

Sur ces rivages où Neptune Fait tant d'escume et tant de bruit.

Et souvent d'un va'sseau destruit Faict sacrifice à la fortune, J'invoque les ondes et l'air; Mais, au lieu de me consoler, Les flots grondent à mon martyre, Mes souspirs vont avec le vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu'auparavant.

Mes langueurs, mes douces furies , Quel sort, quel Dieu, quel élément, Nous ostera l'aveuglement De vos charmantes resveries?

La froide horreur de ces forests , L'humidité de ces marests, Ceste effroyable solitude ,

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Dont le soleil avec des pleurs Provoque en vain ringratitude , Que font-elles à mes douleurs?

Grands déserts , sablons infertiles , Où rien que moy n'ose venir, Combien me devez-vous tenir, Dans ces campagnes inutiles?

Chauds regards, amoureux baisers , Que vous estes, dans ces desers, Bien sensibles à ma mémoire !

Philis , que ce bonheur m est doux, Et que je trouve de la gloire A me ressouvenir de vous !

Enfin je croy que la terapeste Me permettra d ouvrir les yeux , Et que Tinimitié des cieux Me laissera lever la teste ; Après tous ces maux achevez , Les faveurs que vous reservez A ma longue persévérance Reprocheront à mon ennuy D'avoir creu que mon espérance Me quitteroitplustot que luy.

Au retour de ce long voyage , La terre, en faveur de Philis , D œillets, de roses et de lys , Sèmera par tout mon passage.

Ces grands pins, devenus plus beaux, Joignans du faiste les flambeaux Dont la voûte du ciel se pare , Iront aux astres s'enquérir Si quelque autre bien s'accompare A celuy que je vay quérir.

Ce jour sera filé de soye ; Le soleil, partout où j'iray,

A Cloris. 187

Laissera, quand je passeray, Des ombrages dessus ma voye ; Les Dieux , à mon sort complaisans.

Me combleront de leurs presens ; J'auray tout mon soûl d'ambrosie, Les déesses me viendront voir, Au moins si vostre courtoisie Leur veut permettre ce devoir.

Geste triste nuict achevée, Mon ame quittera le deuil, Si les ténèbres du cercueil Ne préviennent mon arrivée.

A l'aise du premier abord , Lors que tous nos destins d'accord Permettront que je vous revoye , Si je n'ay pour me secourir Des remèdes contre la joye , Je dois bien craindre de mourir.

Je sçay qu'à la faveur première Que vos regards me jetteront , Mes esprits ravis quitteront Le doux object de la lumière ; C'est tout un, j'ayme bien mon sort , Car les cruautez de la mort N'ont point de si cruelle geine Que des roys ne voulussent bien Se trouver en la raesme peine Pour un mesme honneur que le mien.

Cloris, ma franchise est perdue ; Mais q uand , pour guérir mon ennuy , Quelque Dieu me l'auroit rendue , Mon ame se plaindroit de luy. Toute la force et l'industrie Que j'opposois à la furie De mes travaux trop rigoureux

488 A Cloris.

A fait des efforts inutiles , Car mes sentimens indociles En deviennent plus amoureux.

Ce qui peut finir ma souffrance Et recommencer mon plaisir S'esloigne de mon espérance Aussi bien que de mon désir; Les destins , et le ciel luy-mesme, Qui recognoissent comme j'ayme Au seul object de mes douleurs , Ne me présentent point leur ayde, Car ils sçavent que tout remède Est plus foible que mes langueurs.

Je cognois bien que rœil d'un ange Que le ciel ne gouverne pas , Et qui tient à peu de louange Qu'Amour brusle de ses appas, S'il veut un jour, à ma prière, Jetter l'esclat de sa lumière A l'advantage de mes vœux, Fera naistre au sort qui m'irrite Plus de bien que je ne mérite , Et plus d'honneur que je ne veux.

Tandis que ma flame, ou ma rage, Attendoit après sa beauté, Un faux et criminel ombrage Embarrasse sa volonté; Ce feint honneur, ceste fumée Vient estonner sa renommée De l'impudence des mortels.

Cloris, perdez ceste foiblesse :

Si vous ne vivez en déesse , Dequoy vous servent mes autels ?

Le plus audacieux courage Devant vous ne fait que trembler ;

A Cloris. 189

Qui void vostre divin visage

N'est plus capable de parler;

Vos yeux gouvernent les pensées

Des âmes les plus insensées

Et les bornent de toutes parts ,

Et la plus aigre médisance

N'est qu'honneur et que complaisance

Aux attraicts de vos doux regards.

Moy , qui suis devenu perfide Contre les Dieux que j'adorois , Et dont l'ame n'a plus de guide Si non l'empire de vos loix , Je vous crois parfaicte et divine, Et mon jugement s'imagine Que les faits des plus odieux , Lorsque vous leur donnez licence, Sont plus justes que l'innocence

Et que la saincteté des Dieux.

Mais, quand des âmes indiscrettes S'amuseroient à discourir

De nos flammes les plus secrettes ,

Elles ne doivent pas mourir.

0 Dieux! qui fistes les abysmes

Pour la punition des crimes ,

Je renonce à vostre pitié

Et vous appelle à mon supplice ,

Si jamais mon ame est complice

De la fin de nostre amitié.

Chère Cloris , je vous conjure

Par les nœuds dont vous m'arrestez ,

Ne vous troublez point de l'injure.

Des faux bruits que vous redoutez;

Comme vous j'en ay des atteintes ,

Et mille violentes craintes Me persécutent Euict et jour.

90 A Cloris.

Je croy que les dieux et les hommes, Dedans le climat où nous sommes, Ne parlent que de nostre amour.

Je suis plus craintif que vous n'estes , Et crains que les destins jaloux Ne donnent un langage aux bestes Pour leur faire parler de nous.

Une ombre , un rocher , un zephire , Parlent tout haut de mon martyre , Et, quand les foudres murmurans Menacent les péchés du monde , Je croy que le tonnerre gronde Du service que je vous rends.

Mais , quoyque le ciel et la terre Troublassent nos contentemens Et nous fissent souffrir la guerre Des astres et des elemens , Il faut rire de leurs malices, Et dans un fleuve de délices Noyer les soins injurieux Qui privent nos jeunes années Des douceurs que les destinées Ne permettent jamais aux vieux.

ODE

eureux, tandis qu'il est vivant, Celuy qui va tousjours suivant Le grand maistre de la nature .

Dont il se croit la créature !

Il n'enviera jamais antruy.

Quand tous les plus heureux que luy Se mocqueroient de sa misère ;

Ode. 19*

Le rire est toute sa colère.

Celuy là ne s'esveille point Aussi-tost que l'aurore poin t Pour venir des soucis du monde Importuner la terre et l'onde ; Il est toujours plein de loisir; La justice est tout son plaisir, Et , permettant à son envie Les douceurs d'une saincte vie , Il borne son contentement Par la raison tant seulement ; L'espoir du gain ne l'importune , En son esprit est sa fortune ; L'esclat des cabinets dorez Où les princes sont adorez Luy plaist moins que la face nue De la campagne ou de la nue ; La sottise d'un courtisan, La peine qu'un amant souspire, Luy donne esgallement à rire ; Il n'a jamais trop affecté Ny les biens ny la pauvreté , Il n'est ny serviteur ny maistre; Il n'est rien que ce qu'il veut estre , Jesus-Christ est sa seule foy : Tels seront mes amis et moy.

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192 A Philis.

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