‹ Œuvres complètes de ThomasChapitre 13 sur 34 · SI II LKS K LOOKS · texte numérisé non relu

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rélu([ucnce s'éleva à la plus grande liaiileur, et Rome put opposer Cicéroii à Démostliène , comme César à Périclès, et Hortensius à Eschine.

Long-temps avant cette époque, les Romains eurent la coutume de louer leurs grands hon}mes; ils adoraient leurs dieux sous des toits de chaume ; ils célébraient les héros dans une langue de laboureurs et de soldats. Dès les premiers temps , on chantait dans les repas les éloges des citoyens illustres ; c'étaient , pour ainsi dire , des hymnes guerriers , et les leçons de la valeur se mêlaient aux plaisirs de la table. Le vieux Caton en parlait dans ses Origines; et Cicéron, dans son livre des Orateurs, parait regretter que ces anciens monuments fussent perdus (i).

L'usage des éloges funèbres à Rome était aussi ancien , mais ce fut d'abord une récompense. Nous lisons dans Denys d'Halicarnasse , que le fils d'Appius alla trouver les consuls et les tribuns pour demander la permission de louer son père devant le peuple. Dion Cassius, en parlant d'un Romain distingué, nous dit que le sénat, après sa mort, lui décerna une statue et l'honneur

(i) Utinam exstarent illa carmina quœ multis sœculis ante suam œtatem in epulis esse cantitata à singulis convivis , de clarorum virorum laudibus , in Originihus scriptum rtdiquit Catol Cic. de clar. Orat. 75.

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d'un éloge public. On voit par ces passages, qu'il n'était pas permis de louer indistinctement tous les morts; on célébrait les grandes actions ou les vertus et non pas les titres; et le patricien qui n'avait pour lui qu'un grand nom , n'avait à espérer que le mépris pendant sa vie , et l'oubli après sa mort. Ces éloges étaient le plus souvent prononcés par un citoyen de la famille , mais quelquefois aussi par les magistrats ; c'était, pour ainsi dire, alors la patrie ellemême qui montait sur la tribune pour y exprimer sa reconnaissance. Le premier éloge de ce genre qui se prononça dans Rome, fut celui de Brutus qui chassa les tyrans.

Dans la suite une institution si noble dégénéra; les familles, qui ont leur orgueil comme les hommes, pour illustrer les vivants, briguèrent à l'envi des éloges pour les morts. Bientôt cet honneur devint commun; la flatterie et le mensonge ne tardèrent point à le corrompre ; on exagéra le bien , on fit disparaître le mal , on supposa des actions qui n'avaient point été faites , on créa de fausses généalogies ; enfin , à l'aide de la ressemblance des noms, on se glissa dans des familles étrangères, tant la fureur d'exister par ce qui n'est plus, et de prendre un nom pour du mérite, a été commune à tous les siècles. Cicéron, qui nous apprend tous ces

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détails, se plaignait même que ces éloges eussent jeté de Tembarras et de Tobscurité dans l'histoire (i). De son temps, on avait encore plusieurs de ces discours ; les familles les conservaient comme des titres de noblesse , et la vanité vigilante transmettait souvent à la paresse ce dépôt de l'orgueil : tous ces monuments sont aujourd'hui perdus. De tant de milliers d'éloges prononcés sur la tribune romaine , il ne nous reste qu'une seule phrase de l'éloge de Scipion, destructeur de Carthage. L'orateur, en louant ce grand homme , nous dit Cicéron , « remercia a les dieux de ce qu'ils avaient fait naître Scipion « dans Rome, plutôt que partout ailleurs, parce « qu'il fallait que l'empire du monde fût oii « était Scipion. » Cette idée est grande, et elle devait le paraître encore davantage dans la

(i) Nisi quem nonnullœ mortiiorum laudationes forte délectant; et Hercules ^ hœ quidern exstant. Ipsœ enimfarrdliœ sua quasi ornamenta ac monurnenta servahant, et ad usum , si quis ejusdem generis occidisset , et ad mernoriam laudum domesticarum et ad illustrandam nohilitatem suarn. Quanquam his laudationihus historia rerum nostraruin est facta rnendacior. Multa enim scripta sunt ei , quœ facta non sunt, falsi triumphi y plures consulatus ^ gênera etiam fais a ^ et à plèbe transitiones , quàrn homines humiliores in alienum ejusdem nominis genus infunderentur. Cicer. de clar. Orat, 61 , 62.

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bouche d'un fils de Paul - Emile , qui était l'orateur.

Je franchis les temps pour parvenir à Cicéron même; je ne répéterai point tout ce qui a été dit de ce grand homme. Né dans un rang obscur, on sait qu'il devint par son génie l'égal de Pompée, de César, de Caton. Il gouverna et sauva Rome, fut vertueux dans un siècle de crimes, défenseur des lois dans l'anarchie, républicain parmi des grands qui se disputaient le droit d'être oppresseurs; il eut cette gloire, que tous les ennemis de l'Etat furent les siens; il vécut dans les orages, les travaux, les succès et le malheur; enfin, après avoir, soixante ans, défendu les particuliers et l'Etat, lutté contre les tyrans, cultivé au milieu des affaires la philosophie , l'éloquence et les lettres , il périt. Un homme à qui il avait servi de protecteur et de père , vendit son sang; un homme à qui il avait sauvé la vie , fut son assassin. Trois siècles après , un empereur (i) plaça son image dans un temple domestique, et l'honora à côté des dieux.

Pendant sa vie, il s'attacha moins sans doute à louer les grands hommes qu'à les imiter; cependant il célébra presque tous les hommes fameux de son siècle , à commencer par lui. Son

(i) Alexandre Sévère.

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premier ouvrage fut un éloge en vers , en l'honneur de Marins. Ce paysan d'Arpinum, qui pÀrvint sept fois à la première place du monde , n'était pas sans doute un modèle de vertu pour (iicéron; mais un Romain devait louer en lui les talents et les victoires, et un républicain pouvait louer ce caractère altier qui osa braver tous les grands de Rome, qui leur reprochait avec audace leur corruption et leur mollesse , qui se vantait de son obscurité, comme les grands se vantaient de leurs aïeux; qui, dans un siècle poli, consentait à passser pour ignorant , et avouait qu'il n'avait appris qu'à combattre et à vaincre ; qui opposait ses triomphes en Afrique , et les quatre cent mille Teutons ou Cimbres qu'il avait exterminés en Italie ou dans les Gaules, aux tables, aux cuisiniers et au faste des patriciens dans Rome; il faut observer d'ailleurs que cet éloge fut composé avant les guerres civiles de Marins; et Cicéron était alors dans l'âge où l'énergie du caractère est ce qui frappe le plus, et où l'on mesure les hommes plus par les grands effets, que par les grands motifs.

La harangue pour la loi Manilia n'est presque , d'un bout à l'autre, qu'un panégyrique de Pompée; c'était le malheur de Rome d'avoir alors des citoyens plus puissants que l'État. L'équilibre des pouvoirs était rompu : un petit nombre

d'hommes se partageait l'univers et les armées; mais du moins ils observaient encore les formes , et ils daignaient demander ce qu'ils auraient pu ravir. Cicéron , dans cette circonstance , loue Pompée sur la tribune , pour lui faire donner le commandement de la guerre contre Mithridate. Peut-être eùt-il mieux valu ne pas agrandir encore un citoyen déjà coupable d'être trop puissant; mais Cicéron, malgré son génie, fut quelquefois plus orateur qu'homme d'état.

On doit être encore plus fâché de trouver dans les ouvrages de ce grand homme son discours pour Marcellus, qui n'est, en grande partie, que l'éloge de César, et de César maître de Rome. Assassin d'une partie de sa nation, et devenu le tyran de l'autre. César osait pardonner, comme s'il eût été un roi légitime qui eût combattu des sujets rebelles. L'orateur, dans ce discours, vante sa clémence. Il est triste que celui qui , dans Rome libre , avait été surnommé le père de la patrie , ait été forcé , dix-sept ans après, à louer l'oppresseur de la patrie. S'il sacrifia ses sentiments et sa gloire à l'intérêt de Rome, il faut l'admirer: s'il redouta César, il faut l'excuser et le plaindre; mais ce qui prouve que son ame n'était pas flétrie par la servitude, c'est l'éloge de Caton, qu'il composa dans le même temps.

On s'étonne quelquefois que le même homme qui avait loué le destructeur de la liberté romaine, ait eu le courage de louer Caton, vengeur et martyr de la liberté. Il y a des caractères indécis qui sont un mélange de grandeur et de faiblesse ; et quelques personnes mettent Gicéron de ce nombre. Vertueux, dit-on, mais circonspect, tour à tour brave et timide, aimant la patrie, mais craignant les dangers, ayant plus d'élévation que de force, sa fermeté, quand il en eut, tenait plus à son imagination qu'à son ame. On ajoute que, faible par caractère, il n'était grand que par réflexion. Il comparait la gloire avec la vie, et le devoir au danger; alors il se faisait un système de courage; sa probité devenait de la vigueur, et son esprit donnait du ressort à son ame. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons douter que Gicéron, sous Gésar même , n'ait paru toujours attaché à la patrie et à l'ancien gouvernement. Ses amis cherchèrent à le détourner de faire l'éloge de Gaton , ou voulurent du moins l'engager à l'adoucir ; il n'en fit rien. On voit cependant par une de ses lettres, qu'il sentait toute la difficulté de l'entreprise. « L'éloge de Gaton à faire , disait-il , est un problème d'Archimède (i). » Nous ne pouvons juger

(i) De Calorie pi'ohlemn Archimedeion est. Non assequar

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comment le problème fut résolu : nous savons seulement que l'ouvrage eut le plus grand succès. Tacite nous apprend que Cicéron dans cet éloge élevait Caton jusqu'au ciel (i). Peu de temps après il en parut deux autres; l'un était d'un Fabius Gallus, que nous connaissons peu : l'autre était de Brutus. On peut dire que des trois, Brutus était, sinon par son génie, du moins par son caractère, le plus digne peut-être de louer Caton. Nourri dans son sein, élevé dans les principes rigides de la même secte, fanatique de la liberté, passionné pour la patrie, ennemi ardent et irréconciliable de toute espèce d'oppression, l'ame de Caton respirait dans Brutus. Avec cette vigueur de caractère , il devait avoir une éloquence pleine de hauteur et de force : aussi trouvait-il que Cicéron manquait de reins ^ pour me servir de son expression (2). Il est trèsprobable qu'entre les deux éloges, il y avait la même différence qu'entre les deux hommes. César disait qu'en relisant plusieurs fois le Caton du premier, il avait acquis plus d'abondance;

ut scriham quod tut convivœ non modo libenter , sed etiani œquo anirno légère possint. Ad Attic. 12. 4»

(i) M. Ciceronis libre quo Catonem cœlo œquavity etc. Tac. Ann. 4. 34.

(2) Fractutn et elumhem.

SUR LKS ÉLOGES. I T ,^

mais qu'après avoir in le Caton de Brutiis, il s'était trouvé lui-même éloquent.

Sylla ou Octave eussent répondu par une proscription à l'éloge de leur ennemi ; César répondit en homme de lettres et en orateur. Le vainqueur de Pharsale composa deux discours intitulés les anti-Catons. Il y parlait avec les plus grands égards de Cicéron , dont il était l'admirateur et le rival, et dont il feignait d'être l'ami. Ce combat littéraire partagea Rome; chacun prenait parti pour ou contre, et les vertus de Caton, le plus grand homme de son siècle , n'étaient plus qu'un vain sujet de conversation dans une ville corrompue et esclave.

Enfin la mort de César rendit à l'ame de Cicéron toute sa vigueur; il n'était pas né pour avoir un maître, et encore moins pour obéir à des tyrans subalternes. Il composa ses Philippiques. Elles respirent d'un bout à l'autre les sen timents d'un vieillard généreux et d'un grand homme. Parmi ces discours il y en a deux qui renferment des espèces d'éloges. L'un est consacré à un Sulpicius, jurisconsulte, orateur, républicain zélé, et vertueux dans un temps où les vertus se remarquaient à Rome. Antoine, ambitieux et brigand, et qui , après César, avait l'insolence d'aspirer à la tyrannie, comme un premier valet qui prend l'habit de son maître,

assiégeait alors Modène. Le sénat lui députa Sulpicius, et ce citoyen affaibli par la maladie et les années, mourut en ambassade. Cicéron , qui, dans la neuvième Philippique, en fait l'éloge, est d'avis qu'on lui élève une statue avec une inscription qui annonce à la postérité qu'il est mort pour l'État. Tel était l'esprit de ces gouvernements et de ces siècles.

Le second, qui est un morceau très -court, mais éloquent, est une espèce d'éloge funèbre des soldats morts en combattant pour la cause de Rome et de la liberté, contre Antoine. « Heu- « reuse mort! s'écrie l'orateur : c'était la dette « de la nature; vous avez su la rendre utile à la a patrie. Oui, vous êtes nés pour elle. Légion « de Mars, vous avez justifié ce grand nom que « vous portiez. Il semble que ce même dieu, qui « a donné Rome aux nations, vous eut donnés « à Rome. La mort pour vous n'a rien de hon- « teux : pour qui fuit, la mort est un opprobre; « pour qui est vainqueur, elle est le sceau de « la gloire, car ce sont toujours les plus braves, « que le dieu des combats choisit pour victimes. « Ainsi les ennemis de la patrie , tombés sous « vos coups, expieront encore leur parricide dans « les enfers: mais vous qui êtes morts en vaincs queurs et en citoyens, vos âmes habitent à « jamais dans le séjour de la vertu. La nature,

su R LES KLOG K S. I I ^

<( il est vrai, ne nous donne que peu (J'iiislants « pour vivre, mais le souvenir d'une mort illustre « est éternel ; et, si la gloire n'avait que la durée « rapide et passagère de la vie , quel serait « l'homme assez insensé pour l'acheter aux dé- (( pens de tant de périls et de travaux? Je vous « félicite donc, ô vous, braves guerriers pendant « la vie, ombres sacrées après la mort, je vous a félicite de ce que votre valeur ne pourra être « mise en oubli ni par votre siècle, ni par la (( postérité, puisque le sénat et le peuple vous « dressent , pour ainsi dire , de leurs propres « mains, un monument immortel. Jamais un tel u honneur n'a été rendu à aucune armée , et plût « aux dieux que nous pussions faire davantage! « la récompense serait plus digne du bienfait. « C'est vous qui avez détourné de nos murs « l'ennemi et l'oppresseur de la patrie : c'est vous « qui l'avez repoussé ; nous élèverons donc à vos « cendres un magnifique mausolée ; nous y gra- « verons une inscription , éternel témoignage de « votre valeur. Tous ceux qui verront ce mo- « nument, ceux mêmes qui apprendront que « nous l'avons élevé, parleront de vous avec « reconnaissance. Ainsi, pour une vie mortelle, i( vous avez reçu en échange l'immortalité. »

Il parait que Cicéron , dans ce morceau , s'était proposé d'imiter le fameux éloge de Périclès

pour les soldats morts dans la guerre du Péloponèse : c'est le même enthousiasme pour la patrie et le même fonds pour les idées. Mais le temps approchait où l'éloquence allait être employée dans Rome à louer ceux qui opprimaient les citoyens, et non ceux qui les vengeaient.

Après tous ces éloges de Cicéron pour les autres , il nous reste à parler de ceux qu'il fit pour lui-même. On sait qu'il aimait la gloire et qu'il ne l'attendait pas toujours; il se précipitait vers elle , comme s'il eût été moins sûr de l'obtenir. Pardonnons-lui pourtant, et surtout après son exil: songeons qu'il eut sans cesse à combattre la jalousie et la haine; un grand homme persécuté a des droits que n'a pas le reste des hommes. Il était beau à Cicéron , au retour de son bannissement, d'invoquer ces dieux du Capitole, qu'il avait préservés des flammes étant consul , ce sénat qu'il avait sauvé du carnage , ce peuple romain qu'il avait dérobé au joug et à la servitude, et de montrer, d'un autre côté, son nom effacé , ses monuments détruits , ses maisons démolies et réduites en cendres pour prix de ses bienfaits. Il était beau d'attester sur les ruines mêmes de ses palais, l'heure et le jour où le sénat et le peuple l'avaient proclamé le père de la patrie. Eh! qui pouvait lui faire un crime de parler de ses grandes actions, dans

ces moments où l'ame réclamant contre Tinjustice (les hommes, semble élevée au-dessus d'ellemême par le sentiment et le caractère auguste du malheur? Il est vrai qu'il se loua lui-même dans des moments plus froids (i). On l'a blâmé, on le blâmera encore; je ne l'accuse , ni ne le justifie : je remarquerai seulement que , plus un peuple a de vanité au lieu d'orgueil , plus il met de prix à l'art important de flatter et d'être flatté, plus il cherche à se faire valoir par de petites choses au défaut des grandes, et plus il est blessé de cette franchise altière ou de la naïve simplicité d'une ame qui s'estime de bonne foi et ne craint pas de le dire. J'ai vu des hommes s'indigner de ce que Montesquieu avait osé dire : et moi aussi je suis peintre. Le plus juste aujourd'hui, même en accordant son estime, veut conserver le droit de la refuser. Chez les Anciens , la liberté républicaine permettait plus d'énergie aux sentiments , et de franchise au langage. Cet affaiblissement du caractère, qu'on nomme politesse, et qui craint tant d'offenser l'amour-propre, c'est-à-dire, la faiblesse inquiète

(i) Il avait composé des mémoires grecs sur son consulat, qui peuvent passer pour un éloge historique; et de plus, il s'était célébré lui-même dans un poème latin en trois chants, et qui n'est pas non plus parvenu jusqu'à nous.

et vaine, était alors plus inconnu. On aspirait moins à être modeste, et plus à être grand. Ah! que la faiblesse permette quelquefois à la force de se sentir elle-même ; et, s'il nous est possible, consentons à avoir de grands hommes, même à ce prix.

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