‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 455 sur 466 · PREMIÈRE JOURNÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE JOURNÉE

Li théâtre représente une partie du mont Etna j d'un coté on bat le tambour et on sonne de la trompette ; de l'autre on joue du luth et du teorbe: des soldats s'avancent à droite, et Phocas paraît le dernier; des dames sV vancent à gauche, et Cintia , reine de Sicile , paraît la dernière Les soldats, crient : Vive Phocas ! Phocas répond : Vive Cintia i allons , soldats , dues , en la voyant, Vive Cintia! Alors les soldats et les dames crient de toute leur force : Vivent Cintia et Phocas !

Quand on a bien crié, Pfcocas ordonne à «es tambours et è ses trompeta

L'HÉRÀCLIUS DE CALDÉRON. 1127

de battre et de sonner en l'honneur dé Cintia. Cintia ordonne à ses musiciens de chanter en l'honneur de Phocas; la musique chante ce couplet :

* Sicile , en cet heureux jour , Vois ce héros plein de gloire , Qui règne par la victoire, Mais encor plus par l'amour.

Après qu'on a chanté' ces beaux vers , Cintia rend hommage de la Sicile I Phocas; elle se félicite d'être la première à lui baiser la main : « Nous sommes tous heureux, lui dit-elle , de nous mettre aux pieds cTun héros si glc* rieux. » Ensuite, cette belle reine, se tournant vers les spectateurs , leur dit : * Cest la crainte qui me fait parler ainsi; il faut bien faire des compHmens â un tyran. » La musique recommence alors, et on répète que Phocas est venu en Sicile par un heureux hasard. L'empereur Phocas prend alors la parole , et fait ce récft qui , comme on voit , est très à propos.

« Il est bien force que je vienne ici , belle Cintia , dans une heure fortunée ; car j'y trouve des applaudissemens , et je pouvais y entendre des injures. Je suis né en Sicile , comme vous savez , et , quoique couronné de tant de lauriers , j'ai craint qu'en voulant revoir les montagnes qui ont été mon berceau , je ne trouvasse ici plus d'oppositions que de fêtes , attendu que personne n'est aussi heureux dans sa patrie que chez les étrangers, surtout quand il revient dans son pays après tant d années d'absence.

v Mais voyant que vous êtes politique et avisée, et que vous me recevez si bien dans votre royaume de Sicile , je vous donne ici ma parole , Cintia , crue je vous maintiendrai en pais chez vous, et que je n'étancherai , ni sur vous, ni sur la Sicile , la soif hydropique de sang de mon superbe héritage; et, afin que vous sachiez qu'il n v a jamais eu de si grande clémence, et que personne jusqu'à présent n'a joui d'un tel privilège, écoutez attentivement.

» J'ai la vanité d'avouer que ces montagnes et ces bruyères m'ont donné la naissance, et tfue je ne dois qu'à moi seul, non à un sang illustre , les grandeurs on je suis monté. Avorton de ces montagnes, c'est grâce à ma grandeur que j'y suis revenu. Vous voyez ces sommets du mont Etna , dont le feu et la neige se disputent la cime; cest là que j'ai été nourri, comme je vous l'ai dit. Je n'y connus point de père ; je ne fus entouré que de serpens ; le lait des louves fut la nourriture de mon enfance ; et dans ma jeunesse je ne mangeai crue des herbes. Élevé comme une brute , la nature douta long-temps si j'étais •nomme ou bête , et résolut enfin, en voyant que j'étais. l'un et Vautre , de me faire commander aux hommes et aux bêtes. Mes premiers vassaux furent les griffes des oiseaux , et les armes des hommes contre lesquels je combattis ; leurs corps me servirent de viande , et leurs peaux de vétemens.

» Comme je menais cette belle vie , je rencontrai une troupe de bandits qui , poursuivis par la justice , se retiraient dans les épaisses forêts de ces montagnes , et qui y vivaient de rapine et de carnage. Voyant que j'étais une brute raisonnable , ils me choisirent pour leur capitaine; nous mîmes à contribution le plat pays; mais bientôt, nous élevant à de plu» grandes entreprises, nous nous emparâmes de quelques villes bien peuplées. Mais ne parlons pas des violences que j'exerçai, \fotre père régnait alors en Sicile , et il était assez poissant pour me résister; parlons de 1 empereur Maurice qui régnait alors à Constantinople. Il passa en Italie , pour se venger de ce qu'on lui disputait la souveraineté des nefs du saint Empire romain. Il ravagea toutes les campagnes , et il n'y eut ni hameau, ni ville qui ne tremblât en voyant les aigles de ses étendards.

» Votre père , le roi de Sicile , qui voyait l'orage approcher de ses états , nous accorda un pardon général , à nos voleurs et à moi. ( O sottes raisons d'état!) Il eut recours à mes bandits comme à des troupes. auxiliaires , et bientôt mon métier infime devint une occupation glorieuse. Je combattis l'empereur Maurice avec tant de succès , qu'il mourut de ma main dans une bataille. Toutes ses grandeurs y tous ses triomphes s'évanouirent; son armée

* Il y a «Uns l'original mot à mol :

Que ce Ma» jamais vaincu , Que ce César toujours vainqnear.

Vienne dans nne heure fortnnée- " Aux xnontafnea de Trinacria»

ni8 THÉÂTRE.

ne nomma son capitaine par terre et par mer : alors je les menai à Conatantinople , qui se mit en défense ; je mis le siège devant ses murs pendant cinq années , sans que la chaleur des étés , ni le froid des hivers , ni la colère de la neige , ni la violence du soleil > me fissent quitter mes tranchées : enfin les hahitans , presque ensevelis sous leurs ruines et demirmorts de faim , se soumirent à regret, et me nommèrent César. Depuis ma première entreprise jusqu'à la dernière , qui a été la réduction de l'Orient, j'ai combattu pendant trente années ; vous pouvez vous en apercevoir à mes cheveux blancs , que ma main ridée et malpropre P*Upe ***** rarement

«Me voilà a présent revenu en Sicile ; et quoiqu'on puisse présumer que j'y revient par la petite vanité de montrer à mes concitoyens celui qu'ils ont vu bandit, et qui est à présent empereur, j'ai pourtant encore deux autres raisons de mon . retour* Ces deux raisons sont des propositions contraires ; l'une est la rancune, et l'autre l'amour. Cest ici , Cinâa , qu'il faut me prêter attention.

j» Eudoxe f qui était femme et amante de Maurice , et qui le suivait dans toutes ses courses , la nuit comme le jour (à ce que m'ont dit plusieurs de ses sujets) , fut surprise de$ douleurs de l'enfantement , le jour que j'avais tué son mari dans la bataille ; elle accoucha dans les bras d'un vieux gentilhomme nommé Astolphe , qui était venu en ambassade vers moi de la part de l'empereur Maurice , un peu avant la bataille , je ne sais pour quelle affaire. Je me souviens très-bien de cet Astolphe , et , si je le voyais , je le reconnaîtrais. Quoi qu'il en soit, l'impératrice Eudoxe donna le jour à uo petit enfant (si pourtant on peut donner le jour dans le» ténèbres ). La mère mourut en accouchant de lui. Le bon homme Astolphe ^se voyant maître de cet enfant , craignit qu'on ne le remtt entre mes mains; on prétend qu'il s'est enfermé avec lui dans les cavernes du mont Etna , et on ne sait aujourd'hui s'il est mort ou vivant.

*' » Mais laissons cela , et passons à une autre aventure : elle n'est pas moins étrange , et cependant elle ne paraîtra pas invraisemblable j car deux aventures pareilles peuvent fort bien arriver. On admire les historiens', et on ne tire du profit de leur lecture que quand la vérité de l'histoire tient du prodige.

» D faut que vous sachiez qu'il y avait une jeune paysanne nommée Éry- «hile. L'amour aurait juré qu elle était reine , puisqu'en effet l'empire est dans la beauté. Elle fut dame de mes pensées ; il n'y a , comme vous savez , si fière beauté qui ne se rende à l'amour. Or, madame, le jour qu'elle me donna rendez-vous dans son village, je la laissai grosse. Je mis auprès d'elle un conûden# attentif. ,

» Quand j'eus vaincu et tué l'empereur Maurice, ce confident m'apprit qu'à peine la nouvelle on. était venue aux oreilles d'Eryphile, que, ne pouvant supporter mon absence , elle résolut de venir me trouver : eMe prit le chemin des montagnes ; les douleurs de l'enfantement la surprirent en chemin dans un désert $ mon confident , qui raccompagnait, alla chercher du secours , et, voyant de loin une petite lumière , il y courut. Pendant ce temps-là , un habitant de ees lieux incultes arriva aux ons d'Eryphile ; elle lui dit qui elle était, et ne lui cacha point que j'étais le père de l'enfant; elle crut l'intéresser davantage par cette confidence , et, craignant de mourir dans les douleurs qu'eue ressentait , elle remit entre les mains de cet inconnu mon chiffre gravé sur une lame d'or, dont je lui avais fait présent.

j» Cependant mon confident revenait avec du monde $ l'inconnu disparut aussitôt , emportant avec lui mon fils , et le signe avec lequel on pouvait le reconnaître. La belle Eryphile mourut , sans qu'il nous ait été jamais possible de retrouver ni le voleur, ni le vol. Je vous ai déjà dit que la guerre et mes victoires ne m'ont pas laissé le temps de faire les recherches nécessaires. Aujourd hui , comme tout l'Orient est calme ainsi que je vous l'ai dit , je reviens dans ma patrie , rempli des deux sentimens de tendresse et de haine , pour m informer de deux vies qui me tourmentent j l'une est celle du fils de Maurice , 1 antre de mon propre fils.

» Je crains qu'un jour le fils de Maurice n'hérite de l'empire , je crains que le mien ne périsse 5 j'ignore même encore si cet enfant est un fils ou une fille. Je veux n épargner ni soins, ni peines : je chercherai par toute l'île , arbre par arbre , branche par branche , feuille par feuille , pierre par pierre , jusqu a ce que je trouve ou que je ne trouve pas , et que mes espérances et mes craintes finissent. »

I/HÉRÀCLIUS DE CÀLDÉRON. 1.139

CINTIA.

Si j^avais su votre secret plus tôt , j'aurais fait toutes les diligences possibles : mais je vais vous seconder.

PHOCAS

Quel repos peut avoir celui qui craint et qui souhaite ? Allons , ne différons point.

CINTIA IttifommN.

Allons , vous autres , pour prémices de la joie publique , recommencez vos chants. v

PHOCAS- Et vous autres , battez du tambour, et sonnez de la trompette.

CINTIA.

Faites redire aux échos :

PHOCAS

Faites résonner vos différentes voix :

Sicile , en cet heureux jour, Vois ce héros plein de gloire , Oui règne par la victoire, Mais encor plus par l'amour.

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