‹ Œuvres complètes de ThomasChapitre 17 sur 34 · SUR LK S K LOOKS. I · texte numérisé non relu

SUR LK S K LOOKS. I

s'est jamais étciulu jusqu'à l'histoire. Ubre de sa nature , elle semble consacrée à la vérité, comme la poésie au mensonge. INous trouvons cependant un historien à Rome, qui a prodigué, avec la plus grande pompe, les plus lâches éloges à Tibère : c'est Velleius Paterculus, auteur qui a de la rapidité et de la force, qui quelquefois pense et s'exprime comme Montesquieu , et peint les grands hommes par de grands traits, mais qui n'en a pas moins gâté son ouvrage, par le ton qui y règne. Ses soixante dernières pages surtout , sont écrites comme un valet qui , voulant faire fortune, écrirait l'histoire de son maître, à qui il viendrait tous les matins la lire à son lever. Si quelqu'un veut éprouver toute l'indignation que la flatterie inspire; s'il veut apprendre comment on ne laisse échapper aucune occasion de louer un homme puissant ; comment on s'extasie sur ses bonnes qualités', quand il en a ; comment on dissimule les mauvaises; comment on exagère ce qui est commun; comment on donne des motifs honnêtes à ce qui est vicieux ; comment on rabaisse avec art ou sans art , les ennemis ou les rivaux ; comment on interrompt son récit par des exclamations qu'on veut rendre passionnées; comment on se hâte de louer en abrégé , en annonçant que , dans un autre ouvrage, on louera plus en détail;

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comment, et toujours dans le même but, on mêle à de grands événements, de petites anecdotes; comment on érige son avilissement en culte; comment on espère qu'un homme si utile et si grand, voudra bien avoir long-temps pitié de l'univers; comment, enfin, dans un court espace, on trouve Fart d'épuiser toutes les formules, et tous les tours de la bassesse, il n'a qu'à lire ces soixante pages, et surtout les ving^t dernières.

Le panégyriste de Tibère devait l'être de Séjan; aussi, dans le même ouvrage, Séjan est -il peint comme un grand homme; on nous apprend qu'il fut choisi pour seconder Tibère, parce que c'est la règle que les hommes supérieurs emploient des hommes de génie (i); enfin, dans les dernières lignes, la servitude à genoux implore hautement tous les dieux de Rome, pour demander, au nom de l'univers, la conservation de qui? de l'empoisonneur de Germanicus et du monstre de Caprée. On dit que ce Velleius fut enveloppé dans la disgrâce de Séjan , et périt avec lui. Ainsi , pour salaire de ses mensonges, il eut l'ingratitude d'un tyran, une vie honteuse, une mort sanglante, et le déshonneur

(i) Rarb eminentes viri non magnis adjutorihus usi sunt

VeLL. 1. 1. 17.'].

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chez la postérité : c'était bien la ])eine d'être vil. Qui croirait que nous avons du stoïcien Sénèque, un ouvrage jdIus lâche encore que celuilà? car il est consacré tout entier à louer un affranchi de Claude et l'imbécille Claude luimême : c'est le Traité de la consolation adressé à Polybe. Ce Polybe avait été esclave et était tout-puissant, suivant la coutume de Rome, où les empereurs, soit par paresse de faire un choix, soit par l'habitude d'être gouvernés, soit par la confiance qu'inspire une bassesse de tous les jours, soit pour ne pas confier leur pouvoir à des hommes qu'ils pouvaient craindre, soit par ce secret orgueil que sent un despote à faire adorer ses esclaves, choisissaient presque toujours leurs ministres parmi leurs affranchis. Polybe était du nombre, et il venait de perdre un frère. Sénèque, qui alors était exilé en Corse, et qui aurait mieux aimé faire admirer ses talents dans l'opulente et voluptueuse Rome , sous prétexte de consoler cet esclave, mendie lâchement sa faveur par des éloges. D'abord il querelle très-sérieusement la Fortune de ce qu'elle a osé attaquer un grand homme tel que Polybe : cependant il voit bien qu'elle a été très-adroite, car elle a trouvé le seul endroit par où elle le pût blesser. Lui aurait-elle enlevé des richesses? il les méprise; ses amis? il en aura tant qu'il

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voudra; l'estime publique? elle est iuébraulable : la santé? avec l'esprit qu'il a, on s'en passe; la vie? il est sûr d'être immortel (i). Et puis le panégyrique du mort , panégyrique qui consiste surtout à dire que le mort était digne d'un pareil frère. Ensuite on l'avertit qu'il est trop grand pour qu'il lui soit permis de pleurer. Rien de bas , rien de commun ne sied à un homme comme lui : il ne faut pas qu'il démente l'admiration que l'univers a conçue (2).

En louant l'esclave , le grave Sénèque ne pouvait se dispenser de louer le maître. (( Puisce que Claude respire, dit-il, il ne vous est pas « permis de vous plaindre : Claude est vivant, « toute votre famille est vivante , vous n'avez a rien perdu. Non seulement vos yeux doivent (( être secs, mais vous devez même laisser éclater « votre joie (3). » Et plus bas : « Votre frère est « heureux : en mourant , il a laissé Claude , son « auguste famille, et vous-même sur la terre. » Et ailleurs : « Je ne cesserai de vous offrir l'image

(1) Senec. de Consolât, ad Polyb. 21.

(2) Ibid. 25.

(3) Fas tihi non est., salvo Cœsare , de fortunâ queri. Hoc incolumi, salvi tibi sunt tul^ nihilperdidisti. Non tantum siccos oculos tuos esse y sed etiam lœtos ^ oportet. Jn hoc tibi omnia sunt ; hic pro omnibus est. Ibid. 26.

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« de Claude. Tandis qu'il gouverne le monde, et « qu'il prouve combien , pour maintenir l'em- « pire, les bienfaits sont plus puissants que les « armes, tandis que le sort de l'univers est en « ses mains, vous ne pouvez vous apercevoir que (f vous ayez fait une perte. Élevez-vous, et, toutes « les fois que les larmes vous viendront aux yeux, « tournez vos regards sur Claude : la vue de cette « puissante divinité séchera vos larmes. Humain a et bienfaisant envers tous les hommes , je ne « doute point qu'il n'ait déjà employé les plus « fortes consolations pour guérir votre blessin^e « et charmer vos douleurs : mais, quand il n'en « aurait rien fait, voir Claude, ou penser seule- « ment à lui , c'est déjà une consolation bien « douce. Que tous les dieux , que toutes les « déesses le prêtent long-temps à la terre î qu'il « égale les grandes actions d'Auguste ! qu'il sur- « passe le nombre de ses années ! que, tant qu'il « sera parmi les mortels, il ne s'aperçoive point « que, dans sa maison, il y ait rien de mortel'. « que le jour où sa famille sacrée célébrera son « retour au ciel, ne luise que dans l'autre siècle, « et pour nos derniers neveux (j)! » Et ensuite

(1) Non desinarn offerre tibi Cœsarem. Illo modérante terras et ostendente quanta meliiis heneficiis imperium custodiatur quant armis ^ illo rébus humants prœ s ide , non est péri-

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une prière à la Fortune, pour qu'elle veuille bien permettre « qu'un si grand empereur remédie « aux maux du genre humain désolé.... Si elle « regarde Rome en pitié , si elle n'a pas encore « résolu d'anéantir le monde, ce prince, envoyé « pour consoler l'univers, sera aussi sacré pour « elle, qu'il l'est déjà pour tous les mortels (i).» Je ne ferai ici qu'une remarque : c'est Sénèque

culum ne quid perdidisse te sentias. AttoUe te, et quoties jacrymœ suboriuntur oculis tuis , toti'es illos in Cœsarem dirige, siccabuntur moxirni et cLarissimi conspectu numinis... Nec duhito ciim tanta ilLi adversùs omnes suos sit mansuetudo, tantaque indulgentia , quin multis jàrn solatiis tuum istud vulnus ohduxerit ^ nonnulla quœ dolori tuo ohstarent , congés ser il. Quid porrb , ut nihil horumfece rit ^ nonne protiniis ipse conspectus per se tantummodb - cogitatusque Cœsar maximo solatio tlhi est! DU illum^ Deœque omnes terris diù commodent. Acta hic Divi Augusti œquet^ annos vincat ; ac quarndiii inter mortales erit, nihil in domo sua mortale esse sentiat. Sera et nepotihus demiirn nostris dies nota sit quâ illumgens sua cœlo asserat. Senec. de Consolât, ad Polyb. 3i. (i) Abstine ab hoc manus tuas ^ Fortunal... patere illum gêner i humano jamdiù. œgro et affecto mederi. Sidus hoc quod prœcipitato in profundum ac demerso in tenebras orbi rejulsit , semper luceat. Senec. de Consol. Polyb. 82.

Hoc unum obtinearnus ab illâ votis ac precibus publiais , si nonditm illi genus humanum placuit consurnere ^ si Rornanum adhuc nomen propitia respicit, hune principem lapsis hominum rébus datum , sicut omnibus mortalibus , sibi esse sacrosanctum velit. Ibid. 36.

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qui parle, et il parle de Claude. Mais j'ajouterai, pour être juste , que ce même homme, qui a paru si faible dans son exil , mourut avec le plus grand courage : tant il est vrai qu'on peut unir la faiblesse avec la grandeur, et être tour-à-tour intrépide et lâche.

Tout le monde sait que Néron fut loué par Lucain ; nous avons vingt vers de lui , à la tête de la Pharsale , où ce monstre est placé dans le ciel. Cependant nous ne pouvons guère douter que Lucain ne haït les tyrans. Il loue avec transport et Caton et Brutus; il peint Pompée comme le vengeur, et César comme l'oppresseur de son pays : il entra même dans la fameuse conspiration de Pison. Pour résoudre le problême, il faut se souvenir que Néron ne fut pas toujours un monstre. Le prince qui dit « Je voudrais ne point savoir écrire » , n'était pas le même que celui qui fit périr et son frère , et sa femme , et sa mère, et une foule de Romains. Néron changea, et l'éloge est resté.

Mais, si peut-être on peut justifier Lucain, comment, sous un autre règne, excuser Quintilien , Martial et Stace ? Le grave auteur des institutions oratoires , à la tête de son quatrième livre , ne rougit pas de donner le nom de censeur très-saint, et de divinité favorable, à Domitien , à ce tyran jaloux , capricieux et lâche, sous

qui le nom mérne de la vertu fut proscrit, qui n'eut que des vices , ne fit que des crimes , empoisonna peut-être Titus, et, teint de sang, voulait être homme de lettres et passer pour juste.

Stace, qui naquit à Naples, et qui avait une imagination forte, quoique déréglée, avilit son génie par les mêmes éloges. Ses deux poèmes sont dédiés à ce tyran , qu'il place aussi dans le ciel, sans doute entre Octave et Néron. Ce n'est pas tout : nous avons encore de lui trois ou quatre pièces, ou panégyriques en vers : l'un intitulé le Cheval de Domitien ; l'autre où , selon son expression , il adore le dix-septième consulat dupjince; le troisième, où il rend grâces de ce qu'il a été honoré de sa table très-sacrée. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que les éloges sont aussi ridicules que les titres.

A l'égard de Martial , on ose dire qu'il est encore plus étonnant. Cet Espagnol, qui vint de bonne heure à Rome pour y faire des vers , médire et flatter, et qui y eut tout le succès qu'un esprit fin et piquant peut avoir dans une grande ville où il y a de l'oisiveté, des arts et des vices, nous a laissé près de quatre -vingt petites pièces ou épigrammes, faites en l'honneur de Domitien. Ce sont quatre -vingt monuments de bassesse. On y apprend qu'il n'y eut jamais dans Rome , ni de temps si heureux , ni de succès si

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brillants, ni tant de liberté accordée par le prince aux citoyens, ni tant d'amour des citoyens pour le prince, que sous Domitien. On croirait qu'il est impossible d'être plus vil ; Martial a trouvé l'art de l'être encore plus : c'est de répéter les mêmes éloges pour Trajan, et de blâmer alors les crimes de Domitien, qu'il avait élevé jusqu'au ciel quand il régnait. Quel est l'esclave étalé dans un marché pour être vendu , qui inspire autant de mépris et de pitié qu'un tel écrivain , qui cependant, à la honte de son siècle et de Rome, eut de la réputation ?

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