SCÈNE VIII
M. DURU, LE MARQUIS revenant avec ÉRISE.
ÉRISE.
Eh! mon Dieu, quel lutin , Quand on va se coucher, tempête à cei te porte ? Qui peut crier ainsi de cette étrange sorte ?
LE MARQUIS
Faites donc moins de bruit; ne vous a-t-on pas dit Qu'après qu'on a dansé Ton va se mettre au lit? Jurez plus bas tout seul.
M. DURU
Je ne puis plus rien dire.
Je suffoque.
ÉRISE.
Quoi donc?
M. DURU
Est-ce un rêve, un délire ?
Je vengerai l'affront fait avec tant d'éclat. Juste ciel ! et comment son frère l'avocat Peut-il souffrir céans cette honte inouïe, Sans plaider ?
ERISE.
Quel est donc cet homme , je vous prie ?
LE MARQUIS
Je ne sais ; il parait qu'il est extravagant ; Votre père , dut-il , Ta pris pour son agent. ÉRISE.
D'où vient que cet agent fait tant de tintamarre ?
LE MARQUIS
Ma foi , je n'en sais rien ; cet homme est si bizarre !
ÉRISE.
Est-ce que mon mari , monsieur, vous a fâché ?
M. DURU
Son mari!... J'en suis quitte encore à bon marché. C'est là votre mari ?
ÉRISE.
Sans doute , c'est lui-même* M. DURU.
Lui? le fils de Gripon ?
ÉRISE.
C'est mon mari , que j'aime.
A mon père, monsieur, lorsque vous écrirez , Peignez-lui bien les nœus) dont nous sommes serrés. M. DURU.
Que la fièvre le serre !
LE MARQUIS
• ' Ah! daignez condescendre!...
Maître Isaac Gripon m'avait bien fait entendre Qu'à votre mariage on pensait en effet ; Mais il ne m'a pas dit que tout cela fût fait.
LE MARQUIS
Eh bien! je vous en fais la confidence entière. M. DURU.
Mariés?
ÉRISE.
Oui , monsieur.
M. DURU
De quand ?
LE MARQUIS
La nuit dernière.
M. DU BU regardant le marquis.
Votre époux, je l'avoue, est un fort beau garçon, -Mais il ne m'a point l'air d'être fils de Gripon.
LE MARQUIS
Monsieur sait qu'en la vie il est fort ordinaire De voir beaucoup d'enfans tenir peu de leur père. Par exemple, le fils de ce monsieur Du ru En est tout différent, n'en a rien.
M. DURU
Qui l'eût cru?
Serait-il point aussi marié lui?
Sans doute.
M. DURU
Lui?
LE MARQUIS
Ma sœur dans ses bras en ce moment-ci goûte Les premières douceurs du conjugal lien.
M. DURU
Votre sœur?
LE MARQUIS
Oui , monsieur.
M. DURU,
Je n'y conçois plus rien.
Le compère Gripon m'eût dit cette nouvelle.
LE MARQUIS
Il regarde cela comme une bagatelle.
C'est un homme occupé toujours du denier dix , Noyé dans le calcul , fort distrait.
M. DUl^J.
Mais jadis 11 avait l'esprit net.
LE MARQUIS
Les grands travaux et l'âge Altèrent la mémoire ainsi que le visage. *
M. DURU
Ce double mariage est donc fait ?
ÉRISE.
Oui, monsieur.
Je vous en donne ici ma parole d'honneur:
N'avez-vous donc pas vu les débris de la noce?
M. DURU
Vous m'avez tous bien l'air d'aimer le fruit précoce, D'anticiper l'hymen qu'on avait projeté.
LE MARQUIS
Ne nous soupçonnez pas de cette indignité; Cela serait criant.
M. DURU
Oh! la faute est légère.
Pourvu qu'on n'ait pas fait une trop forte chère, Que la noce n'ait pas horriblement coûté , On peut vous pardonner cette vivacité.
Vous paraissez d'ailleurs, ira homme assez aimable.
érïse.
Oh ! très-fort.
M. DURU
Votre sœur est-elle aussi passable?
LE MARQUIS
Elle vaut cent fois mieux.
M. DURU
& la chose est ainsi , Monsieur Duru pourrait excuser tout ceci.
Je vais enfin parler à sa 'femme , et pour cause....
Ah! gardez- vous-en bien> mo'nsièur; elle repose. Elle est trop fatiguée;" elle a pris tant de soins...
M. DURU
Je m'en vais donc parler à son fils?
ERISE.
Encor moins.
LE MARQUIS
U est trop occupé.
M. DURU
L'aventure est fort bonne.
Ainsi dans ce logis je ne puis voir personne?
LE MARQUIS
Il est de certains cas où des hommes de sens
Se garderont toujours d'interrompre les gens.
Vous voilà bien au fait; je vais avec madame
Me rendre aux doux transports de la plus pure flamme.
Écrivez à son père un détail si charmant.
ÉRISE.
Marquez-lui mon respect et mon contentement.
M. DURU
Et son contentement ! Je ne sais si ce père Doit être aussi content d'une si prompte affaire* Quelle éveillée !
LE MARQUIS
Adieu. Revenez vers le soir, Et soupez avec nous.
Bonjour, jusqu'au revoir.
LE MARQUIS
Serviteur;
ERISE.
Toute à vous.