TROISIEME PARTIE
L'univers est le temple où siège l'Éternel;
Là, chaque homme à son gré veut bâtir un autel.
OÙ siège l'Eternel ; on dit : Un juge siège dans son tribunal ; je ne crois pas qu'on dise qu'une divinité siège dans son temple; on dirait bien qu'elle réside ou qu'elle habite dans un temple.
Bâtir un autel; on dit : bâtir un temple, et dresser ou élever un autel.
Chacun vante sa foi, ses saints et ses miracles, Le sang de ses martyrs , la voix de ses oracles.
Dans ces deux vers, toutes les religions paraissent être mises au même rang , comme si toutes portaient avec elles les mêmes motifs de persuasion, le même caractère de vérité. Cependant il n'y en a qu'une seule qui réunisse en sa faveur toutes les preuves rassemblées dans ces deux vers; il n'y en a qu'une qui puisse offrir cette multitude innombrable de saints d'une vertu si pure et si généreuse , si sublime et si éloignée de l'orgueil et du faste; des miracles si
éclatants et si publics, avoués par ceux mêmes qui avaient intérêt de les nier, répétés mille fois dans le temps de leur naissance, transmis à nous par des hommes qui n'ont pu être ni trompés ni trompeurs; des prophéties si incontestables dans leur origine , si claires et si positives dans leurs paroles , si exactes et si fidèles dans leur accomplissement : enfin une foule si prodigieuse de martyrs de tous les rangs, de tous les âges , de tous les sexes, dans tous les siècles et dans tous les climats; témoins innombrables qui , d'un bout du monde à l'autre, ont déposé sur les échafauds pour la certitude de leur foi, et dont le sang lui-même devenait une semence de fidèles.
L'un pense, en se lavant cinq ou six fois par jour, Que le ciel voit ses bains d'un regard plein d'amour. Et qu'avec un prépuce on ne pourrait lui plaire. L'autre a du dieu Brama désarmé la colère ; Et, pour s'être abstenu de manger du lapin, Voit les cieux entr'ouverts et des plaisirs sans fin.
T** Une familiarité basse dégrade le style de ces vers, entièrement indignes de la noblesse d'un poème sérieux. Se laver cinq ou six fois par jour. Voir d'un regard plein d'amour. S'abstenir de manger du lapin. Voir des plaisirs sans fin. Quelles phrases ! quel style ! quel coloris ! En voyant ces vers mêlés parmi tant de beaux
vers, je crois voir du plomb incrusté dans de l'or.
2" L'auteur, par des railleries, s'efforce vainement de jeter un vernis de ridicule sur plusieurs pratiques anciennes établies chez des peuples très-sages, et consacrées chez les Juifs par l'autorité de Dieu même. Dans les deux premiers vers, il attaque les purifications. Au rapport d'Hérodote et de Porphyre, elles étaient en usage chez les Egyptiens; leurs sacrificateurs se lavaient le corps deux fois la nuit et deux ou trois fois le jour. Dieu lui - même , dans la loi qu'il donna aux Juifs, leur prescrivit des purifications légales. On peut en apporter plusieurs raisons : i" la netteté du corps est un symbole de la pureté de l'amc. i° lia netteté est nécessaire pour entretenir la santé et prévenir les maladies, principalement dans les pays chauds, où les purifications ont été en usage , comme dans l'Egypte, dans la Palestine et dans les Indes. 3° Elles étaient surtout nécessaires parmi les Anciens, qui ne connaissaient point encore l'usage du linge. 4° Dieu a voulu que, chez les Juifs, ces préceptes fissent partie de la religion ; parce que regardant l'intérieur des maisons et les actions les plus secrètes de la vie, il n'y avait que la crainte de Dieu qui pût les faire observer. ^° Dieu , par ces lois , a voulu faire connaître
aux Juifs combien était saint le Dieu qu'ils adoraient, et dans quelle pureté ils devaient marcher devant ses yeux. D'ailleurs, il les accoutumait à reconnaître que rien ne lui était caché, et qu'il ne suffisait pas d'être pur aux yeux des hommes. C'est pourquoi il leur ordonna de se baigner , et de laver leurs habits , lorsqu'ils avaient touché un corps mort ou un animal immonde, et dans plusieurs autres occasions. Voilà le fondement de ces lois qui paraissent grossières et ridicules à nos beaux-esprits philosophes ; mais qui , dans la réalité , n'étaient pas moins utiles pour la santé que pour les mœurs. 3° Le poète prétend encore lancer les traits du ridicule sur la circoncision; mais ces traits sont des traits de plomb , sans pointe et sans éclat. Plusieurs nations ont observé cette pratique. Hérodote et Philon rapportent que les Egyptiens regardaient la circoncision comme une purification nécessaire. Nous voyons dans Jérémie,que tous les descendants d'Abraham, comme les Ismaélites, les Madianites , les Iduméens, et que les Ammonites et les Moabites, descendants de Loth , étaient assujettis au même usage. La Genèse nous apprend que Dieu lui-même en fit un commandement exprès à Abraham et à toute sa postérité : c'était, pour ainsi dire, la marque de l'alliance qu'il contractait avec son peuple.
La loi nouvelle , loi toute spirituelle , et qui élève riiomme au-dessus des sens, a abrogé cette loi de chair, et faite pour un peuple grossier : mais une pratique que Dieu lui-même a ordonnée, et qui a fait long-temps une partie de la religion du peuple saint , méritait du moins de n'être pas tournée en ridicule.
4° L'abstinence de certains animaux n'est attaquée, ni avec plus de succès ni avec plus de justice. La loi de Moïse avait établi une distinction parmi les viandes, en permettant les unes et en défendant les autres ; cette abstinence était également utile pour la santé et pour les mœurs. La plupart des nourritures interdites aux Juifs étaient pesantes et difficiles à digérer: d'ailleurs, ces sortes de défenses étaient un joug imposé à des esprits indociles , pour les faire sans cesse souvenir de leur dépendance. Elles exerçaient l'homme à la sobriété , en l'accoutumant à un petit nombre de viandes peu recherchées. C'était un frein pour celui de nos sens, qui est si voluptueux et si superbe, qui cherche sans cesse à réveiller, par la diversité infinie des mets, son orgueilleuse délicatesse. Enfin , elles assoupissaient les flammes impures de la volupté, en leur otant l'aliment funeste que lui fournissent les plaisirs de la table. J'aurais donc voulu que le poète n'eût point affecté de présenter, d'une
manière ridicule , un usage établi , à la vérité , chez quelques peuples par la superstition, mais fondé chez d'autres sur des raisons aussi sages et aussi solides, et que la religion chrétienne elle-même a consacré pendant un certain temps de l'année.
Des chrétiens divisés les infâmes querelles
Ont , au nom du Seigneur , apporté plus de maux ,
Répandu plus de sang , creusé plus de tombeaux ,
Que le prétexte vain d'une utile balance
N'a jamais désolé l'Allemagne et la France.
Il y a long-temps que la raison humaine déclame contre les fureurs du fanatisme. Lucrèce, après avoir fait une description éloquente du sacrifice d'Iphigénie, s'écrie :
Tantùm relligio potuit suadere malorum !
Mais Lucrèce confond ici le fanatisme avec la religion, impute à la religion des crimes qu'elle abhorre, et ne cherche à la rendre coupable, que pour avoir droit de la combattre. Évitons un si dangereux exemple. On ne le sait que trop : le fanatisme est une semence fatale , qui germe dans le sein de toutes les religions , et qui y porte sans cesse des fruits d'horreurs et de discordes. Chaque siècle est marqué par des fureurs. Chaque nation a là-dessus des mo-
niiments affreux qui doivent l'épouvanter en ia faisant rougir. Frémissons, j'y consens, frémissons à la lecture des attentats de la ligue et des massacres de la Saint-Barthélemi. Baignons de nos larmes ces pages funestes de nos histoires. Que ces jours abominables , ces' jours de mort et de sang soient pour nous un objet éternel d'horreur et d'exécration : mais ne rendons pas la religion responsable de tant de forfaits qu'elle déteste. Malgré tant d'horreurs commises au sein du christianisme, et au nom de Dieu, la religion chrétienne n'en est pas moins une religion respectable , une religion sainte , qui adore un Dieu de paix, et qui abhorre le sang des hommes. La combattre, parce que dans son sein il y a eu des fanatiques, c'est vouloir égorger une mère, parce que quelques-uns de ses enfants ont commis des crimes.
Un doux inquisiteur, un crucifix en main,
Au feu , par charité , fait jeter son prochain ,
Et pleurant avec hii d'une fin si tragique ,
Prend , pour s'en consoler, son argent qu'il s'applique ,
Tandis que, de la grâce ardent à se toucher,
Le peuple louant Dieu, chante autour d'un bûcher.
Le poète, toujours ardent à saisir tout ce qui paraît défavorable à la religion et à ses ministres, a voulu répandre sur ces vers le sel amer d'une mordante causticité; mais du moins il n'a pas
48o SUR LE POÈME
réussi à y répandre les grâces et le coloris de la poésie. Un doux inquisiteur ; une fin tragique; faire jeter son prochain au feu; s'appliquer l'argent de quelqu'un; ardent à se toucher de la grâce : toutes ces expressions, indignes d'une prose un peu élevée, seraient beaucoup mieux placées dans une conversation, que dans un poème ; on pourrait même douter si les deux dernières (^s'appliquer de l'argent, et ardent à se toucher ) sont bien françaises.
A ce portrait, familièrement satirique, opposons cet autre tableau du même auteur :
Ce sanglant tribunal ,
Ce monument affreux du pouvoir monacal ,
Que l'Espagne a reçu, mais qu'elle-même abhorre,
Qui venge les autels et qui les déshonore,
Qui , tout couvert de sang , de flammes entouré ,
Égorge les mortels avec un fer sacré ;
Comme si nous vivions dans ces temps déplorables
Où la terre adorait des dieux impitoyables ,
Que des prêtres menteurs , encor plus inhumains ,
Se vantaient d'apaiser par le sang des humains.
Quelle force , quelle harmonie dans ces vers ! quelle vivacité de coloris ! Est-ce donc le même pinceau qui a tracé les deux tableaux ?
Plus d'un bon catholique , au sortir de la messe , Courant sur son voisin pour l'honneur de sa foi, etc.
t" Le nom respectable et saint d'un sacrifice
aussi auguste que celui de la messe, ne devrait point être mêlé parmi ces déclamations satiriques.
2° Un fanatique qui, de sang-froid, égorge un homme parce que ce malheureux a une façon de penser différente de la sienne , n'est pas un bon catholique; c'est un monstre qui ne connaît ni sa religion, ni l'humanité, indigne également du nom de chrétien et du nom d'homme.
3° Un bon catholique courant sur son voisin au sortir de la messe : style de conversation , et d'une familiarité indécente dans un ouvrage sérieux.
Calvin et ses suppôts , guettés par la justice , Dans Paris, en peinture, allèrent au supplice.
Ces deux vers, durs et familiers, réunissent le défaut d'harmonie avec la bassesse des expressions.
Calvin et ses suppôts: jamais suppôts n'a été un terme noble.
Guettés : expression basse et qui n'est bonne , tout au plus, que pour une fable ou pour un conte.
Par la justice : le mot de justice, pris dans ce sens , n'a jamais été reçu que dans des vers de comédie.
^ller au supplice en peinture : phrase de con- 4 3i
versation, et qui même n'est pas heureuse pour signifier ce que l'auteur veut exprimer.
Servet fut en personne immolé par Calvin.
En personne : expression familière, et qui rend ce vers prosaïque.
D'où vient que , deux cents ans , cette pieuse rage , De nos aïeux grossiers fut l'horrible partage? C'est que de la nature on étouffa la voix ; C'est qu'à sa voix sacrée on ajouta des lois.
1° Peut-on dire ajouter des lois à la voix de la nature? cela est-il exact?
2° Quel est le véritable sens de l'auteur dans ce dernier vers? Quelles sont ces lois ajoutées à la voix de la nature, et qui, chez les hommes, ont été la source du fanatisme? Ces lois, ajoutées à celles de la nature, ne pouvaient être que des lois de morale, ou des lois de culte; ainsi ce vers peut présenter deux sens.
L'auteur ne développe point ici ses véritables idées : voyons si nous ne pourrions pas lever un coin du voile qui les couvre. Voici le premier sens : La voix de la nature nous commande l'humanité : mais les hommes, emportés par la superstition, ont cru follement qu'il y avait des occasions où le devoir les obligeait de sacrifier l'humanité au zèle de la religion , et ils ont ajouté cette loi barbare aux lois que leur prescrivait la
nature. Voici le second sens que l'on pourrait donner à ces vers : La religion naturelle nous prescrit envers l'Etre suprême un culte simple, un hommage qui n'est fondé que sur la raison : mais les hommes, à ce culte si simple, ont ajouté de nouvelles lois , de nouvelles cérémonies, un nouveau culte; et ces nouvelles opinions ont enfanté le fanatisme. Si ce dernier sens est celui de l'auteur, comme peut-être quelqu'un pourrait le soupçonner, en lisant la suite de ce poème, je lui réponds: ï° Parmi les chrétiens, ce ne sont point les hommes qui ont introduit ces nouvelles lois, ce nouveau culte ajouté ou substitué au culte de la religion naturelle : ces lois sont dressées sur la révélation ; la révélation est contenue dans les livres saints dont l'autorité est incontestable. 2° Ce ne sont point ces nouveaux préceptes ajoutés aux préceptes de la religion naturelle, qui ont enfanté le monstre du fanatisme; bien loin d'altérer la loi naturelle, ils l'ont perfectionnée. Des lois qui proscrivent les désirs même de vengeance, qui ordonnent d'aimer tous les hommes , de pardonner les outrages, de faire du bien à ses ennemis, n'ont jamais pu autoriser , parmi les hommes , les haines, les fureurs, les perfidies, les assassinats et toutes les horreurs qui accompagnent le fanatisme.
Enfin , grâce , en nos jours , à la philosophie , Qui de l'Europe au moins éclaire une partie , Les mortels , plus instruits , en sont moins inhumains.
Ces trois vers , et surtout les deux premiers , n'ont rien de poétique que la rime ; dérangez la mesure , on croit lire de la prose. Au reste , ces vers sont justes et renferment une vérité. La superstition et le fanatisme furent presque toujours enfants de l'ignorance. Dans un siècle plus éclairé, on se forme des idées plus justes de la Divinité; on connaît mieux les devoirs de l'homme envers l'Être suprême et envers ses semblables. Mais, en même temps qu'on rend justice aux lumières de notre siècle, on ne peut s'empêcher de déplorer l'abus funeste que tant d'esprits frivoles et audacieux font de la philosophie , en voulant pénétrer les mystères de la religion les plus impénétrables, et soumettre au jugement de la raison ce qui doit être l'objet de notre foi. Si, dans notre siècle, la religion a gagné par les lumières, elle perd infiniment davantage par l'incrédulité.
Mais , si le fanatisme était encor le maître , Que ses feux étouffés seraient prêts à renaître !
lo La composition grammaticale du second vers ne me paraît point exacte et naturelle, à cause de l'exclamation subite à laquelle le lec-
teur ne s'attend pas. D'ailleurs , on ne sait d'abord ce que signifie ce Que qui est à l'entrée du vers.
2° Si le fanatisme était le maître: cette expression, faite pour la conversation , paraît étrangère dans un poème noble.
3*^ Ces deux vers semblent contredire les quatre vers précédents. En effet, l'auteur avait dit que, dans ce siècle, les hommes, étant plus instruits, étaient moins cruels; il dit ici qu'ils seraient encore prêts à commettre les mêmes horreurs, s'ils en avaient le pouvoir. Je crois, entre ces deux idées, apercevoir une contradiction marquée.
On s'est fait, il est vrai, le généreux effort D'envoyer moins souvent ses frères à la mort; On brûle moins d'humains dans le sein de Lisbonne ; Et même le muphti , qui rarement raisonne , Ne dit plus au chrétien que le sultan soumet : « Renonce au vin , barbare , et crois à Mahomet. » Mais du beau nom de chien ce muphti nous honore , Dans le fond des enfers il nous envoie encore. Nous le lui rendons bien ; nous damnons à la fois Ce peuple circoncis, etc.
Ces vers , platement burlesques , indignes également d'un chrétien et d'un poète, réunissent la familiarité la plus rampante dans les expressions, avec les idées les plus indécentes. En li-
sant ces vers, je ne puis croire qu'ils soient de notre poète. En effet, y reconnaît-on la touche de cet homme célèbre, dont les ouvrages font l'admiration de toute l'Europe ? Sans doute , c'est encore ici. un de ces brigandages de la littérature , dont il s'est plaint souvent avec tant d'éloquence. Quelques-uns de ses ennemis, aussi méprisables par leur goût , que dangereux par leur manière de penser, ont inséré dans ce poème tous ces morceaux familiers et bas qui déshonorent la plume d'un si grand écrivain; et, suivant l'expression de l'auteur lui-même, ils ont entassé dans de mauvais vers, avec autant de sottise que de malice, une foule d'expressions dures et triviales. Mais l'artifice est grossier; il ne peut tromper personne. Car quel est l'homme de bon sens qui pourrait imputer de semblables vers à M. de V**? Ce grand homme connaît très -bien ce précepte du moderne législateur des poètes :
Quoi que vous écriviez , évitez la bassesse ;
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Mais quel est le sens de ces vers ? le voici : L'auteur se plaint que la philosophie n'ait point encore fait assez de progrès dans l'Europe, pour arracher entièrement certains vieux préjugés sur la religion. On a encore la stupidité de croire
que toutes les religions et toutes les sectes ne sont point égales. Le poète tourne en ridicule le musulman et le chrétien, comme des fous qui prétendent tous deux qu'on ne peut être sauvé à moins de croire à Jésus-Christ ou à Mahomet, Ainsi, selon l'auteur, toute religion est indifférente ; elles sont toutes également agréables à l'Être suprême. Voici les conséquences qu'on peut tirer de ce principe, i** La religion chrétienne n'est qu'une fable, puisqu'elle enseigne clairement, comme un de ses dogmes principaux, que personne ne sera sauvé hors de son sein, et qu'il ne peut y avoir qu'une seule bonne religion. 2° Il n'y a sur la terre aucune religion établie de Dieu même; puisque, s'il y en avait une, il faudrait nécessairement qu'on fût obligé de la suivre. 3° Il n'y a donc point de révélation : les livres saints , ces livres si respectables par leur antiquité , et qui portent tant de caractères de vérité , ne sont qu'un tissu d'impostures, et des livres de mensonge, écrits par des hommes trompeurs qui, depuis quatre mille ans, abusent de la crédulité des hommes. 4° La reUgion parmi les hommes est donc arbitraire; les devoirs du culte extérieur ne sont qu'un esclavage sacré, inventé par la politique , affermi par la superstition ; on peut renverser les temples et briser les autels ; il suffit
de reconnaître dans son cœur un Etre suprême à qui le cœur adresse ses hommages : adorer Jésus-Christ, ou bien adorer Osiris, Foë, Jupiter ou Brama, peu importe, pourvu que l'on croie adorer le dieu véritable. Telles sont les horribles conséquences de cet horrible principe. L'auteur lui-même les développe dans les vers suivants. Il est inutile de s'arrêter à réfuter de pareilles horreurs. Le déiste n'a point encore répondu à tous les ouvrages admirables qui ont été faits sur la religion. Écrasé sous le poids du raisonnement, une saillie est son refuge. Je crois voir un homme qui, contre une bombe prête à le réduire en poudre, lance en riant une fusée volante. Jusqu'à ce que le déiste ait réfuté Pascal , Racine , Clarke , Wisthon , Abbadie et l'abbé François , on le peut regarder comme confondu, et il le sera éternellement.
En vain par vos bienfaits signalant vos beaux jours, A l'humaine raison vous donnez des secours , Aux beaux-arts, des palais, aux pauvres, des asyles : Vous peuplez les déserts et les rendez fertiles.
Ces vers ne me paraissent avoir d'autre mérite que celui d'une ingénieuse, mais froide symétrie ; ils ne sont point animés du feu divin de la poésie, et l'imagination n'a point répandu sur ces idées le coloris de la peinture , dont cependant elles étaient si susceptibles.
Signalant vos beaux jours. Les beaux jours de quelqu'un me paraissent appartenir à une prose familière , beaucoup mieux qu'à une poésie noble.
Fous donnez des secours à la raison , des palais^ aux beaux-arts ^ des asyles^ aux pauvres. Je remarque , i "^ dans cette manière de s'exprimer, une précision symétrique, qui ne convient point du tout à la poésie. Cet art aimable et facile, qui est l'art de l'imagination , n'aime point que les idées soient toisées géométriquement avec le compas. 2° La première idée n'est point assez développée : ces secours donnés à la raison excitent la curiosité de l'esprit, sans la satisfaire. 3° Les pauvres ., au nombre pluriel, n'ont jamais été reçus en poésie; cette expression porte même avec elle une idée basse , quoiqu'on dise parfaitement bien le pauvre ; c'est un caprice de la langue , mais tous les grands auteurs s'y sont soumis.
M. de V**, dans la célèbre tragédie de Sémiratnis., ce chef-d'œuvre de versification, de terreur et de pitié , a rendu avec J^eaucoup de noblesse et de génie , des idées à peu près semblables. Un ministre dit à cette reine :
Babylone et la terre avaient besoin de vous . Et quinze ans de vertus et de travaux utiles, Les arides déserts par vous rendus fertiles,
Les sauvages humains soumis au frein des lois , Les arts dans nos cités naissants à votre voix , Ces hai'dis monuments que l'univers admire,. •• Sont autant de témoins dont le cri glorieux A déposé pour vous au tribunal des dieux.
Sëmiramis, act. i, se. 5.
Ces vers portent le caractère du génie de l'auteur, c'est-à-dire qu'ils sont forts et brillants.
B et T jurent sur leur salut ,
Que vous êtes sur terre un fils de Belzébut.
Il est inutile d'annoncer que ces deux vers ont un très-petit mérite par eux-mêmes. Ils se font seulement remarquer par la prétendue raillerie dont l'auteur croit sans doute les avoir assaisonnés. Leurs expressions burlesques n'offrent à l'esprit que des idées également fausses et injustes. i° Le catholique est attaché à sa religion : cette religion lui enseigne que , hors de son sein , on ne peut être sauvé ; il croit cette vérité, parce qu'elle lui est révélée; mais en même temps il ne juge personne. Il plaint ceux qui sont dans l'erreur, il laisse à Dieu le soin d'accomplir sa parole et d'exécuter ses décrets sur les hommes. Il respecte surtout les têtes couronnées, et ne met ni leurs actions, ni leur foi dans la balance. i^ Quelle est la pensée contenue dans ces vers et dans les quatre précé-
DE LA RELIGION NATURELLE. ZjQ»
dents? La voici : En vain vous êtes bienfaisant et le protecteur des arts , il y a des hommes qui ont la stupidité de dire que vous n'êtes pas dans la bonne religion. L'auteur pense donc que toute la religion d'un prince , tout le culte qu'il doit à l'Etre suprême , consiste à favoriser les progrès des arts; car, pour que la raillerie de l'auteur soit juste, il faut qu'on puisse faire ce raisonnement. Il est évident qu'un prince qui protège les sciences, est nécessairement dans la bonne religion. Il faut donc être stupide pour oser soutenir le contraire. Mais quoi de plus absurde qu'un tel raisonnement? et par conséquent, quoi de plus faux et de plus insipide que la raillerie contenue dans ces deux vers ?
Ils ont des partisans , et l'on honore en France De ces ânes fourrés l'imbécille ignorance.
1° On peut dire qu'il est indécent à tout écrivain, quel qu'il soit, de prendre un ton insolent et superbe , surtout envers les partisans et les défenseurs d'une religion dans laquelle est né l'auteur lui-même, qui est autorisée par le gouvernement de son pays , qui est la religion dominante de toute l'Europe , qui a été reçue dans toutes les parties du monde, et qui enseigne aux hommes de si grandes vérités et des vertus si pures. Ce langage pourrait tout au plus
convenir à un musulman fanatique , dont l'ame grossière et stupide ne connaît autre chose que TAlcoran , ou à un Chinois orgueilleux, enivré de sa vaine science, et qui entendrait parler pour la première fois de la religion chrétienne. 2° Je demande de quel côté est ïimbécille ignorance; est-ce du côté de ceux qui se soumettent à la religion : de ceux qui croient sur l'autorité des livres saints , le livre le plus ancien qui soit dans le monde ; sur la déposition des apôtres , qui ont scellé leur témoignage de leur sang ; sur l'accomplissement des prophéties , le seul caractère de vérité que l'imposture ne peut imiter ; sur les lumières de tant de grands hommes, de génies élevés, de savants profonds qui tous , après une vie entière d'études , se sont soumis avec une humble docilité aux mystères de la foi; enfin, sur la voix du monde entier, dont la conversion rend le plus glorieux témoignage à la vérité de la religion? Ou bien est-ce du côté de celui qui , foulant aux pieds tant de témoignages, tant de prodiges, tant de monuments divins, les écrits de tant de grands hommes, le sang de tant de martyrs, le consentement de l'univers, enfin, une prescription si longue et si bien affermie ; regardant la foi de tous les siècles comme une crédulité populaire, les plus saints personnages comme des impos-
leurs, les génies les plus célèbres comme des imbécilles, la mort sanglante des martyrs comme un jeu concerté pour tromper les hommes, la conversion de l'univers comme une entreprise humaine , l'accomplissement des prophéties comme l'effet du hasard, prend seul le parti affieux de ne point croire , et prend ce parti sans autorités , sans raisons décisives , sans autres preuves que quelques doutes frivoles , doutes usés et vulgaires, répétés sans cesse, et sans cesse confondus? Je le demande encore, de quel côté se trouve Vimbécille ignorance Phe déiste invoque sans cesse la raison. Eh bien! que la raison décide , c'est à elle à juger ; c'est ellemême qui le condamne; c'est elle qui rejette sur son front le sceau de V ignorance et de la stupidité dont il prétend nous flétrir. Ah! si, dans ce siècle funeste, pour être philosophe et raisonnable , il faut cesser d'être chrétien , nous chérissons , nous embrassons avidement cette imbécille ignorance à laquelle on nous condamne. Dure , dure à jamais cette heureuse stupidité qui nous associe à tant de grands hommes! Elle nous est plus glorieuse et plus chère que toute la raison de notre siècle.
Çà , dis-moi , tète chauve , ou toi qui daus un froc Des arguments en forme as soutenu le choc , Penses-tu que Socrate et le juste Aristide,
Solon , qui fut des Grecs et l'exemple et le guide , Penses-tu que Trajan , Marc-Aurèle et Titus , Noms chéris, noms sacrés que tu n'as jamais lus, De l'univers charmé bienfaiteurs adorables , Sont au fond des enfers empalés par des diables ? Et que tu seras , toi , de rayons couronné , D'un chœur de chérubins sans cesse environné , Pour avoir, quelque temps, chargé d'une besace, Dormi dans l'ignorance , et croupi dans la crasse ? Sois sauvé , j'y consens ; mais l'immortel Newton , Mais le savant Leibnitz , et le sage Addisson , Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse, A de l'esprit humain marqué la borne heureuse. Ces esprits qui semblaient de Dieu même éclairés. Dans des feux éternels seront-ils dévorés ?
Un ton plus que superbe, une poésie coulante, des idées fausses, des railleries indignes d'un chrétien, caractérisent ce morceau. L'auteur y paraît poète et caustique ; on n'y reconnaît ni un catholique ni un chrétien, ni même un logicien , encore moins un homme qui sache observer les décences. Pour renverser l'édifice de la religion chrétienne, cet édifice inébranlable, appuyé sur des fondements éternels, l'auteur emploie une saillie. Quelle indigne et misérable ressource pour un homme qui pense et qui vante sa raison! Voilà donc les armes redoutables dont on se sert pour combattre notre foi! armes impuissantes, armes frivoles , qui dés-
honorent également et celui qui s'en sert, et la cause qu'on défend.
En décomposant ce morceau, en analysant fidèlement chaque vers , en fondant dans le creuset de la raison tout le sel que l'auteur s'est efforcé d'y mettre, je n'y trouve qu'une seule idée qui forme une légère objection ; la voici : Est-il probable que Socrate , Aristide , Solon , Trajan, Marc-Aurèle et Titus, ces hommes vertueux et bienfaisants; que Newton, Leibnitz, A-ddisson et Locke , ces philosophes si savants , soient condamnés à des feux éternels, tandis qu'un moine sera sauvé? Mais, i° quoi de pkis frivole que l'objection tirée de la vertu de ces fameux païens ? Qu'est - ce que la vertu d'un homme lorsqu'il est abandonné à lui-même? combien n'y a-t-il pas de vide et de faiblesse ! Les vertus humaines , formées par l'amour de la gloire, ne sont-elles pas toujours infectées par l'orgueil? D'ailleurs, combien de vices secrets déshonorent et flétrissent souvent des vertus apparentes! L'homme ne voit que le fantôme et le masque ; l'œil perçant de l'Éternel découvre les derniers replis du cœur. Enfin , quand on accorderait que ces philosophes célèbres , ces empereurs si vantés, ont connu et même pratiqué les devoirs de l'homme envers les autres hommes, on est du moins oblii^é de
49^ SURLEPOÈME
convenir qu'ils ont ignoré les grands devoirs de l'homme envers l'Etre suprême; que même ils ont méconnu cet Etre éternel et infini, puisque tous, stupidement idolâtres, oubliant le Dieu de l'univers pour déifier le marbre et l'airain , adorant leurs passions sous le nom de leurs idoles, ils honoraient, par des hommages infâmes, les plus infâmes divinités. Ou l'impiété n'est pas* un crime, ou si elle en est un, tout idolâtre est nécessairement criminel. Quelle absurdité de croire qu'une vie entière, qui n'est qu'un tissu affreux de superstitions sacrilèges et de profanations impies, puisse être agréable à l'Être infiniment juste et saint! Quelques traits passagers de vertus humaines peuvent-ils effacer le crime d'avoir outragé et méconnu Dieu? et la religion n'est-elle donc plus le premier devoir de l'homme ? 2° L'objection tirée des grands noms de Newton , de Leibnitz , d'Addisson et de I^ocke , opposés à un moine , n'a pas un fondement plus solide. Si cette objection avait quelque poids, quelle serait donc l'idée que nous nous formerions de la Divinité? Avons-nous l'orgueil et la faiblesse de penser que ce vain bruit de gloire, ce je ne sais quel vent que l'on nomme réputation, est un titre qui rend les hommes plus recommandables aux yeux de l'Etre infini ? Quel droit le plus grand philosophe de la terre a-t-il
au salut éternel , plus que le dernier des hommes qui végète obscurément sur notre globe ? Faibles mortels ! tout ce qui nous étonne nous paraît grand ; renfermés de toute part dans des bornes si étroites, rampant dans la bassesse, si quelqu'un de nos semblables, par quelques bonds heureux, s'élève de quelques coudées au-dessus de la boue qui nous arrête, aussitôt sa petite élévation nous éblouit; son nom nous subjugue et nous en impose; nous lui donnons audacieusement le titre de grand; nous lui établissons une espèce d'empire sur le genre humain. Conservons, je le veux, conservons ces titres de notre vanité ; mais quelle faiblesse d'attribuer les mêmes idées à l'Etre suprême ! Que sont à ses yeux les plus fameux philosophes , les savants les plus éclairés? moins qu'une fourmi, qu'un atome aux yeux de l'homme. Il rit du haut des cieux en entendant prononcer, avec tant de faste, ces noms ridiculement superbes de grandeur, de science^ de profondeur^ de génie ^ que les hommes ont inventés, et qu'ils se donnent entre eux; étant Dieu, c'est-à-dire infini, tout devant lui rentre dans le néant. C'est ainsi qu'à l'égard de nous-mêmes, la montagne la plus élevée, et qui, vue de près, paraît immense, aperçue d'une certaine distance en élévation, ne paraîtrait plus qu'un point qui s'affaisse et s'a- 4 3si
byme dans l'égalité de la plaine. Je le répète : aux yeux de Dieu, tout est égal, hors la vertu. Newton et I.eibnitz sont des dieux pour nous ; pour Dieu, ce ne sont que des hommes, c'està-dire, un peu plus que le néant. C'est donc très-mal raisonner que de dire : On doit rejeter une telle religion, parce que, si elle était vraie, il faudrait que Newton , Leibnitz et Locke fussent damnés: or, il n'est point probable que Dieu ait voulu damner des hommes d'un si grand mérite. D'ailleurs, ce n'est ni la pénétration de l'esprit, ni l'étendue des connaissances, qui peuvent rendre l'homme agréable aux yeux de Dieu, c'est la religion et la vertu : on peut être un très -profond géomètre, et tirer de fort mauvais corollaires sur tout ce qui regarde la religion ; Newton lui - même en fournit une preuve sans réplique. Cet homme célèbre, qui avait fait de si grandes découvertes sur la lumière, sur la gravitation, sur le calcul intégral et sur la chronologie, a commenté l'Apocalypse, et il a trouvé que le pape était l'Antéchrist. C'est de cet ouvrage, que M. de V** lui-même a dit qu'apparemment Newton, par ce Commentaire, a voulu consoler la race humaine de la supériorité qu'il avait sur elle. 3° Enfin l'auteur s'efforce vainement de jeter un vernis de ridicule sur un moine catholique qui s'est lui-même
enseveli dans un cloître pour assurer son salut éternel. Ce ridicule n'est qu'une ombre légère qui disparaît aisément au flambeau de la raison. On remarque d'abord, que jamais l'homme n'a été assez imbécille pour faire consister la vertu k porter une besace, à dorinir dans V ignorance , et à croupir dans la crasse. Ce sont là les traits odieux de la satire, ce n'est point le fidèle portrait de l'état qu'on censure. Pour juger du degré d'estime que mérite un état, il faut examiner ses devoirs, et non pas ses abus: or, un homme qui , transporté volontairement hors du tourbillon qui agite le genre humain, occupé du plus grand intérêt qui puisse attacher l'homme, passe sa vie aux pieds des autels, consacré tout entier aux devoirs augustes que la religion nous impose envers l'Être suprême; un homme qui, combattant par de continuelles austérités la voluptueuse délicatesse des sens, s'arrache, par une privation volontaire, aux charmes séducteurs de tous les plaisirs; qui, étouffant dans son cœur la passion la plus impérieuse, foule aux pieds les richesses, et se condamne lui-même aux lois rigoureuses d'une austère pauvreté ; qui, enfin, immolant au pied de l'autel le plus précieux, le plus grand de tous les biens, sa liberté, assujettit lui-même l'orgueilleuse indépendance de son ame à un joug que la mort seule
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pourra briser; un homme qui regarde la gloire comme une erreur, la prospérité comme une infortune , l'élévation comme un précipice , les afflictions comme des faveurs , la terre comme un exil , les révolutions éternelles du monde comme des songes passagers ; brisant , autant qu'un homme peut le faire, tous les liens qui l'attachent à la terre, et ne s'occupant que de ce qui est éternel et infini, un tel homme paraît-il donc si méprisable à M. de V**? Pense-t-il qu'un tel homme ne sera pas pour le moins aussi agréable à l'Etre suprême qu'un grand poète , qu'un physicien subtil, ou qu'un profond géomètre? Tels sont cependant les devoirs, tel est l'état sublime des religieux; tels on en trouve encore aujourd'hui dans tous les cloîtres. S'il en est qui, trahissant ces devoirs sublimes, se confondent, par leurs vices, avec le vulgaire des chrétiens faibles et pervers , ils sont étrangers au sein de leurs cloîtres, et la religion les désavoue. Nous n'avons ni la stupidité de croire, ni la témérité de dire que l'on sera sauvé pour avoir porté une besace^ et pour avoir été ignorant. Nous savons, sans que le déiste nous l'apprenne, que la religion consiste, non dans l'usage d'un habillement pauvre et singulier, mais dans la pratique des vertus.
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Porte un ai'rét plus doux, prends un ton plus modeste, Ami ; ne préviens point le jugement céleste ; Respecte les mortels; reconnais leur vertu: Ils ne t'ont point damné ; pourquoi les damnes-tu ?
Ces quatre vers familiers sont fondés sur une idée entièrement fausse ; l'auteur y représente le catholique comme un juge atrabilaire qui, de sa seule autorité, s'érigeant à lui-même un tribunal , d'un ton aigre et d'im air despotique, prononce une sentence de damnation contre tout le reste des hommes. J'ai déjà remarqué plus haut , que le catholique ne juge personne; il croit seulement les dogmes que la religion lui enseigne, et il les croit parce que ces dogmes lui sont révélés. Le déiste se trompe, en ce qu'il regarde le catholicisme comme une de ces sectes dont les opinions, fruit de l'esprit humain, ne sont que des problèmes indifférents , destinés à amuser le loisir des écoles et la vanité des sophistes. C'est sur ce faux principe , que sont appuyés les avis charitables qu'il nous adresse; mais il ne s'agit point ici de réformer un jugement de notre esprit; il s'agit de détruire une parole de Dieu. Ce n'est point nous qui condamnons les autres hommes, c'est notre religion ; et, comme Dieu en est l'auteur , c'est Dieu lui - même , c'est-à-dire, la vérité de sa parole, qu'il faut attaquer.
A la religion directement fidèle ,
Sois doux, compatissant, sage, indulgent comme elle.
Ces deux vers , faibles et prosaïques , étaut fondés sur les mêmes idées que les précédents , sont également faux. La religion nous ordonne d'être doux , compatissants , pleins d'indulgence envers tous les hommes; mais nous défendelle de croire ce que Dieu nous a révélé sur sa justice et sur les décrets éternels de sa sagesse? Les lois humaines condamnent à la mort les brigands et les assassins : instruit de ces lois , j'apprends qu'un homme a commis un meurtre, et qu'il est déjà entre les mains de ses juges; sans le condamner ni l'absoudre, je laisse aux lois le soin de le juger. Suis-je inhumain et barbare, parce que je crois que cet homme laissera sa vie sur l'échafaud ? Non , sans doute ; mais la cruauté consisterait à l'outrager dans son malheur, à l'insulter dans son supplice, à lui refuser la douleur et les larmes que tout homme doit aux malheureux.
Et, sans noyer autrui, tâche à gagner le port.
I** Tâche à gagner: je crois qu'en conversation on peut dire, tâcher à faire quelque chose, mais que , dans le style noble, on dit toujours tâcher de faire.
1° Le catholique n'est point un homme qui
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noie les autres hommes pour gagner le port ; c'est un homme qui , ayant à parcourir une mer périlleuse et troublée par beaucoup d'orages, prend, pour parvenir au port, une route sûre qui lui est marquée par une boussole invariable , et qui , voyant une foule de vaisseaux , égarés par des astres trompeurs , prendre des routes opposées pour arriver au même but , leur crie qu'ils s'égarent , que leur route ne les conduira qu'à d'affreux écueils , où ils feront un naufrage inévitable; et, ne pouvant les retenir, verse des larmes sur l'erreur funeste de ces hommes infortunés. Alors il continue sa route, attendant, dans le silence et dans l'effroi, l'instant fatal où , arrivé lui-même au terme de sa course, il verra, du sein du port, les débris des autres vaisseaux brisés par la tempête, justifier ses prédictions et la prudence de ses conseils.
Qui pardonne a raison , et la colère a tort.
Maxime très -belle, mais très -mal placée. Je le répète : ce n'est point le catholique qui juge ou qui condamne ; il n'est point l'arbitre du sort des hommes; il ne s'arroge point le droit de pardonner ou de punir ; c'est Dieu qui fait grâce ou qui la refuse. C'est donc à Dieu que l'auteur doit appliquer la maxime, s'il l'ose.
5o4 SUR LE POÈME.
Mille ennemis cruels affligent notre vie ,
Toujours par nous maudite, et toujours si chérie;
Notre cœur égaré , sans guide et sans appui ,
Est brûlé de désirs, ou glacé par l'ennui;
Nul de nous n'a vécu sans connaître les larmes.
De la société les secourables charmes
Consolent nos douleurs , au moins quelques instants :
Remède encor trop faible à des maux si constants !
Ah ! n'empoisonnons point la douceur qui nous reste.
Je ci'ois voir des forçats dans un cachot funeste,
Se pouvant secourir, l'un à l'autre acharnés.
Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.
Tout ce morceau fait honneur au grand poète qui en est l'auteur. La peinture de nos maux , également vive et touchante , pénètre l'ame d'une aimable tristesse qui l'attendrit délicieusement. La comparaison de ces forçats, acharnés l'un sur l'autre , et combattant avec leurs fers, est admirable, et porte l'empreinte du génie : elle nous étonne par sa force , et nous éblouit par sa nouveauté. Ces sortes de traits décèlent toujours un pinceau créateur. 11 est plus aisé de critiquer cent pages , que de faire trois vers tels que ceux-là.
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