SCÈNE III
SOCRATE, XANTIPPE et les Disciples de Socrate.
XANTIPPE
Eh bien , pauvre homme , qu'est-ce que ces gens de loi ont conclu?
Êtes-vous condamné à l'amende? êtes-vous banni? êtes-vous absous?
Mon Dieu! que vous m'avez donné d'inquiétude! Tâchez, je vous
prie , que cela n'arrive pas une seconde fois.
SOCRATE
Non, ma femme, cela n'arrivera pas deux fois, je vous en réponds; ne soyez en peine de rien. Soyez les bien-venus, mes chers disciples, mes amis.
CRITONàla tête des duciplet de Socrate.
Vous nous voyez aussi alarmés de votre sort que votre femme Xantippe; nous avons obtenu des juges la permission de vous voir. Juste ciel! faut-il voir Socrate chargé de chaînes ! Souffrez que nous baisions ces fers que vous honorez , et qui sont la honte d'Athènes. Est-il possible qu'Ânitus et les siens aient pu vous mettre en cet état?
SOCRATE
Ne pensons pont à ces bagatelles, mes chers amis, et continuons l'examen que nous fesions hier de l'immortalité de l'âme. Nous disions, ce me semble, que rien n'est plus probable et plus consolant que cette idée. En effet la matière change et ne périt point : pourquoi l'âme périrait-elle? Se pourrait-il faire que, nous étant élevés jusqu'à la connaissance d'un f)ieu , à travers le voile du corps mortel, nous cessassions de le connaître quand ce voile sera tombé? Non , puisque nous pensons, nous penserons toujours: la pensée est l'être de l'homme; cet être paraîtra devant un Dieu juste , qui récompense la vertu, qui punit le crime, et qui pardonne les faiblesses.
XANTIPPE
C'est bien dit; je n'y entends rien; on pensera toujours, parce qu'on a pensé. Est-ce qu'on se mouchera toujours , parce qu'on s ? est mouché? Mais que nous veut ce vilain homme avec son gobelet?
LE GEOLIER ou VAI<ET DES ONZE, apportant la tasse de ciguë.
Tenez, Socrate, voilà ce que le sénat vous envoie.
XANTIPPE
Quoi, maudit empoisonneur de la république, tu viens ici tuer mon mari en ma présence! je te dévisagerai, monstre!
SOCRATE
Mon cher ami , je vous demande pardon pour ma femme 5 elle a
SOCRATE. 9 3i
toujours grondé son mari, elle vous traite de même : je tous prie d'excuser cette petite vivacité. Donnez.
(ilprendlegobtUt.) UN DES DISCIPLES.
Que ne nous est-il permis de prendre ce poison , divin Socrate ! par quelle horrible injustice nous êtes-vous ravi? Quoi! les criminels ont condamné le juste! les fanatiques ont proscrit le sage! Vous allez mourir!
SOCRATE
Non , je vais vivre. Voici le breuvage de l'immortalité. Ce n'est pas ce corps périssable qui vous a aimés , qui vous a enseignés ; c'est mon âme seule qui a vécu avec vous ; et elle vous aimera à jamais.
( il veut boire. ) LE VALET DES ONZE.
Il faut auparavant*que je détaché vos chaînes ; c'est la règle.
SOCRATE
Si c'est la règle, détachez.
(il se gratte un peu la jambe. ) UN DES DISCIPLES.
Quoi! vous souriez?
SOCRATE
Je souris en réfléchissant que le plaisir vient dé la douleur. C'est ainsi que la félicité éternelle naîtra des misères de cette vie *•
(il boit.) CRITON.
Hélas ! qu'avez-vous fait ?
XANTIPPE
Hélas ! c'est pour je ne sais combien de discours ridicules de cette espèce qu'on fait mourir ce pauvre homme. En vérité, mon mari , Vous me fendez le cœur, et j'étranglerais tous les juges de mes mains. Je vous grondais, mais je vous aimais; et ce sont des gens polis qui vous empoisonnent. Ah! ah! mon cher ami! ah!
Calmez-vous, ma bonne Xantippe : ne pleurez point, mes amis; il ne sied pas aux disciples de Socrate de répandfe des larmes.
CRITON
Et peut-on n'en pas verser après cette sentence affreuse, après cet empoisonnement juridique , ordonné par des ignorans pervers qui ont acheté cinquante mille drachmes le droit d'assassiner impunément leurs concitoj r ens? ^
SOCRATE
C'est ainsi qu'on traitera souvent les adorateurs d'un seul Dieu et les ennemis de la superstition.
CRITON
Hélas! faut-il que vous soyez une de ses victimes?
* J'ai pris la liberté de retrancher ici deux pages entières du beau sermon de Socrafe. Ces moralités , qui sont deveuue*s lient communs , sont bien ennuyeuses. Les bonnes gens qui ont cru qu'il fallait faire parler Socrate longtemps n<* connaissent ni le ca?ur humain ni le théâtre. Sempec àd eventum J'estinat : voilà la grande règle que M. Thompson a observée*
SOCRATE»
II est beau d'être la victime de la Divinité. le meurs satisfait. Il est vrai que j'aurais voulu jpindre à la consolation de vous voir celle d'embrasser aussi Sopbromm* et Aglaé : je suis étonne de ne les pas voir ici; ils auraient rendu mes derniers momeus encore plus doux qu'ils ne le son*. ^^
Hélas! ils ignorent que vous avez consommé l'iniquité de vos juges- ils parlent au peuple; ils encouraient les magistrats qui ont pris votre parti. Aglaé révèle le crime d'Anitusj sa honte va être publique : Aglaé et Sbphronime vous sauveraient peut-être la vie. Ah! cher Socrate! pourquoi avez- vous précipité vos derniers mo-
mens ?