DU POÈME
Et pour nous ('lever descendons eu nous-mêmes.
Descendre pour s'élever : jeu de mots puéril et froid. Au reste , le badinage n'est que sur les mots; car, dans le fond , la pensée est très-juste.
Soit qu'un être inconnu, par lui seul existant, Ait tiré , depuis peu , l'univers du néant.
Dérangez la mesure, s'apercevra-t-on que ce sont là deux vers ? Depuis peu pourrait peutêtre passer pour remplissage , s'il ne faisait antithèse avec éternelle, qui est dans le vers suivant.
Soit qu'il ait arrangé la matière éternelle , Qu'elle nage en son sein , ou qu'il règne loin d'elle ; Que l'ame , ce flambeau si souvent ténébreux , Ou soit un de nos sens, ou subsiste sans eux.
Dans le premier vers, l'exactitude du sens demanderait, Soit qu'il n'ait Jàit qu'arranger une fnatière éternelle.
Notre poète, dans cette tirade, réunit, sous
un point de vue, plusieurs opinions absurdes et dangereuses sur Dieu, sur le monde, sur la matière et sur notre ame. Il les propose comme indifférentes, comme également probables, sans les appuyer, sans les combattre, comme s'il voulait en laisser le choix à ses lecteurs. A quoi sert ici cette vaine et malheureuse ostentation de science? Car je ne soupçonne point un si grand génie d'adopter de telles opinions. Pour décider si l'univers a été créé de rien , ou si la matière est éternelle , un chrétien n'a qu'à consulter la révélation, un philosophe à interroger sa raison: l'une lui prouvera facilement l'absurdité d'une matière éternelle ; l'autre lui présentera le tableau de l'univers sortant des abymes du néant au son puissant de la parole de Dieu.
Qu'elle nage en son sein, ou qu'il règne loin d'elle.
Que veulent dire ces expressions : soit que la matière nage dans le sein de Dieu; soit que Dieu règne loin de la matière? Ce vers trèsobscur par lui - même ne peut avoir que deux sens. Ou le poète , dans le premier hémistiche, a voulu déguiser, sous le voile ténébreux de ces expressions, le monstre du spinosisme, et, dans le second, désigner le sentiment opposé à cet affreux système ; et alors le second hémistiche sera entièremput faux, puisque
DJ; LA RELIGION IVATrRF.LLE. 3c)I
ceux qui combattent le spiuosisme ne disent [)oint que Dieu , dans le cercle de son immensité, n'embrasse point la matière, mais senlement que la matière ne fait point partie de Dieu: ou peut-être il a voulu dire simplement, Soit que la matière soit contenue dans l'immensité de Dieu, soit qu'elle ne le soit pas. Mais alors, quel sens ce vers présente-t-il? Et quel est le philosophe qui , reconnaissant un Dieu , ne l'ait point reconnu immense, et engloutissant tous les êtres dans cette immensité?
Que l'ainc, ce flambeau si souvent ténébreux, Ou soit un de nos sens , ou subsiste sans eux.
Ce dernier vers est très-obscur. Dans quel sens peut-on dire que l'ame soit un de nos sens? Le second hémistiche pourrait peut-être nous aider à deviner ce que signifie le premier. L'auteur n'aurait-il pas voulu dire : Soit que Vame^ comme nos sens, soit dépendante du corps, soit qu elle soit une substance distinguée et indépendante de la matière. Quoi qu'il en soit, ce vers ne présente aucune idée nette. Je crois même qu'il vaut mieux respecter le nuage qui le couvre. Ce poète avait déjà dit dans un de ses anciens ouvrages:
Ce souffle si caché , cette faible étincelle ,
Cet esprit, le moteur et l'esclave du corps,
Ce je ne sais quel sens qu'on nomme ame immortelle.
Flambeau ténébreux, expression singulière et hardie , mais qui cependant n'est point neuve. Rousseau , en parlant d'un sauvage , avait dit :
Et notre clarté ténébreuse N'a point offusqué sa raison.
Je remarquerai , en passant , qu'il n'y a point eu de siècle où les hommes aient été si fiers du droit de penser, et où l'on se soit tant acharné à décrier et à rabaisser cette partie de nous-mêmes qui pense. On a sans cesse à la bouche le terme orgueilleux de raison. On prétend, par le secours de cette raison , sonder les abymes les plus impénétrables de la nature et de la religion : et les mêmes personnes nous crient sans cesse que notre ame n'est qu'w/ze faible étincelle , un flambeau ténébreux , un atome vil et imparfait. On médite profondément, pour tâcher, s'il était possible, de trouver des rapports entre la pensée et la matière, entre l'ame de l'homme et l'instinct de l'ours ou du cheval. Ah! sachez estimer votre ame autant que vous devez estimer un si grand présent du ciel: ou, si vous l'avilissez, du moins contenez-la dans les bornes de la bassesse à laquelle vous l'avez condamnée vousmême.
Quel hommage et quel culte exige-t-il de vous ?
Quel hommage et quel culte , répétitions sy-
DK LA UILICION NATLIRl'.LLE. '^qS
iionymes qui rendraient languissante, même de la prose.
De sa grandeur suprême indignement jaloux , De louanges , de vœux , Jlatte-t-il sa puissance ?
Le déiste qui voudrait s'affranchir du tribut d'hommages que l'homme doit à la Divinité , cherche jusque dans la majesté de l'Etre suprême des raisons pour autoriser sa superbe indépendance. Il nous crie : « O hommes , qui rampez sur la surface de la terre, avez-vous bien l'orgueil de croire qu'un Dieu si grand s'abaisse à contempler les honneurs frivoles que vous lui rendez ? Qu'importent à sa grandeur suprême et vos faibles hommages et vos vaines louanges? Et vous et votre globe, et les globes innombrables qui vous environnent, tout, excepté luimême, disparaît sous la majesté de ses regards. » Tel est le langage du déiste.
Il est vrai que Dieu infiniment grand, infiniment heureux par lui-même, n'a pas besoin des hommages et des louanges des hommes; mais il les exige de nous comme une marque de notre dépendance. Dieu ne doit rien à l'homme, et l'homme doit tout à son Dieu. Il nous a tirés du néant ; il a pu nous imposer telle loi qu'il a voulu. Il fut un temps où nous n'étions pas ; et nous sommes aujourd'hui. Nous pourrions, à
3()4 SUR LE POi:MF.
chaque instant, cesser d'être, et nous subsistons. Quoi ! Dieu n'a pas jugé indigne de sa grandeur de nous créer et de nous conserver, et il serait indigne de cette même grandeur d'exiger des hommages de nous!
Mais, quand il n'en exigerait pas, nous devrions nous y porter de nous-mêmes. Nous le devrions, i° par reconnaissance. Celui qui a reçu un bienfait, a des devoirs à remplir envers son bienfaiteur. Des enfants sont obligés de témoigner leur amour envers leur père. Et Dieu n'est-il pas le bienfaiteur et le père commun de tous les hommes? Nous le devrions, 2° parce que ce commerce d'hommages et de louanges, qui lie, pour ainsi dire, l'homme avec l'Etre suprême, qui établit une communication entre la terre et les cieux, honore infiniment l'humanité. L'homme, cet être ambitieux et superbe, cherche sans cesse à s'élever : qu'il apprenne donc que plus il se rapprochera de Dieu , et plus il sera grand.
Enfin parcourez les annales du monde. Dans tous les siècles, dans tous les climats où l'on a connu une divinité, il y a eu des sacrifices, des autels , des cantiques sacrés , ou quelque autre signe extérieur de religion et de culte. Si c'est un préjugé, c'est un préjugé universel, un préjugé de tous les siècles, de tous les pays,
DE I.\ RKLIGION NATURELLE. Sc).^
des nations policées , ainsi que des peuples barbares.
«Mais, dit le déiste, prétendre que Dieu exige de l'homme un culte, des hommages et des louanges, n'est-ce point attribuer à l'Être suprême une vanité misérable , un frivole amour pour la gloire , que nous regardons nous-mêmes comme un vice et comme une faiblesse dans l'homme?» Quoi donc! sur ce raisonnement du déiste, irons-nous renverser les temples, briser les autels, et, la flamme à la main, détruire tous ces monuments sacrés de la religion des hommes? Ou bien reconnaîtrons-nous enfin quelle injustice et quelle stupidité il y a, de juger sans cesse de Dieu , c'est-à-dire , de l'Etre infini , éternel et tout-puissant, par un être aussi faible, aussi borné et aussi imparfait que l'homme?
Au sujet de la gloire , je trouve deux différences marquées entre Dieu et l'homme. Ces deux différences prouvent, d'une manière évidente, que Dieu peut exiger la gloire extérieure qui lui revient des louanges et des hommages de ses créatures, quoique la recherche et l'amour de la gloire soient une faiblesse dans l'homme.
i^ I.es hommes n'ont aucun droit à la gloire. S'ils y prétendent, c'est une injustice ; s'ils se la procurent, c'est une usurpation. En effet,
qu'est-ce qui pourrait nous donner quelque droit à la gloire? Est-ce l'éclat des ancêtres et la distinction du nom? Mais l'orgueilleuse chimère de la naissance est un préjugé utile à l'Etat , ce n'est point un mérite réel. Son éclat disparaît aux yeux d'un philosophe qui compte les vertus et non les aïeux, et qui n'estime jamais un homme pour des actions faites par d'autres. Sont-ce les richesses? Mais ce n'est qu'une décoration qui embellit la surface de notre être. Si le stupide Midas veut que je l'estime, parce qu'il possède beaucoup d'or, j'estimerai donc aussi un tonneau rempli de ce même métal : les entrailles de la terre, beaucoup plus riches que Midas, auront encore bien plus de droits à la gloire. Sontce les succès brillants de la guerre? Mais souvent ces succès sont injustes : ce sont des crimes heureux, et les plus grands héros ne sont quelquefois que de grands criminels. Mais, quand ces triomphes seraient fondés sur la justice, est-ce l'homme qui se procure à lui-même ces succès ? Dieu n'est -il pas le maître absolu des événements? N'est-ce pas lui, qui, du haut de son trône, envoie aux uns la victoire, aux autres la terreur et la fuite ? Sont-ce les grands talents de l'esprit ? Mais, si ces talents ne sont point employés par la vertu, le vice, en les infectant, les avilit. Et, quand même la vertu en réglerait
DE LA RELIGION NATURELLE. Soy
l'usage, ces talents sont un prêt que nous a fait la libéralité de Dieu. Nous n'avons pu nous les donner, nous ne pouvons les augmenter sans lui. Enfin, qu'est-ce qui peut nous donner droit à la gloire? Est-ce ce qu'il y a de plus grand sur la terre, je veux dire la vertu? Mais ce n'est point dans l'homme qu'elle prend sa source; c'est un écoulement de la vertu infinie , dont l'Être suprême nous communique une portion. Il est donc prouvé que l'homme n'a aucun droit à la gloire, et qu'il ne peut y prétendre sans injustice. Mais cette gloire appartient à Dieu à très-juste titre. Toutes les vertus et tous les biens prennent leur source au sein de l'Etre infini et éternel : il a donc à la gloire un droit éternel et infini comme lui-même. Par conséquent , de ce qu'il n'est pas permis à l'homme de rechercher la gloire, il ne s'ensuit pas qu*on puisse dire la même chose de Dieu.
a*' Si l'homme recherche la gloire , c'est par intérêt et par besoin. Inquiet et mécontent, toujours trompé et toujours agité par de nouvelles espérances , emporté sans cesse par les tourbillons rapides de ses désirs , sans jamais trouver aucun point fixe sur lequel il puisse s'appuyer en .s'arrêtant, l'homme cherche la gloire, comme un bien utile et nécessaire à son bon- Ijour. I! l'appelle au secours du vide afft^eux
qu'il éprouve en lui-même; et, se flattant qu'elle sera capable de remplir ce vide, il la regarde comme un remède à ses maux et la ressource de ses besoins. Mais il n'en est point ainsi de Dieu. Infini par sa nature, il trouve dans luimême le souverain bonheur. En se contemplant il est heureux. Toute la gloire extérieure qu'on peut lui rendre , tous les hommages et toutes les louanges ne peuvent ajouter un seul point à l'immensité de son bonheur. Si donc il exige cette gloire, c'est uniquement parce qu'il est juste, parce qu'il est même nécessaire qu'on la lui rende.
Tout être créé, par la raison seule qu'il est créé, est obligé nécessairement de rendre gloire à l'auteur de son existence. Les créatures insensibles doivent, en leur manière, glorifier l'Être suprême qui les a tirées du néant. Elles n'ont reçu l'être qu'à cette condition. S'il y en avait une seule qui ne servît point à glorifier Dieu, dès-lors même ce serait une créature inutile et hors d'œuvre. Il serait impossible qu'elle subsistât; et dans le même instant elle serait anéantie. Mais toutes ces créatures muettes, ne pouvant élever la voix pour glorifier le créateur , c'est à la créature intelligente à suppléer à leur silence ( i ). « L'homme,
(i) Ouvrage dos six jours.
DE L\ RELIGION N.VTURELLK. 3(){)
(( ce roi du monde corporel , est chargé solidaire « ment, de la part de toutes les créatures, de « s'acquitter en leur nom de tout ce qu'elles « doivent à celui qui leur a donné l'être. Il est « leur ame et leur intelligence; il est leur voix a et leur député; et, moins elles peuvent être « religieuses par elles-mêmes, plus elles lui im- « posent la nécessité d'être religieux pour elles ; » et ce n'est pas seulement l'esprit qui doit bénir, remercier, adorer. Comme, dans la nature, il y a deux espèces d'êtres, l'esprit et la matière; pour que tous les êtres créés rendent gloire à l'Etre créateur, il faut que la matière soit elle-même associée au culte et à la religion des esprits. 11 faut donc que dans l'homme, ce pontife de l'univers, le corps, par ses regards, ses cantiques, ses prosternements et ses adorations, entre, avec l'ame, en société de religion et de culte. Sans cette espèce de société , la matière incapable de rendre par elle-même aucun culte à Dieu , demeurerait nuiette et ingrate : c'est donc un devoir absolu pour toute créature intelligente de rendre gloire à son créateur. Si elle s'en abstenait volontairement, elle serait par-là même très-criminelle. Dieu lui-même, tout-puissant, ne pourrait l'affranchir de ce devoir, parce qu'une telle créature serait dès-lors un monstre et un assem hlage de contradictions. Tl v a donc cette dif-
4oO SUR LK POi:ME
férence entre Dieu et T'homme, que l'homme ne peut innocemment rechercher la gloire; et que Dieu, en supposant qu'il y a des êtres créés, ne peut renoncer à cette gloire extérieure, parce qu'elle est essentiellement due à sa qualité d'Être suprême et nifini.
Ils lui font tenir tous un différent langage : Tous se sont donc trompés ?
1. Quelle dureté dans cette foule de monosyllabes réunis! ils lui font tenir tous: tous se sont donc trompés. Ce serait à peine de la prose supportable.
2. Le raisonnement de ces deux vers est faux. Voici ce raisonnement : Il ne peut y avoir qu'une bonne religion ; tous les peuples ont des religions différentes : donc aucun peuple n'a la bonne religion.
La nature a fourni, d'une main salutaire,
Tout ce qui , dans la vie , h l'homme est nécessaire.
La construction grammaticale du second vers paraît gênée ; les expressions en sont prosaïques.
Les ressorts de son ame , et l'instinct de ses sens.
Les ressorts de l'ame et l'instinct des sens paraissent au premier coup- d'oeil renfermer quelque chose de singulier et de brillant : mais vus de près, ils ne présentent aucune idée nette ;
semblables à ces feux que, pendant l'obscurité (le la nuit, on voit de loin briller dans les campagnes, et qui disparaissent dès qu'on s'en approche.
Le ciel à ses besoins soumet les éléments.
M. de V*** a déjà mis cette pensée dans quelques-uns de ses anciens ouvrages, oii elle est exprimée d'une manière plus poétique et plus brillante. Il a dit , en adressant la parole à l'homme .
Souverain sur la teire, et loi par la pensée ,
Tu parles, et soudain la nature est forcée ;
Tu commandes aux mers , au souffle des zéphyrs.
Et ailleurs :
Cieux, terres, éléments , tout est pour mon usage :
L'Océan fut formé pour porter mes vaisseaux ,
Les vents sont mes courriers, les astres mes flambeaux.
On trouvera peut-être quelques défauts d'exactitude dans ces vers ; mais le coloris en est brillant, et la poésie animée du feu de l'imagination.
Dans les plis du cerveau la mémoire agissante Y ]>eiiit de la nature une image vivante.
Comme la comparaison de plusieurs morceaux semblables , traités par différents auteurs, sert infiniment à perfectionner le goût, je rappor- 4 uf)
/j02 STJIÎ LE POÈME
lerai quelques vers qui ont rapport à ceux de M. (le V**'. Le cardinal de Polio;nac a dit dans son Anti-Lucrèce :
Sic ^ uhi tes aliquas meditari forte luhcbit, Prœstb siint optata mihi simulacrn : videndutn Se facilis prœbet , suhitbque arcessilur orhis. Conspicio siinul et cœli fulge nlia templa Et maria et populos , urbesque et viscera terrœ. Qualis , uti perhihent , herhis et carminé diro Saga potens , Erebo patientes evocat timbras , Conveniunt mânes, spectacula vana , rogantis Ante oculos ^ etc.
Ces vers du cardinal de Polignac réunissent Télégance et la clarté, principal mérite des poèmes didactiques, où souvent l'on est obligé de sacrifier les ornements de l'imagination à Taustérité des choses.
Chaque objet de ses sens prévient la volonté ; Le son dans son oreille est par l'air apporté; Sans effort et sans soin , son œil voit la lumière.
On s'aperçoit que ce sont des vers que l'cju vient de lire, parce qu'heureusement ils ont des rimes. Mais i° dans quel sens peut -on dire que chaque objet prévient la volonté de nos sens? Ce vers présente-t-il à l'esprit une idée nette ?
2*^ La volonté des sens. Est-ce dans les sens, ou dans l'ame, que réside la volonté? Cette expression est-elle digne d'un philosophe ?
3** Le son dans son oreille. Sans effort et sans soin, son œil. Est-ce là l'Iiarnionie fl'un vers? estce même la marche coulante d'une belle prose ?
Les mêmes idées sont rendues sous d'autres images par le cardinal de Polignac. Voici comme il s'exprime en parlant de notre ame :
Denique multipliées anncxi corporis artus Dirigit , arhitrioque potens dominante gubernat. Nam , quhcunique jul>et , faciles vertuntur ncelli , Pesque manusque volant , ad nutum inflectitur oin/iis Musrulus , ad niitum Jennr ornnia memhra sequuntur.
Sur son Dieu , sur sa fin , sur sa cause pix-mière , L'homme est-il sans secours à l'erreur attaché ?
Sur son Dieu , sur sa fin , sur sa cause, i *^ Cette répétition des mêmes monosyllabes réunis et entassés , me paraît choquer l'oreille. 2" Peut -on dire? L'homme est attaché à l'erreur sur son Dieu, dette phrase est-elle française?
Quoi! le monde est visible , et Dieu serait caché!
Voici donc le raisonnement de notre poète. Le monde est visible : donc il doit y avoir une loi naturelle, par laquelle Dieu se manifeste aux hommes. Il faut avoir des yeux bien pénétrants pour apercevoir le nœud .secret qui lie ensemble ces deux propositions. Sans doute le défaut de raisonnement s'est ici dérobé aux yeux du poète,
l\Ol\ SUR LE l'OKME
parce qu'il était couvert des voiles brillants de l'antithèse.
Quoi! lo plus grand besoin que j'aie en ma misère
Est le seul qu'e/z effet je ne puis satisfaire ?
Non : ce Dieu qui m'a fait, ne in a pas fait en vain.
i" Dieu m a fait; Dieu ne ma pas fait eu vain. Expressions de conversation , qui ne conviennent point au style noble d'un poète.
2° Est le seul qu'en effet.... Dieu qui m' a fait ne in a pas fait. Ce retour des mêmes sons dans l'espace de deux vers, choque l'oreille, et peut passer pour une petite négligence dans un si grand poète.
Sans doute il a parlé, mais c'est à l'univers; Il n'a point de l'Egypte habité les déserts ; Delphes, Délos, Ammon, ne sont pas ses asyles: Il ne se cacha point aux autels des Sibylles.
Ces quatre vers, s'ils étaient entendus d'une manière trop générale, pourraient peut-être avoir quelque chose de dangereux. Sans doute Dieu a parlé à l'iniivers entier par l'organe de la loi naturelle. Elle a, pendant quelque temps, suffi pour conduire les hommes, qui, voisins encore de la naissance du monde, et sortis nouvellement des mains de l'artisan suprême, n'avaient point encore altéré les sacrés caractères gravés par la main de Dieu sur cette argile encore récente.
DE LA lli:i,[GlON \ATl RF. LLE. 4<>5
Mais cette loi primitive a été suivie de deux autres lois dont Dieti est également l'auteur : la loi mosaïque, gravée sur la pierre, donnée aux hommes dans l'appareil le plus terrible et le plus majestueux, déposée entre les mains des Hébreux, alors seuls adorateurs de l'Etre suprême ; et la loi sainte , loi pure des chrétiens , qu'un Dieu lui-même est venu annoncer sur la terre; loi, pour laquelle un Dieu s'est fait homme, et qui, des hommes, fait presque des dieux. Ces tleux lois n'ont point abrogé la loi naturelle, qui subsiste encore, et est toujours la même; mais elles l'ont perfectionnée , et y ont ajouté de nouvelles règles et de nouveaux préceptes pour ce qui regarde le culte et les hommages que nous devons à la Divinité. Ainsi la religion naturelle estaujourd'hui insuffisante; et nous avons envers Dieu d'autres devoirs à remplir, que ceux auxquels les premiers hommes étaient assujettis.
Le déiste, zélé partisan de la religion naturelle, s'attache avec empressement au moindre roseau qui paraît lui présenter quelque appui. Il prétend que Dieu serait inconstant, s'il avait successivement établi trois religions sur la terre. Mais quoi de plus frivole et de plus insensé qu'une telle objection ? En effet, si ces trois religions entrent dans le même plan de la Divinité; si, liées ensemble pai' inir clciîne visible et 7Tiar-
/joG SlIK LE POÈME
quée, elles ne forment qu'une seule et même religion , moins développée dans un temps, plus épurée et plus perfectionnée dans l'autre , quelle tache de caprice ou d'inconstance l'œil du déiste peut-il apercevoir dans cette conduite de l'Etre suprême ? Il n'y a rien de plus ancien parmi les hommes, que la religion que professe le chrétien. L'histoire de sa naissance est l'histoire de la naissance du monde. Sous la loi de nature et sous les patriarches, sous Moïse et sous la loi écrite, sous David et sous les prophètes, enfin sous Jésus-Christ même et sous la loi de l'Evangile , la religion a toujours été uniforme; on y a toujours reconnu le même Dieu comme auteur, le même Christ comme sauveur du genre humain : Jésus-Christ, ou attendu, ou envoyé sur la terre, a été, dans tous les temps, l'objet de l'espérance ou du culte des vrais adorateurs. Il est le centre commun où aboutissent et viennent se réunir ces trois religions qui n'en font qu'une. L'éternelle Providence , dans tous ces temps différents, a réglé les différents états de la religion sur les besoins des hommes.
Dans les premiers siècles, le monde étant encore nouveau, et portant, pour ainsi dire, l'empreinte récente des mains du Créateur, changé, quelque temps après, en une immense solitude par la vengeance mémorable du déluge, et de-
Dt: LA RKLIGIOÎN NATIIRELLE. /jO;
puis ayant été repeuplé par un homme juste , échappé seul de la destruction universelle, les hommes , alors si près de l'origine des choses , pour connaître l'unité de Dieu , ses graudeurs et l'adoration qui lui était due, n'avaient besoin que de la tradition qui s'était conservée depuis Adam et depuis Noé. Ils n'avaient à consulter que leur raison et leur mémoire. La terre encore, pour ainsi dire, toute trempée des eaux vengeresses du déluge , était un livre immense où étaient écrits, en caractères ineffaçables, les devoirs de tous les hommes envers l'Etre suprême. Mais, à mesure qu'on s'éloignait de l'origine du monde, les hommes confondirent les idées qu'ils avaient reçues de leurs ancêtres. La raison faible et corrompue, subjuguée par le pouvoir impétueux des sens, tomba dans l'égarement de l'idolâtrie. Déjà cette erreur stupide s'était répandue chez la plupart des nations de la terre. Dieu ne voulut point abandonner plus long-temps à la seule mémoire des hommes, le ujystère de la religion et le dépôt de la vérité, qui était déjà si fort altérée par le mélange impur de toutes sortes de fables. Pour donner de plus fortes barrières à l'idolâtrie qui inondait le genre humain, et en même temps pour former son peuple à la vertu par des lois plus expresses, il grava lui-jnêmc, sur deux tables de pierre, les
4o8 SL'15 LE POÈME
préceptes fcjiKlamentaux de la religion et de la société, et dicta les autres lois à Moïse son interprète et son ministre. Les hommes, dont la raison était alors abrutie par les sens , incapables de s'élever par eux - mêmes aux choses intellectuelles , avaient besoin d'être soutenus et réveillés par des récompenses et des châtiments temporels , images et symboles des biens ou des châtiments éternels qui leur étaient destinés après le court espace de cette vie. Il fallait d'abord prendre par les sens ces âmes grossières qui avaient perdu , pour ainsi dire , quelque chose de leur être spirituel et intelligent. Tel était le ministère de Moïse; tel était l'esprit de sa loi. Mais, à travers cette foule de préceptes et d'observances légales , le fond de la religion des Juifs n'était autre chose que l'attente du Messie. Ce grand événement était le but de leur espérance, l'objet de leurs vœux, le point fixe où se rapportaient toutes leurs cérémonies et tout leur culte.
Enfin, après que Dieu eut montré assez longtemps à la terre le grand spectacle d'un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dépendait de sa religion ou de son impiété, monument admirable de son éternelle providence ; après que le genre humain eut assez connu, par une longue et fatale expérience, le besoin qu'il avait
DE LA i;i:r.iOIO> NAiriU-LLF.. /jof)
d'un secours extraordinaire, ce Sauveur, annoncé, attendu et désiré depuis quatre mille ans, parut enfin , et fit succéder à la loi de Moïse une loi plus auguste, moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus.
Voici un nouvel ordre de choses. T^a terre apprend à concevoir des idées plus sublimes de laDivuiité. Jésus-Christ propose à l'homme les(i) « profondeurs incompréhensibles de l'Etre divin, « la grandeur ineffable de son unité, et les ri- « chesses infinies de cette nature , plus féconde « encore au dedans qu'au dehors, capable de se « communiquer sans division à trois personnes « égales. » Il découvre à nos yeux cette union incompréhensible du Dieu éternel et infini, avec la nature de l'homme ; union qui pacifie le ciel et la terre, et qui, en épurant le genre humain , l'associe à la majesté de Dieu. La dignité, l'immortalité et la félicité éternelle de l'ame est montrée aux hommes dans une entière évidence. Un bonheur immense, inaltérable et sans fin; bonheur proportionné à la grandeur d'un esprit fait à l'image de Dieu ; bonheur qui répond et à la majesté d'un Dieu éternel , et aux espérances de l'homme, à qui il a fait connaître son éternité : voilà les récompenses que ce nouveau législa-
i) Bossiicl , Hist. Univ. j). '25/|. Edil. iii-4" '7^'-*.
teiir vient annoncer aux hommes. Avec ces récompenses, il propose de nouvelles idées de vertus, des pratiques plus saintes et plus épurées, une religion qui élève l'homme au-dessus des sens, qui l'unit à Dieu par l'amour, qui l'arrache à soi -même par la mortification et par la patience. C'était à ce Christ, à cet Homme-Dieu , qui portait dans son sein l'éternelle vérité ; c'était à lui qu'il était réservé de montrer aux hommes toute vérité, c'est-à-dire celle des mystères, celle des vertus et des récompenses. Tous les temps qui ont précédé sa naissance , ont servi à préparer le genre humain à ces vérités sublimes. L'Eglise a toujours eu une tige subsistante di>nt la racine touche à l'origine du monde. Toute la conduite de Dieu sur la religion forme une chaîne admirable , dont les premiers anneaux tiennent aux patriarches et se succèdent ensuite jusqu'à nous sans être interrompus. Quel est donc l'aveuglement du déiste , de ne point apercevoir ce merveilleux enchaînement? ou, s'il l'aperçoit , quelle est son orgueilleuse stupidité d'(jser accuser Dieu d'inconstance dans ses desseins ?
Il n'a point de l'Egypte habité les déserts : Delphes, Délos, Aninion, ne sont pas ses asyles.
M. de V** avait déjà mis cette même pensée
UE LA HliLIGIOA NATIKKLLE. 4''
dans sa trai;é(He de Svtniramis : J\n fait en secret, dit cette reine,
Consulter Jupiter, aux sables de Libye; Comme si, loin de nous, le Dieu de l'univers N'eût rais la vérité qu'au fond de ces déserts.
Sêmiramis , acte I, se. 2.
On nous donne aujourd'hui peu de pensées qu'on ne trouve dans les anciens auteurs. Celleci tire son origine de Lucain. Elle se trouve dans le discours admirable de Caton, lorsque ce fier stoïcien refuse d'entrer dans le temple lie Jupiter-Ammon pour le consulter.
Non vocibus ullis
Nurnen eget ; dixitque sernel nascentibus Auctor Quidquid scire lied : stériles nec legit arenas Ut caneret paucis , inersitque hoc puU'ere veruin. Est-ne Dei sedes , nisi terra , et pontits , et aer Et cœlurn , et virtus ?
LccANiJS, de Bello civili, lib. y, v. 574.
Voici la traduction de Brébeuf :
Alors (jue du néant nous passons jusqu'à l'être, Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu'il faut eonnaîtri-. Nous trouvons Dieu partout : partout il parle à nous; Nous savons ce qui fait ou détruit son courroux ; Et chacun porte en soi ce conseil salutaire , Si le charme des sens ne le force à se taire. Pensez-vous qu'à ce temple un Dieu soit limité .' Qu'il ait dans ces déserts caché la vérité ?
4 12 SUil LE poiîMr.
Faut-il d'autre séjour à ce monaïque auguste,.
Que les cieux, que la terre, et que le cœur du juste?
Ces vers sont admirables; et leur beauté est d'autant plus réelle, qu'elle prend sa source, non dans le vain éclat des expressions, mais dans la grandeur des idées.
La morale uniforme, en tout temps, en tout lieu, A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu.
La tournure de ces deux vers me paraît prosaïque et languissante.
En tout temps, en tout lieu : style de conversation plutôt que de poésie.
Parle à des siècles sans fin : expression peu naturelle, et qui même a quelque chose de dur et d'embarrassé.
De ce culte éternel la nature est l'apôtre.
Le bon sens la reçoit ; et les remords vengeurs ,
Nés de la conscience , en sont les défenseurs.
Ces vers sont ingénieux ; mais voilà tout leur mérite. Quoi donc ! n'y avait-il que de l'esprit à mettre dans un sujet si grand, si susceptible de vraies beautés, si propre à échauffer l'imagination? Quel tableau offrirait à nos yeux la peinture des remords, tracée par un pinceau hardi! Juvénal , dans son style étincelant, toujours fort et quelquefois sublime, a dit, en parlant à un
homme qui cherchait à se venger (rnno infi- (léhté :
Cur tamen hos tu
Evasisse putes qitos diii conscia facti Mens habet attonitos, et surdo verbere cœdit , Occiiltum quntiens ^ nnimo tortore , flagellum ? Pœna autciti vehemens , ac multo sœvior illis Qnas et Ceditius gravis i/nenit et Rhadaina/itus, Nocte dieque suum versare in pectoi-e testem.
Hi sunt qui trépidant^ et ad omnia fulgura pallent , Cùtn tonat , exanunes primo quoque murmure Cœli : Non quasi fort uiius ^ nec ventorum rahie ^ sed Jratus cadat in terras , et judicet ignis.'
Exemple quodcumque malo committitur , ipsi Displicet auctori : prima hœc est ultio , quod , se Judice, nemo nocens absolvitur : improba quamvis Gratia , fallaci prœtoris vicerit urna. .Iuvénal, Sat. i3.
M. Racine, dans le poème de la Religion, a rendu, en très-beaux vers, quelques-unes de ces idées sublimes, et y en a lui-même ajouté de nouvelles.
Dans ses honteux plaisirs , il cherche à se cacher ; Un éternel témoin les lui vient l'eprocher. Son juge est dans son cœur, tribunal où réside Le censeur de l'ingrat, du traître, du perfide. Par ses affreux complots nons a-t-il outragés, T.a peine suit de près, et nous sommes vengés. T)e ses remords secrets triste et l«M)te victime,
4l4 STTR LE POÈME
Jamais un criminel ne s'absout de son crime. Sous (les lambris dorés , ce triste ambitieux Vers le ciel, sans pâlir, n'ose lever les yeux. Suspendu sur sa tète, un glaive redoutable Rend fades tous les mets dont on couvre sa table. Le cruel repentir est le premier bourreau Qui dans un sein coupable enfonce le couteau.
Pnèrne de la Relii^ion , chant I.
Ces vers réunissent l'éclat des expressions , la solidité des idées et la beauté des images.
Pensez-vous, en effet, que ce jeune Alexandre, Teint du sang d'un ami trop inconsidéré, etc.
Pensez-vous en effet: ce tour me paraît trop familier, et ne convient pas à l'élévation d'un poème.
Inconsidéré: terme prosaïque, qui jusqu'ici n'a été reçu que dans des vers de comédie.
Ils auraient dans leurs eaux lavé ses mains impiu'es ; Ils auraient à prix d'or bientôt absous un l'oi.
i. L'idée que le poète a voidu exprimer dans le premier vers, n'est point rendue assez clairement. Il faut presque deviner qu'il a voulu faire allusion à ces bains dans lesquels on lavait les criminels, pour les purifier des souillures qu'ils avaient contractées par leurs crimes.
■1 . fis auraient lavé, ils auraient absous : cette répétition des mêmes mots au commencemeni
DE L\ P.EI.IGIOIV IVATUUELLE. /\ \ ^
(le chaque vers, blesse l'oreille et rend le second vers languissant.
3. Bientôt, paraît n'être ajouté que pour faire un pied; et, quand même il serait nécessaire, il aurait fallu le mettre dans le premier vers.
Honteux, désespéré d'un moment de furie, Il se jugea lui-même indigne de la vie.
Quelle faiblesse dans ces vers! Est-ce donc là le même auteur qui , dans Mariawne, dans Brutiis, dans le Fanatisme , a peint, avec des couleurs si fortes, les remords d'Hérode, de Titus, de Mahomet? Cependant quelle situation à représenter que celle (\n meurtrier de Clitus, lorsque, revenu de sa fatale ivresse, il reconnut ses mains teintes du sang d'ini ami qu'il adorait !
On peut comparer ce morceau de M. de V** avec la description éloquente que M. Racine fait des remords de Tibère, dans le poème de la Religion.
Des chagrins dévorants attachés sur Tibère La cour de ses flatteurs veut en vain le distraire. Maître du monde entier, qui peut l'intjuiéter ? Quel juge, sur la terre, a-t-il à redouter? Cependant il se plaint , il gémit ; et ses vices .Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices. Toujours ivre de sang et toujours altéré, P'ndn , j)ar ses forfaits au désespoir livré.
/|l6 SUR LE POÈME
Liii-mème étale aux veux du sénat qu'il outrage , De son cœur déchiré la déplorable image ; Il périt chaque jour, consumé de regi-ets, Tyran plus malheureux que ses tristes sujets !
Poème de la Religion , chant I.
Ce morceau , outre le mérite de la belle poésie, a encore celui de montrer admirablement que les remords de la conscience sont une excellente preuve de la religion naturelle : au lieu que M. de V** ne présente les remords d'Alexandre , ni comme philosophe , ni comme poète.
Cette loi souveraine , à la Chine , au Japon ,
Inspira Zoroastre , illumina Platon ;
D'un bout du monde à l'autre , elle parle , elle crie , etc.
Une loi qui illumine quelqu'un me paraît une expression neuve et inconnue jusqu'ici ; je doute que M. de V** l'approuvât lui-même dans un autre.
Le poète, dans ces vers, a eu sans doute dessein d'imiter ce bel endroit de Fénélou (i). « Ce maître est partout; et sa voix se fait en- « tendre, d'un bout de l'univers à l'autre, à tous « les hommes, comme à moi. Pendant qu'il me « corrige en France, il corrige d'autres hommes « à la Chine , au Japon , dans le Mexique et
II) Fénélou, OEm<re\ j)/nlo\. Part. I, sect. 55.
DE LA RELIGION NATURELLE. \\n
« dans le Pérou, par les mêmes principes.... (i j. « Les hommes de tous les pays et de tous les « temps, quelque éducation qu'ils aient reçue, « se sentent invinciblement assujettis à penser « et à parler de même. »
Avons-nous /ait notre amo , avons-nous fait nos sens? L'or qui naît au Pérou , l'or qui naît à la Chine, etc.
Il suffit de lire ces vers , pour sentir ce qu'ils ont de choquant par la monotonie , et de défectueux par l'inexactilude.
Lf ciel fit la vertu, l'honinu' en fit l'apparence.
Voilà un de ces vers qui appartiennent au siècle, et qui caractérisent le goût d'aujourd'hui; un vers qui, prononcé sur le théâtre, serait sûrement applaudi avant que d'être entendu : car il est dans les 'règles, et il ne lui manque aucune des qualités nécessaires pour cela. C'est une sentence détachée , parée des grâces de l'antithèse, faisant épigramme, et qui, pour comble de mérite, n'a point de justesse.
I. Le ciel^ au lieu de Dieu, ne me paraît pas juste en cet endroit ; il faudrait dire : Dieu fit lu vertu. Ciel est ici en opposition avec homme , et ces deux termes ne sont pas opposés gram-
(i) Le même, au même eiiilroit, sect. jfi.
4l8 SUR LF POÈME
maticalement. Ciel est opposé à terre; Dieu, à homme.
1. Faire la vertu, me paraît une expression obscure et entortillée.
3. Quelle est ici la véritable pensée du poète? Examinons en philosophe ce qu'il a voulu dire. Veut-il dire tout simplement que c'est Dieu qui a mis dans nos cœurs les premiers principes de la vertu? Mais alors il n'a point rendu son idée, et les expressions dont il se sert, ou ne signifient rien, ou signifient toute autre chose. Il y a un autre sens plus profond et plus naturel. Le voici: Dieu a créé les premiers principes qui constituent la vertu. Mais cette proposition n'est pas moins fausse, qu'elle est dangereuse; car elle nous ramènerait au sentiment de Hobbes, qui prétend que, dans la nature des choses, il n'y a point de différence entre le juste et l'injuste, et que le bien moral tire sa première origine, non d'aucunes différences naturelles et nécessaires , qui soient dans les actions humaines, mais du pouvoir absolu et irrésistible du Dieu qui nous commande.
Le fameux docteur Clarke s'est élevé contre ce sentiment avec autant de force que de solidité (i). « Cette loi iiatuielle, dit-il, oblige an-
(i) Samuel Clarke, Preuves de la Religion naturelle et révélée; tom. 3, chap. 'S , ail. 6.
DE LA RELIGION NATURELLE. ./j ' Q
« técédemnient à la déclaration positive que .( Dieu a faite, que c'était sa volonté que les .( hommes s'y conformassent. Car, comme cer- « taines opinions géométriques donnent conte stamment la solution de certains problèmes , « ainsi, en matière de morale, il y a de certaines « relations de choses qui sont nécessaires et im- « muables , et qui , bien loin de devoir leur ori- « gine à un établissement arbitraire, sont de « leur nature d'une nécessité éternelle, c'est-à- « dire , qu'elles ne sont pas bonnes et saintes , « parce qu'elles sont commandées, mais que « Dieu les a commandées, parce qu'elles sont « bonnes et saintes. »
Burlamaqui , dans son admirable ouvrage sur les principes dl^ droit naturel , soutient de mème(i), que les lois naturelles ne dépendent point d'une institution arbitraire de Dieu.
Il la peut revOtir crinipostiire et d'erreur.
Que veulent dire ces expressions? Vhomme peut revêtir la vérité cV imposture. Ou ces mots ne renferment aucun sens, ou, s'ils en ont un, il faut le deviner. Ce poème est rempli de vers mystérieux qui, semblables aux anciens oracles.
\\) Burlamaqui, Principes du droit naturel, part. II, chap. 5, nuni. 5.
4^0 SUR LE poÈ:\rE
c'est-à-dire, enveloppés d'une respectable obscurité, frappent l'oreille par un vain son de paroles , raais ne présentent aucune idée à l'esprit.
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre , Mon esprit aussitôt commence à se détendre ; Et de vos vains discours prompt à se détacher , IVe suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.
BoiLEAU , Art poétique, chant I.
Voilà quelques-unes des remarques particulières que l'on peut faire sur la première partie de ce poème. Je me contenterai d'y ajouter une seide réflexion : c'est que le poète a traité ce grand sujet de la manière la plus superficielle. Je crois voir un papillon qui voltige sur la surface d'un abyme. Il avance qu'il y a une loi naturelle, et que cette loi existe dans le cœur de tous les hommes ; mais il n'apporte aucune preuve de cette grande vérité. Et cependant quel champ, quelle carrière pour un génie fécond et brillant! Combien d'or cette mine, travaillée avec soin, aurait- elle pu fournir entre les mains de ce poète célèbre ! Il nous aurait présenté, avec autant de force que de grandeur, tontes les différentes preuves, tant métaphysiques que morales, de la loi naturelle.
i . ( I j La différence essentielle , nécessaire et
(i) Lex quœ xœculis omnibus aniè nata est , qunm scripta
DK LA RELIGION NATl HELLE. 4^1
coétcriielle à Dieu méine, qui se trouve eutre le juste et l'iujuste, entre le bien et le mal moral, différence indépendante de toute autorité, de toutes circonstances , aussi inaltérable que Dieu et la règle de Dieu même ; différence qui a précédé la naissance des lois, des siècles et des mondes, et qui leur survivra lorsque l'éternité aura succédé à ce point qu'on nomme le temps, lorsqu'il n'y aura plus ni lois, ni tribunaux, ni trônes, ni temples, ni autels.
1. L'instinct secret qui porte tous les hommes à se rapprocher et à se réunir ensemble par les liens de la société; instinct qui prouve admirablement l'existence d'une loi naturelle, puisque, Dieu seul ayant pu nous inspirer ce goût pour la société, cet être infiniment sage doit aussi
lex ulla , aut qiiain ornninb cirilas constituta est. Cic. de Leg. lib. I.
Legein neqiie hominum ingeniis e.r.cogitatam , nec scitiun aliquod esse pop ulorum , sed œternum quiddarn , qiiod universum mundum regeret. Id. ibid. lib. II, cap. 4-
Fis ad rectè facta vocandi et a peccatis invocandi , non modo senior est quàni œtas popuLoruin et civitatum , sed œqualis illius cœlurn atque terras tuentis et regentis Dei. Id. ibid.
Recta ratio naturce congruens , diffusa in omnes , constans, sempiterna. Huic legi nec obrogarifas est , neque derogari ex hac aliquid liret. Id. de Rop. lib. I , fiagni.
4^3 SrC L£ POEME
avoir mis dans nos cteui^ des regks de justice . sans lesquelles la société ne samait snhswter.
\ Les principes de conduite que tout Iwime, en idtfrant en soi-aiéiBe^ traore en effet dus le Ibnd de son cœnr^ sur la dépendance de la créature k F^aid de son créateur^ sur la beauté de r<Kdre, <ur la justice, sur la remnnajasamce 4|u'on doit pour un faîenibit; principes fixes et inmanaliles qui, par un ascendant TÎdorienx, enfiraineut nn^jré noos-mèiDes le sulltagc de noire laison.
4- Ce sentiment intérieur, on, canne TappeOc un savant Ecossais i>^ cette espèce de .femf maral^ qui, suivait la définition de Burianiaqni/a, discerne toutcTun ooap, en certains cas, le bien et le mal, parune sorte de sensation et par «oôt, indépendaumnait du raisonnement et de la réflexion : qm ait qu'à la Tue dTun de nos semblables qui sooffire, nous sonnnes émus de compasâcMi; que notre psonier mourement est de secoorir un maJbemenx qui nous implorer que, kvsqne nous entendue raconter des actions de justice, dlunnanité, de bicnd&sance. notre coeur eu est toacbé. attendri et pénétré
(%y F»imtmns Jk Omit mmÊmni, pa>l. n, ihwilrr S,
Dr LV RILIGION IVATIRKLLE. /j > 3
lie la volupté la plus pure; ([ue les exemples (lu crime, les trahisons, les empoisonnements, les assassinats excitent dans nous une indignation subite, une horreur involontaire qui précède toute réflexion.
5. Ce cri de la conscience , ces remords dévorants qui font qu'un criminel , même toutpuissant et sur le trône, ne s'absout jamais de son crime (i); furies vengeresses qui déchirent le sein des coupables, qui y portent sans cesse l'épouvante et l'horreur, qui les tourmentent, non avec des flambeaux allumés, suivant la fiction des poètes , mais en leur présentant sans cesse, comme un fantôme menaçant, l'imaee terrible de la justice qu'ils ont outragée, et du devoir qu'ils ont violé : d'une autre part, ce plaisir délicieux, cette satisfaction touchante que ressent un cœur vertueux dont toutes les actions sont approuvées par sa raison; plaisir si pur, qu'il est lui-même une des plus douces récompenses de la vertu.
(i) Nolite eniin putare , quemadmodùm in fabules sœpenuméro videtis, eos qui aliquid itnpiè sceleratèque cornrniserint , af^itari et perterreri furiarum tœdis ardentihus. Sua quemque fraus ^ et suus terror maxime ve.xat : suum quemque scelus agitât, amentiâque afficit ; suœ malœ cogitationes, conscientiœque animi terrent. Hœ sunt impiis assidurr d ornes ticafq uc furiœ. Cir. pro Rose. Amer. cap. 24.
\1'\ SLR LE POKaiE
6. Enfin, le consentement unanime de tous les hommes qui, dans tous les siècles, dans tous les climats, malgré la diversité des gouvernements, des éducations et des lois, malgré les variations infinies qui résultent des mœurs, des inclinations, des préjugés, des conditions même, s'accordent tous à convenir (i) que la sincérité, la justice , la reconnaissance sont des vertus ; que la perfidie , l'ingratitude , l'inhumanité sont des vices , et méritent l'horreur et l'exécration des hommes.
Telle est l'esquisse du grand tableau que M. de V** aurait pu nous tracer; telles sont les preuves de la loi naturelle, preuves admirables que Ci céron a traitées avec tant d'éloquence, Fénélon, avec tant de grâce, Grotius et Puffendorf, avec tant de subtilité et d'érudition, Burlamaqui, avec tant de clarté, de méthode et de profondeur. Avec quel plaisir on aurait vu ces mêmes preuves revêtues des charmes de la poésie, et embellies par ce coloris brillant que notre poète a coutume de répandre sur tous ses ouvrages !
(i) Quœ natio non comitatem , non benignitatem , non gratuin animum etbeneficu meinorcm diliglt? Quœ superbos, quœ maléfices , quœ cru de le s , quœ ingratns non aspernatur, non odit? Cic. de Loi;, lib. I , cap. 1 1.
i)i: i.v nELrciON natihi.lle. 4^5