‹ Œuvres complètes de Victor HugoChapitre 40 sur 46 · LE ZODIAQUE · texte numérisé non relu

LE ZODIAQUE

Qu'est-ce donc que ta roue à côté de la mienne?

De quelque point du ciel que ta lumière vienne,

Elle se heurte à moi qui suis le cabestan

De l'abîme, et qui dis aux soleils : Toi, va-t'en!

Toi, reviens. C'est ton tour. Toi, sors. Je te renvoie !

Car je n'existe pas seulement pour qu'on voie

À jamais, dans l'azur farouche et flamboyant,

Le Taureau, le Bélier, et le Lion fuyant

Devant ce monstrueux chasseur, le Sagittaire,

Je plonge un seau profond dans le puits du mystère,

Et je suis le rouage énorme d'où descend

L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.

Ciel sacré, si des yeux pouvaient avoir entrée

Dans ton prodige, et dans l'horreur démesurée,

Peut-être, en l'engrenage où je suis, verrait-on,

Comme l'ixion noir d'un divin Phlégéton,

Quelque effrayant damné, quelque immense àme en peine.

Recommençant sans cesse une ascension vaine,

Et pour l'astre qui vient quittant l'astre qui fuit,

Monter les échelons sinistres de la nuit!

LA VOIE LACTEE.

Millions, milUons, et miUions d'étoiles!

Je suis, dans l'ombre affreuse et sous les sacrés voiles,

La splendide forêt des constellations.

C'est moi qui suis l'amas des yeux et des rayons, L'épaisseur inouïe et morne des lumières. Encor tout débordant des effluves premières, iMon éclatant abîme est votre source à tous. 0 les astres d'en bas, je suis si loin de vous Que mon vaste archipel de splendeurs immobiles. Que mon tas de soleils n'est, pour vos yeux débiles, Au fond du ciel, désert lugubre où meurt le bruit, Qu'un peu de cendre rouge éparse dans la nuit! Mais, ô globes rampants et lourds, quelle épouvante Pour qui pénétrerait dans ma lueur vivante, Pour qui verrait de près mon nuage vermeil! Chaque point est un astre et chaque astre un soleil. Autant d'astres, autant d'immensités étranges. Diverses, s'approchant des démons ou des anges, Dont les planètes font autant de nations ; Un groupe d'univers, en proie aux passions, Tourne autour de chacun de mes soleils de flammes; Dans chaque humanité sont des cœurs et des âmes, Miroirs profonds ouverts à l'œil universel, Dans chaque cœur l'amour, dans chaque âme le ciel! Tout cela naît, meurt, croît, décroît, se multiplie. La lumière en regorge et l'ombre en est remplie. Dans le gouffre sous moi, de mon aube éblouis, Globes, grains de lumière au loin épanouis. Toi, zodiaque, vous, comètes éperdues.

Tremblants, vous traversez les blêmes étendues, Et vos bruits sont pareils à de vagues clairons. Et j'ai plus de soleils que vous de moucherons. Mon immensité vit, radieuse et féconde.

J'ignore par moments si le reste du monde, Errant dans quelque coin du morne firmament, Ne s'évanouit pas dans mon rayonnement.

Page 1