‹ Œuvres complètes de W. Robertson [microforme] (volume 3)Chapitre 19 sur 132 · L'INTROLUCTION A L'HISTOIRE DU RÈGNE DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

L'INTROLUCTION A L'HISTOIRE DU RÈGNE DE CHARLES-QUINT

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NOTE 1, Sec. 1, p. 2.

La consternation générale qui se répandit parmi les Bretons, lorsque après le rappel des légions romaines, les Pictes et les Calédoniens vinrent les attaquer, peut faire juger combien ce peuple avait été avili par une longue servitude sous les Romains. Dans la lettre qu'ils adressèrent à Ætius et qu'ils intitulèrent : Les gémissemens de la Bretagne, ils s'expriment ainsi : «Nous ne savons plus de quel côté nous tourner. Les Barbares nous

À chassent vers la mer et la mer nous repousse vers les

Barbares. 11 ne nous reste que le choix entre ces deux

É genres de mort, ou d'être engloutis dans les flots, ou

d'être égorgés par le fer. » (His. Gildæ, ap. Gal., Hist. Brit. script. , p.6.) On a de la peine à croire que cette

4 lâche nation descendit de ces peuples belliqueux qui re- À poussèrent César, et qui défendirent si long-temps leur

liberté contre les armes romaines,

NOTE 2, SEcr. 1, p. 2.

Les nations barbares étaient non-seulement ignofantes ;

% elles regardaient la littérature avec dédain. Elles voyaient £ les habitans de toutes les provinces de l'empire plongés % dans la mollesse et redoutant la guerre; la lâcheté ne % pouvait manquer d’inspirer du mépris à une race d’hom- 4 mes si fiers et si belliqueux. « Lorsque nous voulons in- # sulter un ennemi, dit Luitprand, et lui donner des noms © odieux, nous l’appelons Romain. Ce nom seul renferme % tout cequ'on peut imaginer de bassesse, de lâcheté, d’avarice, de débauche, de mensonge, enfin l'assemblage % de tous les vices.» Æoc solo , idest quicquid luxuriæ, À quicquid mendacii, immo quicquid vitiorum est … comprehendentes. (Luitprand. ZLegat. apud Murat.

: Script. Tal., vol. W, part. 1, p. 481.) Des barbares ignorans attribuaïient cette corruption # des mœurs à l’amour des lettres, et lorsqu'ils se furent 4 établis dans les provinces qu'ils venaient de conquérir, i ils ne voulurent pas permettre qu’on donnât à leurs enfans aucune espèce d'instruction. «Car les sciences, disaient-ils, tendent à corrompre, à énerver et à avilir les | âmes. Celui qui s’est accoutumé à trembler sous la férule ' d’un pédagogue osera-t-il jamais regarder de sang-froid î une lance ou une épée ? » (Procop., De bell. Gothor., € liv.s, p. 4, ap. Script. bysant. vol. 1.) 11 s'écoula un grand nombre d'années avant que ces nations grossières LE et ennemies de tout savoir produisissent aucun historien i en état d'écrire leurs annales , de rendre compte de leurs { institutions et de leurs mœurs. Dans le cours de ce pé- * riode, la tradition de leur état ancien se perdit, et il ne | resta point de monument qui pût en donner dans la suite | aucune connaissance certaine à leurs écrivains. Jornan-

dès, Paul Warnéfride, Grégoire de Tours même, quoique les plus anciens et les plus accrédités des auteurs qui ont écrit l'histoire de ces peuples, n’apprennent rien de satisfaisant sur les lois et les mœurs des Goths, des Lombards et des Français. Ce n'est point à ces auteurs, mais aux historiens Grecs et Romains que nous devons le peu de connaissances, même imparfaites, que nous avons de l'état primitif de ces nations barbares.

NOTE 3, Secr. 1, p. 2.

Un trait que rapporte Priscus, dans son histoire de l'ambassade envoyée à Attila, roi des Huns, peint fortement cette passion pour la guerre qui régnait parmi les nations barbares. A la fin d’un repas que ce féroce conquérant denna aux ambassadeurs romains, deux Scythes s'avancèrent vers lui, et chantèrent un poème dans lequel ils célébraient ses victoires et ses talens militaires. Tous les Huns attentifs avaient les yeux fixés sur les Bardes; quelques-uns paraissaient charmés des vers et du chant; d'autres étaient transportés de joie en se rappelant leurs propres exploits, les vieillards fondaient en larmes, déplorant leur faiblesse et l’état d’inaction où l'âge les avait réduits. (Excerpta ex hist. Prisci rhrt. ap. Bysant, script.; edit. Venet., vol. 1, p. 45.)

NOTE 4, SECT. 1, p. 5.

L'Histoire d'Angleterre nous offre des détails qui confirment d’une manière remarquable les deux parties de ce raisonnement. Les Saxons firent la conquête de la Grande-Bretagne, avec le même esprit destructeur qui distinguait toutes les autres nations barbares; ainsi tous les anciens Bretons furent exterminés ou forcés de chercher un asile dans les montagnes du pays de Galles, ou réduits sous le joug ‘: ‘esclavage. Les Saxons introduisirent dans toute la Srctagne leurs lois, leurs mœurs, leur gouvernement et leur langage, et bientôt il ne resta aucun vestige des institutions antérieures à leur conquête. Le contraire arriva dans une révolution postérieure. Lorsqu'une seule bataille eut placé Guillaume de Normandie sur le trône de l'Angleterre, les habitans Saxons furent opprimés, mais non détruits, et le conquérant employa en vain tous les ressorts de son autorité et de sa politique pour assujettir ses nouveaux sujets aux institutions normandes. Quoique vaincus, les Saxons étaient encore beaucoup plus nombreux que leurs vainqueurs ; et lorsqu'ils commencèrent à se méler avec les Normands, leurs mœurs et leurs lois s’établirent par degrés. Les lois normandes étaient tyranniques et odieuses au peuple; elles sont tombées, la plupart, en désuétude, et l'on remarque aujourd'hui dans la constitution politique, ainsi que dans le langage des Anglais, plusieurs points essen-

tiels, qui sont évidemment d'origine Saxonne et non Normande.

NOTE 5, Secr. 1, p. 5.

L'historien Procope dit que c'est par un sentiment d'humanité qu'il n'entre dans aucun détail sur les cruautés exercées par les Goths: «Je ne veux pas, dit-il, transmettre à la postérité des monumens et des exemples de barbarie. » (Procop., De bell. Goth., liv.n1, cap, x, ap. Bysant. script., vol. À, p.126.) Mais comme la révolution dont j'ai parlé, et que je regarde comme une suite de l'établissement des nations barbares dans les provinces anciennement soumises à l'empire romain, n'aurait pu avoir lieu sile plus grand nombre des anciens habitans n'eût été totalement détruit, j'ai cru qu'un événement si important et qui a produit de si grands effets méritait d'être examiné avec une attention particulière, C'est ce motif qui m'engage à offrir aux regards de mes lecteurs une partie de ce déplorable spectacle, sur lequel Procupe a cru devoir jeter un voile. J'éviterai cependant d'entrer dans un long détail, et je me contenterai de recueillir quelques exemples des dévastations et des excès commis par deux des nations diverses qui s'élablirent dans l'empire romain,

Les Vandales furent les premiers de ces peuples qui envabirent l'Espagne. C'était une des provinces les plus riches et les plus peuplées de l'empire ; ses habitans s’étaient distingués par leur courage, et avaient défendu leur liberté contre les armées romaines avec plus d'opiniâtreté et pendant un plus grand nombre d'années qu'aucune autre nation de l'Europe. Mais la domination des Romains les avait tellement amollis, que les Vandales, qui entrèrent en Esparne °n 406, en achevèrent la conquête en moins de deux ans, et firent par la voie du sort le partage de ce royaume dès l’année 411. Idace, témoin occulaire de la désolation qui suivit l’irruption des Vandales, s'exprime ainai : « Les Barbares ravagèrent tout avec la plus grande férocité; la peste vint ajouter ses horreurs à cette calamité; la famine fut si générale, que les vivans furent obligés de se nourrir de cadavres. Ces terribles fléaux désolèrent à la fois ces malheureux royaumes. » (Idatii, Chron. ap. Bibl. patr., vol. VI, p. 1233 ; edit. Lugd. 1677.) Les Goths ayant attaqué les Vandales dans leurs nouvelles possessions, ces peuples se livrèrent une guerre sanglante : le pays fut ravagé par les deux partis; les villes qui avaient échappé à la fureur des premiers furent réduiles en cendres, et les habitans se virent exposés à toutes les horreurs que pouvait accumuler sur eux la cruauté gratuite de ces peuples barbares. ( Voyez la description qu'en donne Idace, Zbid., p. 1235 b., 1236, c. f.) Isidore de Séville et les autres auteurs contemporains racontent de même ces dévastations. (lsidor., CAron. ap.

Grot. Hist. Goth. 732.)

Après avoir ravagé l'Espagne , les Vandalc; passèrent en Afrique, l’an 428. L'Afrique était, après l'Égypte, la plus fertile des provinces romaines ; c'était un des greniers de l'empire, et un ancien écrivain l'appelle l’dme de la république. Les Vandales, quoique avec une armée qui n'avait pas plus de trente mille combattans, se rendirent, en moins de deux ans, les maitres absolus de cette province. Un auteur contemporain nous a laissé un récit effrayant des désastres causés par ces peuples. « Ils trouvèrent, dit-il, un pays bien cultivé, l’ornement de la

terre, et qui jouissait d'une heureuse abondance. Ils y

portèrent le fer et la flamme ; aucun endroit de cette belle province n’échappa à leur rage destructive ; tout fut dé-

peuplé, ravagé; ils arrachèrent les vignes et détruisirent les arbr’s, afin que ceux qui s'étaient sauvés dans les cavernes et dans des montagnes inaccessibles ne pussent plus trouver de nourriture, Ils exercèrent sur les pri. sonniers des cruautés inouies et recherchées, pour les obliger à découvrir leurs trésors ; plus ils en découvraient, plus ils voulaient en découvrir, et ils n'en devcnaient que plus inmplacables, Ni la faiblesse de l'âge ou de sexe, ni le rang, ni la noblesse, ni la sainteté du sacer. doce, ne pouvaient adoucir leur fureur ; plus, au contraire, les prisonniers étaient distingués, plus ils les accablaient d'outrages. Ils rasèrent tous les édifices publics qui avaient échappé à la violence des flammes, et ils laissèrent plusieurs villes sans un seul habitant, Lorsqu'il s'approchaient d'une place fortifiée, que leurs troupes indisciplinées ne pouvaient réduire, ils rassemblaient un grand nombre de prisonniers, les passaient au fil de l'épée, et les laissaient sans sépulture, afin que l'infection des cadavres forçât la garnison d'abandonner la place, » (Victor Vitens, De persec, Afr. ap. Bibl. patr., vol. VII, p. 666.) Saint Augustin, auteur contemporain, né en Afrique, fait une semblable description des cruautés des Vandales. (Oper., vol. X, p. 372. Edit. 1616.) Bélisaire vint attaquer les Vandales, environ cent ans après leur établissement en Afrique, et les en chassa. Procope, historien du même âge, cé:'rit ainsi les ravages occasionés par cette guerre : « L'Alsique, dit-il, était tellement dépeuplée, qu'on pouvait y voyager plusieurs jours de suite, sans y rencontrer un seul homme; et l’on peut dire sans exagération, que dans le cours de cette guerre, il périt au moins cinq millions de personnes. « Procop, AHist. Arc., cap. xvir., ap. By sant. script., vol. L'p. 315.)

Si je me suis arrêté un peu trop long-tenps sur les calamités de cette province, c’est qu’elles ont été décrites non-seulement par des auteurs contemporains, mais encore par des témoins oculaires. L'état actuel de l'Afrique est une preuve de tout ce qu'ils ont avancé; et plusieurs villes, des plus florissantes et des plus peuplées qu'il y eût dans cette province, ont été tellement ruinées qu'il ne reste pas même de vestiges du lieu où elles étaient construites. Cette terre féconde qui nourrissait l'empire romain est aujourd'hui presque entièrement inculte; el cette province que Victor, dans son latin barbare, appelle speciositas totius terræ florentis, est devenue retraite des pirates et des brigands.

Tandis qu’une partie de l'empire romain était en proic aux fureurs des Vandales, l’autre partie était ravagée par les Huns; de toutes ces hordes de Barbares, celle-ci était la plus formidable et la plus féroce. Ammien Marcellin, auteur de ce temps-là et l’un des meilleurs historiens du Bas-Empire, donne une description de leurs mœurs et de leur gouvernement, Ces peuples ressemblaient beaucoup aux anciens Scythes et aux Tartares modernes. On trouve aussi dans une partie de leur caractère et de leurs usages quelques conformités avec les sauvages du nord de l'Amérique. Leur passion pour la guerre et pour l'action était extrême. « Les peuples policés, dit Ammien, aiment le repos et la tranquillité ; les Huns se plaisent dans les combats et les dangers ; c'est pour eux un bonheur de périr les armes à la main, et une infamie, de mourir de

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PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENS

vieillesse ou de maladie. ls se gloriñfent du nombre des ennemis qu'ils ont tués ; et le plus brillant ornement de la victoire c'est d'attacher aux harnais de leurs chevaux la chevelure de ceux qui ont péri sous leurs coups, » ( Ain. Marcel., liv, xxx, p. 477, Edit, Gronov. Lugd. 1693, ) Leurs incursions dans l'empire commencèrent au avt siècle, Les Romains, quoique déjà accoutumés aux fureurs des nations barbares, étaient étonnés des horribles dévastations qu'exerçaient les Huns. La Thrace, la Pannonie et l'Hiyrie furent ravagées les premières, Comme ils n'avaient dessein de former aucun établissement en Europe, leurs incursions étaient fréquentes : Procope a compté qu'il y avait eu à chaque invasion 200,000 personnes égorgées ou trainées en esclavage. (Proc., #ist. arc. ap. Bys. script., vol. 1, p. 316.) La Thrace , qui était la province la mieux cultivée de cette partie de l'empire romain, fut changée en un désert ; et lorsque Priscus accompagna les ambassadeurs qu'on envoyait à Attila, il y trouva plusieurs villes entièrement inhabitées, à l'exception de quelques misérables fugitifs qui s'étaient réfugiés dans les ruines des églises ; et la campagne était couverte des ossemens de ceux qui avaient été moissonnés par le fer des Barbares, ( Proc., ap. Bysant, script., vol. 1, p. 34.) Attila fut reconnu roi des Huns l'an 434. C'est l’un des plus grands et des plus hardis conquérans dont l’histoire fasse mention. 1 étendit son empire sur toutes ces vastes contrées, comprises sous les noms généraux de Scythie et de Germanie, dans l’ancienne division de la terre. Tandis qu'il faisait la guerre aux nations barbares, il tenait l'empire romain dans des alarmes continuelles, et exigeait des subsides considérables des faibles et timides empereurs qui régnaient alors. En 451, il entra dans les Gaules à la tête d'une armée , formée par les différentes nations qu'il avait conquises ; c'était la plus nombreuse de toutes les armées barbares qui fussent encore entrées dans le territvire de l'empire. Attila fit un dégât horrible ; non-seulement il ravagea les campagnes, mais il pilla et saccagea les villes les plus florissantes. Toutes ces horreurs sont décrites par Salvien, De Gubernat. Dei. Edit. Baluz. Paris, 1669, p. 139, et par Idace, ubi supr., p. 1235. La fameuse bataille donnée près de Châlons, arrêta les progrès d’Attila : s’il en faut croire les historiens de ce temps-là, elle ne coûta pas moins de trois cent mille homines. (ldat., ibid. Jornandes, de Reb. Getic. ap. Grot. Hist. goth., p. 671. Amsterd., 1665.) L'année suivante, Attila forma la résolution d’attaquer le centre même de l'empire. Il marcha en ltalie, qu'il ravagea avec une fureur, animée par le sentiment de sa dernière défaite. Ce que l’lalie éprouva de calamnilés dans l'invasion des Huns surpasse toutes celles qui avaient suivi les irruptions précédentes des Barbares. Conringius a rassemblé plusieurs passages d'anciens historiens, qui prouvent que les ravages causés par les Huns et les Vandales dans les contrées situées au bord du Rhin , ne furent ni moins atroces, ni moins funestes à l’espèce humaine, (Exercilat, de Urbib. Germ, oper., Vol. 1, p. 489.) Mais l'imagination craint de s’arréter sur ces scènes de carnage et de désolation ; on ne peut sans horreur contempler ces destructeurs de l'humanité, se baiguant à plaisir dans le sang et les larmes des hom mes. La preuve la plus convaincante de la cruauté, aussi bien que de l'étendue des ravages causés par les Barbares, c'est l'état dans lequel parait avoir été l'Italie pendant

plusieurs siècles, après que ces peuples s'y furent établis, Dès qu'un pays cesse d’être très peuplé, on y voit les arbres et les buissons croitre dans les terres incultes et forier insensiblement de grandes forêts, tandis que le débordement des rivières et les eaux croupissantes convertissent en lacs et en marais le reste du pays. L'ancienne ltalie, le centre du luxe et de l'élégance des Romains, était cultivée avec un soin extrême ; mais les Barbares l'ont tellement dévastée et en ont si absolument détruit tous les ouvrages de l'industrie et de la culture, que dans le vint siècle, l'Italie parait n'avoir été couverte que de forêts et de vastes marais. Muratori entre dans un long détail sur la situation et les limites de cette contrée, et prouve, par les témoignagesles plus authentiques, qu'une grande partie du terrain, davs toutes les différentes provinces de l'Italie, était ou couverte de bois, ou ensevelie sous les eaux ; et il ne faut pas croire que ce fussent seulement des endroits naturellement stériles ou peu importans ; c'étaient des cantons que les écrivains anciens nous représentent comme extrémement fertiles, et qui sont aujourd'hui très bien cultivés. (Murat., #ntiquit. Ital. med. ævi, Dissert., xxx, vol, I, p. 149 - 153, etc.) On trouve une forte preuve de tout ceci dans une description de la ville de Modène, que nous a laissée un auteur du x® siècle. (Murat. Scrip. rer. Zlal., vol. I, part. nt, p. 691.)

Al paralt que les dévastations des Barbares ont été les mêmes dans les autres pays de l'Europe. Dans plusieurs des plus anciennes chartes qui subsistent aujourd’hui, les terrains qu'on accorde aux monastères ou aux particuliers sont distingués en terrains cultivés et habités, et en terrains déserts, eremi. On voit des exemples de terres accordées à des particuliers, parce qu'ils les avaient prises dans le désert , ab eremo, et qu'ils les avaient ensuite peuplées et cultivées. C'est ce qui est prouvé dans une charte de Charlemagne, publiée par Eckart, ( De Reb. Franciæ orient.,vol.W, p.864.) Et dans plusieurs autres chartes accordées par les successeurs de ce prince, et citées par Du Cange, au mot Eremus. Muratori ajoute que pendant le vau£ et le 1x° siècle, l'Italie était infestée de loups et de bêtes sauvages. C'est une autre freuve que le pays était absolument dépourvu d'habitans. (Murat., 4ntiquit., vol. 1H, p. 163.) Ainsi l'Italie qui avait fait la gloire de l’ancien monde par sa fertilité et sa culture, se trouvait réduite à l'état d’une colonie naissante et que l'on commence à peupler.

Je ne doute pas qu’il n’y ait de l’exagération dans quelques-unes des descriptions que j'ai rapportées. Je sais même que ces nations barbares ne se conduisirent pas toutes de la même manière en formant leurs nouveaux établissemens; les unes paraissaient déterminées à détruire entièrement les anciens habitans ; d’autres étaient plus disposées à s'incorporer avec eux. 11 n'est pas de mon sujet de rechercher les causes de cette différence dans la conduite des conquérans, ni de décrire l’état des contrées où les anciens habitans furent traités avec plus de douceur. Les faits que j'ai rapportés suffisent pour prouver que les invasions et les établissemens des nations du Nord dans l’empire romain ont occasioné une destruction de l'espèce humaine, beaucoup plus grande que la plupart des écrivains ne semblent le croire.

NOTE 6, Sucr, à, p. 5.

J'ai observé à la note 2, que c'est aux seuls écrivains grecs et romains que nous devons le peu de connaissances certaines que nous avons aur l'état primitif des uations barbares, Heureusement, deux de ces anciens auteurs, de tons les hommes qui ont écrit, les plus capables peut-être d'observer avec un discernement profond et de peindre avec fidélité, avec énergie les mœurs et les institutions de ces peuples, nous en ont laissé un détail auquel se rapporte assez tout ce que les autres auteurs en ont dit, Le lecteur devinera aisément que je veux parler de César et de Tacite, Le premier fait en peu de mots le portrait des anciens Germains, dans quelques chapitres du sixième livre de ses commentaires ; l'autre a écrit un ouvrage exprès sur ce sujet. Ce sont là les monumens de l'antiquité les plus précieux et les plus instructifs pour les habitans actuels de l'Europe. Voici ce que nous y apprenons :

to L'état de la société chez les anciens Germains était très grossier et très simple. Ils ne subsistaient que par la chasse ou le pâturage. ( Cæs., lib, vs, cap. xx1.) Îls négli- Geaient l'agriculture, et vivaient en général de lait, de fromage et de viande. ( Zbid., cap xxu.) Tacite rapporte à peu près la même chose, ( De Morib. Germ., cap. 14, 15, 23, ) Les Goths négligeaient également l'agriculture. (Prise., Rhet, ap. Bysant. script., vol. 1, p. xxxt. B.) L'état de la société n'était pas plus avancé chez les Huns; ils dédaignaient de cultiver la terre et de toucher une charrue, (Am. Marcel., lib. xxxt, p. 475.) Les Alains avaient les mêmes mœurs. (/bid., p. 477.) Tant que la société resta dans ce premier état, les hommes, en s'unissant ensemble, ne sacrifiérent qu'une très petite portion de leur indépendance naturelle.

2° Chezles anciens Germains, l'autorité du gouvernement civil était très limitée. Pendant la paix ils n'avaient aucun magistrat commun et fixe; c'étaient les chefs ou principaux de chaque district qui rendaient la justice et jugeaient les différends. (Cæs., tbid., cap. xxur.) Leurs rois n'avaient pas un pouvoir absolu et illimité; leur autorité consistait plutôt dans le privilége de conseiller, que dans le droit de commander Les affaires de peu de con séquence étaient décidées par les chefs; mais les objets d'un intérêt plus général et plus important étaient soumis au jugement du corps entier de la nation. (Tacit., c. vin et x.) Les Huus délibéraient aussi en commun sur toutes les affaires essentielles, et n'étaient point soumis à l'autorité d'un roi. ( Am. Marcel., lib. xxx1, p. 473.)

3° Chaque individu chez les anciens Germains avait la liberté de s'engager dans une expéllition militaire proposée; et il ne paraît pas que l'autorité publique lui imposät aucune obligation à cet égard. « Lorsqu'un chef proposait quelque expédition, dit César, ceux qui approuvaient le projet et consentaient de suivre le chef, se levaient et déclaraient leur résolution ; s'ils manquaient ensuite à cet engagement , ils passaient pour des lâches, des traitres à la patrie, et étaient réputés infâmes. (Cæs., ibid., cap. xx.) Tacide indique la même coutume, mais d’une manière plus obscure. (Tacit., cap. 1 et 1v.) Comme chaque individu était indépendant et maitre absolu de ses actions, celui qui voulait devenir chef avait donc un grand intérêt à se faire des partisans, à les attacher à sa personne et à ses projets. César les appelle ambacti et clientes ,

c'est-à-dire, suivans où cliens, Tacite leur donne le nom de comites (compagnons.) La principale distinetion et le pouvoir d'un chef consistaient à être accompagné d'une troupe nombreuse de jeunes gens choisis, Cette jeunesse faisait pendant la paix la gloire et l'ornement de la nation, et sa sûreté pendant la guerre, Un chef se conservait l'affection de ses compagnons par des présens d'armes ou de chevaux, ou par les repas, plus abondans que recherchés, qu'il leur donnait, (Tacit., cap, 14 et 15.) Par une suite de cet esprit de liberté et d'indépendance personnelle, que les Germains conservèrent même après qu'ils furent unis en société, ils resserrérent la juridiction personnelle de leurs magistrats dans des limites très étroites ; ils se réservèrent et exercérent tous les droita de la vengeance personnelle ; le magistrat n'avait le pouvoir ni d'emprisonner un homme libre , ni de lui infliger aucune peine corporelle. (Tacit., cap. vi.) Chaque individu était même obligé de tirer vengeance des affronts ou des torts qu'on avait faits à ses parens où à ses amis, Les inimitiés devenaient héréditaires, mais elles n'étaient pas implacables. Le meurtre même s’expiait en dénnant un certain nombre de bestiaux, (Tacit., cap. xxr.) Une partie de l'amende était pour le roi ou l'état ; le reste pour la personne offensée ou ses parens. (/bid., cap. xu1.)

Quoique ces particularités sur les mœurs et les usages des Germains soient connues de tous ceux qui sont versés dans la littérature ancienne, j'ai cru cependant devoir les rapporter dans l'ordre que je leur ai donné, et les mettre sous les yeux des lecteurs moins instruits, parce qu'elles confirment ce que j'ai dit de l'état des nations barbares, et qu'elles peuvent servir à éclaircir toutes les observations que j'aurai occasion de faire sur les changemens arrivés dans leur gouvernement et leurs mœurs, Les lois et les coutumes que ces peuples introduisirent dans les pays où ils s'établirent, forment le meilleur commentaire des écrits de César et de Tacite; et réciproquement les observations de ces deux écrivains font la meilleure clef pour bien entrer dans l'esprit de ces lois et de ces coutumes.

1 y a dans le témoignage de César et de Tacite sur les Germains une circonstance qui mérite attention, Le morceau que César nous a laissé sur les mœurs des Gerimains, a été écrit plus de deux cents ans avant que Tacite compost son traité sur le même sujet. Un siécle est un espace de temps très considérable pour les proyrès des mœurs d'une nation, surtout si pendant cet intervalle cette nation grossière et non civilisée a eu beaucoup de commerce avec des états plus policés. Les Germains étaient dans ce cas-là ; ils commencèrent à connaitre les Romains lorsque César passa le Rhin; et leur communication avec ce peuple s'étendit tous les jours depuis cet événement jusqu'au temps où Tacite écrivit, On remarque d’ailleurs qu'il y avait une différence considérable dans l'état social de chacune des différentes tribus de la Germanie. Les Suétones, par exemple (Suiones), avaient déjà fait tant de progrès dans la civilisation, qu'ils commencaient à se corrompre, (Tacit., cap. xrav.) Les Fennes, au contraire (Fenni), étaient si barbares, qu'on s'étonne qu'ils aient pu subsister. ( Zbid., cap. xLvi.) Ces deux circonstances ne doivent pas être négligées par ceux qui veulent décrire les mœurs des Germains, ou établir quelque théorie po litique sur l’état de la société chez ces peuples.

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PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENS

hors de propos d'observer que, quoique les altérations qui se firent successivement dans les institutions des différens peuples qui avaient conquis l'empire romain, et quoique les progrès qu'ils avaient faits dans la civilisation eussent entièrement changé leurs mœurs, on pourrait cependant en retrouver l'imayre dans celles d'une race d'hommes qui estencore à peu près dans le même état de société où se trouvaient les Barbares du Nord lorsqu'ils s'établirent dans leurs nouvelles conquêtes. Je veux parler des sauvages de l'Amérique septentrionale. Ce n'est donc pas une digression superflue, ou une simple recherche de curiosité, que d'examiner ai cette similitude dans l'état politique a produit quelque ressemblance entre les mœurs et le caractère de ces peuples divers, S'il se trouve que cette ressemblance soit frappante, elle fournira une plus forte preuve de la vérité du portrait qu'on a fait des anciens habitans de l'Europe, que le témoignage même de César et de Tacite,

1° Les Américains ne subsistent guère que par la pêche ou la chasse, Il y a des tribus qui négligent absolument l'agriculture, Parmi celles qui cultivent quelques portions de terrain près de leurs cabanes, ce sont les femmes qui sont chargées de ce soin, ainsi que de tous les autres travaux. (Charlevoix, Journal Historique d'un voyage en Amérique, in-4°, Paris, 1744, p. 334.) Dans un tel état de société, les hommes ayant peu de besoins ordinaires et leur dépendance mutuelle étant très bornée, leur union est extrémement foible et imparfaite ; et ils doivent continuer de jouir de leur liberté naturelle presque sans altération. Le premier sentiment d’un sauvage de l'Amérique, c'est que tout homme est né libre et indépendant , et qu’il n'y a aucune puissance sur la terre qui ait le droit de restreindre et de limiter sa liberté naturelle, On trouve à peine quelque apparence de subordination entre eux, soit dans le gouvernement civil, soit dans le gouvernement domestique. Chacun fait ce qu'il lui plait : un père, une mère et leurs enfans vivent ensemble comme des êtres que le hasard a rassemblés , et qu'aucun lien n’attache les uns aux autres. Leur manière d'élever leurs enfans est très conforme à ce principe : ils ne les châtient jamais, même dans la première enfance, et dans un âge plus avancé on les laisse entièrement maltres de leurs actions, et ils ne sont obligés d'en rendre compte à personne, (Zdem , p. 272 et 273.)

2 Leurs magistrats civils n’ont qu'une autorité extrémement bornée. Dans la plupart des tribus, le sachem ou chef est choisi par la tribu même ; on lui donne un conseil composé de vieillards et sans l'avis duquel il ne peut décider aucune affaire d'importance. Les sachem ne forment aucune prétention à jouir d'une grande autorité; car ils proposent et prient plutôt qu'ils ne commandent, et l’obéissance de la nation est entièrement volontaire. (Zdeim, p. 266, 268.)

3° Ce n’est point par force, mais volontairement , qu'ils s'engagent dans une expédition militaire, et quand la guerre a été résolue, un chef se lève et s'offre pour conduire la troupe. Alors ceux qui sont de bonne volonté (car on ne force personne) se lévent tous l'un après l'autre, et chantent la chanson de guerre. Mais si après celte cérémonie, quelqu'un des guerriers refusait de suivre le chef avec lequel il s’est engagé, il courrait risque de perdre la vie et serait regardé comme le plus infâme de tous les honnnes. ( Zdem , p. 217, 218.)

4° Ceux qui s'engagent à suivre un chef, s'attendent à être traités avec beaucoup d'attention et d'égards, et il eat obligé de leur faire des présens d'une valeur considérable, ( Zdem, p. 218.)

5° Le magistrat parmi eux n'a presque aucune juridiction criminelle, ( Zdem, p. 272.) La personne ou la famille qui a reçu une injure, peut en tirer la vengeance qu'elle veut. ( Zdem, p. 274.) ls sont implacables dans leur vessentiment, et le temps ne peut éteindre ui même affaiblir Le désir d'une juste vengeance. C'est le principal héritage que les pères en mourant laissent à leurs enfans ; et le soin de venger un affront se transmet de génération en génération, jusqu'à ce que l'occasion arrive de satisfaire ce sentiment, (Zdem, p.309.) Quelquetois cependant , la partie offensée s'apaise; on fixe une compensation pour un meurtre qui aura été commis. Les parens du mort reçoivent le présent dunt on est convenu ; et il consiste ordinairement en un prisonnier de guerre qui prend la place et le nom de celui qui a été tué, et qui est adopté dans la famille, (Zdem , p. 274.)

On trouve la même ressemblance dans plusieurs autres points. B suffit pour mon objet d'avoir indiqué les rapports qui se trouvent dans les grands traits qui distinguent et caractérisent ces nations diverses. Bochard et d'autres philologues du dernier siècle, qui ont employé plus d'érudition que de science à suivre les émigrations des différens peuples, et qui sur le trait le plus léger de ressemblance, croyaient voir une affinité parfaite entre des nations fort éloignées les nnes des autres et concluaient hardiment qu'elles avaient eu la même origine, n'auraient pas manqué d'affirmer avec confiance, en voyant une ressemblance si parfaite entre les barbares conquérans de l'empire romain et les sauvages de l'Amérique, que c'était le même peuple. Mais un philosophe se contentera seulement d'observer, que le caractère des nations dépend de l’état de société sous lequel elles vivent, et des institutions politiques établies parmi elles ; et que dans tous les temps et dans tous les lieux , les hommes placés dans les mêmes circonstances, auront les mêmes mœurs et se montreront sous la même forme.

Je n'ai étendu cette comparaison entre les anciens Germains et les sauvages de l'Amérique, que jusqu'où elle était nécessaire pour éclaircir mon sujet. Je ne prétends pas que l'état social chez ces deux peuples, fut parfaitement égal, Plusieurs des tribus germaines étaient plus civilisées que les Américains. 11 y en avait à qui l'agriculture n'était pas étrangère, et presque toutes avaient des troupeaux qui faisaient leur principale subsistance, tandis que le plus grand nombre des hordes américaines ne vivent que de leur chasse, et sont plus grossières et plus simples encore que les anciens Germains. Cependant il y a entre leur état social une ressemblance plus frappante qu'on n’en a jamais observé parmi deux races d'hommes, et il en est résulté une conformité de mœurs surprenante.

NOTE 7, SECT. 1, p. 5.

Le butin qu'avait fait une armée appartenait à toute l'armée ; et le roi lui- même n’y avait d'autre part que celle qui lui était échue par le sort. L'histoire des Francs nous offre à cet égard un exemple remarquable. L'armée de Clovis, le fondateur de la monarchie française, en billantune église, avait enlevé parmi d’autres effeis sacrés

un vase d'une grandeur et d’une beauté extraordinaires. L'évêque envoya sur-le-champ des députés à Clovis, pour le supplier de rendre ce vase, afin de l’employer aux usages saints auxquels il avait été destiné. Clovis dit aux députés de le suivre à Soissons , où devait se faire le partage du butin, et il leur promit que si ce vase lui tombait en partage, il le rendrait à l'évêque. Lorsqu'on fut arrivé à Soissons, tout le butin fut réuni en un monceau au centre de l'armée. Alors Clovis demanda qu'avant de faire aucun partage on lui accordât ce vase par-dessus sa part. Chacun parut disposé à favoriser le roi et à acquiescer à sa demande; mais un soldat audacieux et féroce lève sa hache d'arme, en frappe le vase avec violence, et dit au roi d'une voix ferme : « Vous n'aurez rien ici que ce que le sort vous donnera. » (Greg. Turon., Æist. Franc., lib. x1, cap. xxvit, p. 70, pens. 1610.)

NOTE 8, SECT. 1, p. 7.

L'histoire de l'établissement et des progrès du système féodal est un objet intéressant pour toutes les nations de l'Europe. Les lois et la jurisprudence de quelques pays sont encore presque entièrement féodales. Dans d'autres, on voit que plusieurs pratiques établies par la coutume, ou fondées sur des règlemens, ont pris naissance dans le système féodal , et qu’elles ne peuvent être bien entendues sans la connaissance des principes particuliers à ce système. Plusieurs auteurs, très célèbres par leur génie et leur érudition, ont fait tous leurs efforts pour éclaircir ce sujet ; mais ils y ont laissé encore beaucoup d'obscurité. Je vais tâcher de suivre avec précision les progrès ou les variations des idées q'e les nations barbares s'étaient faites sur la propriété des terres, et d'exposer les causes qui ont occasioné ces variations, ainsi que les eftets qui en sont résultés.

ll paraît que la propriété des terres a subi successivement quatre sorles de révolutions chez les peuples qui s’établirent dans les différentes provinces de l'empire romain.

19 Tant que les nations barbares restèrent dans leur pays natal, elles ne connurent point la propriété des terres, et n’eurent aucune limite fixe à leurs possessions. Après avoir laissé quelque temps paître un troupeau dans un canton, toute la famille quittait bientôt ce canton pour aller s'établir dans un autre , qu'elle abandonnait de même peu de temps après. Une espèce de propriété si imparfaite n’imposait aux individus aucune obligation positive de servir la communauté ; et tout ce qu'ils faisaient pour elle était purement volontaire. ll était donc libre à chacun de prendre la part qu’il voulait à une expédition militaire- Ainsi l’on ne suivait un chef à la guerre que par attachement et sans aucune idée de devoir. Nous en avons rapporté des preuves sensibles dans la note 6. Tant qu'il n’y eut pas d'autre propriété, il n’est pas possible de rien découvrir dans leurs usages qui ait la moindre ressemblance avec la tenure féodale, ou avec la subordination et le service militaire introduits par le système féodal.

2° Quand ces peuples s’établirent dans les pays subjugués, l’armée victorieuse partagsea les terres conquises ; chaque soldat regardait la portion qui lui était échue en partage, comme une récompense due à sa valeur, et

comme un établissement conquis par son épée: et ilen |

prenait possession comme homme libre en toute propriété. Il en jouissait pendant sa vie ; il pouvait en disposer à son gré, et la laisser en héritage à ses enfans. La propriété des terres reçut alors une forme constante et stable. Elle fut en même temps allodiale , c'est-à-dire que le possesseur avait le droit absolu de propriété et de domaine, et qu’il ne relevait d'aucun souverain ou seigneur auquel il fût obligé de rendre hommage et de consacrer ses services. Cependant comme ces nouveaux propriétaires (ainsi qu’on l’a observé dans l'introduction) se voyaient exposés à être troublés dans leurs possessions par le reste des anciens habitens , et qu’ils couraient le danger, pius redoutable encore, d’être attaqués par des barbares aussi avides et aussi féroces qu’eux-mêmes, ils sentirent la nécessité de s’imposer volontairement des obligations de défendre la communauté, plus étroites et plus expresses que celles auxquelles ils avaient été soumis dans leurs habitations natales. En conséquence, dès que ces peuples se fixèrent dans leurs nouveaux établissemens, chaque homme libre s'obligea à prendre les armes pour la défense de sa nation ; et quand il refusait ou négligeait de remplir ce devoir, il encourait une peine considérable. Je ne prétends pas qu'il y ait eu à cet égard aucun contrat revétu de formalités et ratifié par des cérémonies légales. Cette obligation, ainsi que les autres conventions qui lient ensemble les membres de toute société, n’était fondée que sur un consentement tacite. La sécurité et la conservation mutuelle des individus les engageaient à en reconnaître l'autorité, et à en maintenir l'exécution. Nous pouvons remonter à l’origine de cette nouvelle obligation des propriétaires des terres, et l’observer à un période très reculé de l’histoire des Francs. Chilpéric, qui commenca son règne l’an 562, condamna à une amende ( bannos jussit exigi) certaines personnes qui avaient refusé de l'accompagner dans une expédition. ( Greg. Turon., lib. v, cap. xxvi, p. 211.) Childebert, qui monta sur le trône en 576, imposa la mème peine à quelques-uns de ses sujets coupables du même crime. (Zbid., lib. vis, cap. XEn, p. 372.) Charlemagne ordonna que chaque homme libre qui possédait en propriété cinq mansi, c’est-à-dire soixante acres de terrain, marcherait en personne contre l’ennemi. (Capit., an. 807.) Louis-le-Débonnaire, en 815, accorda des terres à quelques Espagnols qui s'étaient enfuis à l'approche des Sarrasins, et leur permit de s'établir dans ses états, à condition qu’ils serviraient à l’armée comme les autres hommes libres. (Capit., vers. 1, p. 500.) Par ce mot de terre possédée en propriété, dont la loi de Charlemagne fait mention, il faut entendre, conformément au style de ce temps-là, une terre allodiale; car allodes et proprietas, allodum et proprium , étaient des mots parfaitement synonymes. (Du Cange, voc. Alodis.)

Muratori a publié deux chartes qui contiennent l: preuve la plus claire de la distinction établie entre la possession allodiale et la possession bénéficiaire ; et il parait par ces deux monumens qu’une personne pouvait avoir une partie de son bien en propriété allodiale, dont elle avait le droit de disposer à son gré, et l’autre partie à titre de bénéfice, n’en ayant que l'usufruit, et la propriété retournant après sa mort au seigneur supérieur (Murat., 4atiq. Hal. medit ævi, vol. À, p. 569-565.) La méme distinction se tronve indiquée dans un capititaire

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