‹ Œuvres complètes de Voltaire, Volume 2, Part 2Chapitre 46 sur 466 · SCÈNE I re · texte numérisé non relu

SCÈNE I re

Le comte d'OLBAN, la barohmb de l'ORME.

LA BARONNE

Il faut parler , il faut , monsieur le comte, Vous expliquer nettement sur mon compte.

Ni vous ni moi n'avons un cœur tout neuf; Vous êtes libre , et depuis deux ans veuf:

Devers ce temps j'eus cet honneur moi-même; Et nos procès , dont l'embarras extrême Était si triste et si peu fait pour nous , Sont enterrés , ainsi que mon époux.

6i8 THÉÂTRE.

LE COMTE

Oui, tout procès m'est fort insupportable.

LA BARONNE

Nesuis-je pas, comme eux, fort haïssable?

4 LE COMTE

Qui? vous , madame?

LA BARONNE

Oui, moi. Depuis deux ans, Libres tous deux , comme tous deux par en s , Pour terminer nous habitons ensemble ; Le sang , le goût , l'intérêt nous rassemble.

LE COMTE

Ah! l'intérêt! parlez mieux.

LA BARONNE

Non , monsieur , Je parle bien , et c'est avec douleur j Et je sais trop que votre âme inconstante Ne me voit plus que comme une parente.

LE COMTE

Je n'ai pas l'air d'un volage , je croi !

Vous avez l'air de me manquer de foi.

LE COMTE à part.

Ah!

LA BARONNE

Vous savez que cette longue guerre Que mon mari vous fesait pour ma terre , A dû finir en confondant nos droits Dans un hymen dicté par notre choix :

Votre promesse à ma foi vous engage :

Vous différez, et qui diffère outrage.

LE COMTE

J'attends ma mère.

LA BARONNE

Elle radote ; bon !

LE COMTE

Je la respecte et je l'aime.

LA BARONNE

Et moi, non.

Mais , pour me faire un affront qui m'étonne, Assurément vous n'attendez personne , Perfide, ingrat!

LE COMTE

D'où vient ce grand courroux ?

Qui vous a donc dit tout cela ?

LA BARONNE

Qui? vous, Vous, votre ton , votre air d'indifférence,

NANINE. 619

Votre conduite , en un mot , qui m'offense , Qui me soulève et qui choque mes yeux : "*"* Ayez moins tort, ou défendez-vous mieux.

Ne vois- je pas l'indignité , la honte , L'excès , l'affront du goût qui vous surmonte ? ' , Quoi! pour l'objet le plus vil , le plus bas , Vous me trompez!

LE COMTE

Non , je ne trompe pas ; Dissimuler n'est pas mon caractère.

J'étais à vous , vous aviez su me plaire , Et j'espérais avec vous retrouver Ce que le ciel a voulu iri'enlevérj Goûter en paix , dans cet heureux asile , Les nouveaux fruits d'un nœud doux et tranquille; «-• Mais vous cherchez à détruire vos lois.

Je vous l'ai dit, l'amour a deux carquois :

L'un est rempli de ces traits tout de flamme , Dont la douceur porte la paix dans l'âme , Qui rend plus purs nos goûts, nos sentimens, Nos soins plus vifs , nos plaisirs plus touchant : L'autre n'est plein que de flèches cruelles , Qui , répandant les soupçons , les querelles , Rebutent l'âme , y portent la tiédeur , Font succéder les dégoûts h l'ardeur :

Voila les traits que vous prenez vous-même ^

Contre nous deux; et vous voulez qu'on aime !

LA BARONNE

Oui , j'aurai tort ! Quand vous vous détachez , C'est donc à moi que vous le reprochez!

Je dois souffrir vos belles incartades , Vos procédés , vos comparaisons fades.

Qu'ai-je donc fait pour perdre votre cœur?

Que me peut-on reprocher?

Votre humeur.

N'.en doutez pas; oui, la beauté, madame, Ne plaît qu'aux yeux : la douceur charme l'âme.

Là BARONNE.

Mais êtes- vous sans humeur, vous?

LE COMTE

Moi? non; J'en ai sans doute ; et , pour cette raison , Je veux , madame , une femhie indulgente , Dont la beauté douce et compatissante , À mes défauts facile à se plier, - Daigne avec moi nié réconcilier, Me corriger sans prendre un ton caustique , Me gouverner sans être tytànnique,

Et dans mon cœur pénétrer pas à pas , Comme un jour doux dans des yeux délicats.

Qui sent le joug le porte avec murmure ; L'amour tyran est un dieu que j'abjure.

Je veux aimer, et ne veux point seryir :

C'est votre orgueil qui peut seul m'avilir.

J'ai des défauts ; mais le ciel fît les femmes Pour corriger le levain de nos âmes , Pour adoucir nos chagrins , nos humeurs , Pour nous calmer , pour nous rendre meilleurs : C'est là leur lot ; et , pour moi , je préfère Laideur affable à beauté rude et fière.

LA BARONNE

C'est fort Ijien dit, traître; vous prétendez, - Quand vous m'outrez , m'insultez , m'excédez , Que je pardonne , en lâche complaisante, De vos amYmrs la honte extravagante?

Et qu'à mes yeux un faux air de hauteur Excuse en vous les bassesses du cœur?

LE COMTE

Comment, madame?

LA BARONNE

Oui , la jeune Nanine Fait tout mon tort. Un enfant vous domine , Une servante , une fille des champs , Que j'élevai par mes soins imprudens , Que par pitié votre facile mère Daigna tirer du sein de la misère.

Vous rougissez.

LE COMTE

Moi ! je lui veux du bien.

LA BARONNE

Non , vous l'aimez, j'-en suis très-sûre.

LE COMTE

. Eh bien!

Si je l'aimais , apprenez donc , madame , Que hautement je publîrais ma flamme.

LA BARONNE

Vous en seriez capable ?

LE COMTE

Assurément.

LA BARONNE

Vous oseriez trahir impudemment

De votre rang, toute la bienséance ;

Humilier ainsi votre naissance;

Et dans la honte où vos sens sont plongés ,

Braver l'honneur !

LE COMTE

Dites les préjugés.

Je ne prends point, quoi qu'on en puisse croire,

NAN1NE. 621

La vanité pour l'honneur et la gloire.

L'éclat vous plaît; vous mettes Ta grandeur Dans des blasons : je la veux dans le cœur.

L'homme de bien , modeste avec courage, Et la beauté spirituelle, sage, Sans bien, sans nom , sans tous ces titres vains , Sont à mes yeux les premiers des humains.

LA BARONNE

Il faut au moins être bon gentilhomme.

Un vil savant, un obscur honnête homme, Serait chez vous , pour un peu de vertu , Gomme un seigneur avec honneur reçu?

LE COMTE

Le vertueux aurait la préférence»

LA BARONNE

Peut-on souffrir cette humble extravagance ?

Ne doit-on rien, s'il vous plaît, à son rang? LE COMTE.

Être honnête homme est ce qu'on doit.

LA BARONNE

Mon sang Exigerait un plus haut caractère.

LE COMTE

Il est très*haut; il brave le vulgaire. v

LA BARONNE

Vous dégradez ainsi la qualité !

LE COMTE

Non; mais j'honore ainsi L'humanité.

LA BARONNE

Vous êtes fou : quoi! le public... l'usage....

LE COMTE

L'usage est fait pour le mépris du sage ; .

Je me conforme à ses ordres gênons ,

Pour mes habits , non pour mes sentimens.

Il fant être homme, et, d'une Ame sensée,

Avoir à soi ses goûts et sa pensée.

Irai-je en sot aux autres m'informer

Qui je dois fuir , chercher , louer , blâmer ? '

Quoi ! de mon être il faudra qu'on décide ?

J'ai ma raison ; c'est ma ronde et mon guidé.

Le singe est né pour être imitateur ,

Et l'homme doit agir d'après son cœur. ,

LA BARONNE

Voilà parler en homme libre , en sage. **•

Allés , aimez des filles de village , Cœur noble et grand j soyex l'heureux rifil

Du magister et du greffier fiscal ; Soutenez bien l'honneur «Je votre race.

LE COMTE

Ah, juste ciel! que -faut-il que je fasse?

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