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PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENS
de justice à donner témoignage contre un homme libre. | (Du Lange, voc. Sereus, vol. VI, 451. Potgiess., liv. ur, chap. n1.)
2° Les vilains (vi/lani) formaient la troisième classe
des habitans de la campagne ; ils étaient également altachés à la glèbe ou à une métairie, dont le nom {vi/le) leur avait donné le leur ; et il passaient avec la métairie à celui qui ex devenait le propriétaire. (Du Cange, voc. Villanus.) Les vilains différaient des esclaves en ce qu’ils payaient à leur mattre une rente fixe pour la terre qu'ils cultivaient; et dès qu'ils avaient payé ce tribut, tous les fruits de leur travail et de leur industrie leur appartenaient en toute propriété. Cette distinction est établie par Pierre Fontaine, Vie de saint Louis, par Joinville, p. 119, édit. de Du Cange. Muratori rapporte plusieurs cas qui furent décidés conformément à ce principe. (/bid., p.773. Antiquit., etc.)
3° La dernière classe des personnes employées à l’agriculture, était celle des hommes libres. Ceux-ci sont distingués par différens noms que leur donnent les écrivains du moyen-âge, tels que arimanni, conditionales ,originarii, tributales , etc. 11 y a lieu de croire que c'étaient des personnes qui possédaient quelque petit bien en franc-alleu, et qui en outre cultivaient quelque ferme appartenante à des voisins plus riches, et pour laquelle ils payaient un revenu fixe, en s’obligeant en même temps à faire plusieurs petits services, x pralo vel in messe, in araturd vel in vineä; comme de labourer une certaine étendue de la terre du seigneur, et de l'aider pendant les moissons, les vendanges, etc. On en trouve une preuve très claire dans Muratori, vol. 1, p. 812, et dans Du Cange, sous chacun des mots que nous avons rapportés plus haut. Je n’ai pas pu découvrir si ces arimanni, elc., étaient amovibles à volonté, ou s'ils tenaient leurs fermes à bail pour un certain nombre d’années. La prennière hypothèse, si l’on en juge par le génie et les principes de ces siècles, paraît plus probable ; cependant ces mêmes hommes étaient réputés hommes libres dans | le sens le plus honorable de ce mot. Ils jouissaient de tous les priviléges attachés à cette condition, et même on les appelait pour servir en guerre, honneur auquel un esclave ne pouvait prétendre. (Murat, 4#ntig., vol. 1, p. 743; vol. Il, p. 446.)
L'exposé que je viens de tracer de la condition de ces trois différentes classes d'hommes mettra le lecteur en état de sentir toute la force d’un argument que je produirai, pour confirmer ce que j’ai dit dans le texte concernant l’état malheureux du peuple. Malgré l'énorme différence qui se trouvait entre la première et la dernière de ces classes, l'esprit de tyrannie des grands pro- | priétaires des terres était si ardent, et les occasions qu’ils avaient d'opprimer ceux qui s'étaient établis dans leur territoire et de rendre leur condition insupportable, étaient si fréquentes, que plusieurs hommes libres renoncérent par désespoir à leur liberté, et se soumirent | volontairement, en qualité d'esclaves, à leurs tyrans. Ils | en vinrent à cette extrémité dans le dessein de donner à | leurs maîtres un intérêt plus immédiat de les protéger ! et de leur fournir leur subsistance et celle de leurs fa- | milles. Les formes de cette soumission, connue alors sous le nom d'obnoæxiatio, ont été conservées par Marculfe, | liv.n, chap. xxvur,et par l'auteur anonyme de la collec- ! tion d'anciennes formules, publiée par Bignon. '
On voit dans ces deux auteurs que l’obnoxialion est l'état de misère et d'oppression de la personne qui renonce à sa liberté. 11 était même plus ordinaire aux hommes libres de céder à des évêques ou à des abbés leur liberté, afin d'avoir part à la sûreté particulière dont jouissaient les vassaux et les esclaves des églises et des monastères, et qu’ils devaient à la vénération superstitieuse qu'on avait pour le saint sous la protection immédiate duquel on était censé se mettre. ( Du Cange, voc. Oblatus, vol. IV, p. 1280.) Il fallait que cette condition fût en effet bien misérable, puisqu'elle portait un home libre à renoncer volontairement à sa liberté, et à se mettre lui-même, comme esclave, à la disposition d’un autre, Le nombre des serfs, chez toutes les nations de l'Europe, était prodigieux. En France, au commencement de la troisième race , la plus grande partie de la classe inférieure du peuple était réduite à cette condition. (Esprit des Lois, liv. xxx, chap. 1.) En Angleterre, c'était la même chose. (Brady, Preface to gener. hist.) On trouve plusieurs faits curieux relativement à la condition des vilains ou esclaves en Angleterre, dans les Observations sur les Statuts, et principalement sur les plus anciens. (Observat. on the Statutes, 2° édit., p. 244.)
NOTE 10, Secr. 1, p. 8.
On pourrait produire sur cet objet des preuves sans nombre. 11 s’est conservé plusieurs chartes, accordées par des personnes du plus haut rang, et par lesquelles il paraît que ces personnes ne savaient pas signer leur nom. Ceux qui ne savaient pas écrire étaient dans l'usage de faire une croix, pour confirmer un acte. Il est resté plusieurs actes dans lesquels des rois et des personnes très distinguées formaient, dit-on, de leur propre main le signe de la croix, ne sachant pas écrire : signum crucis manu proprià, pro ignoratione litterarum. (Du Cange, voc. Cruz, v. WA, p.1191.) C’est de 1à qu'est venu le mot de signer, pour souscrire son nom. Dans le neuvième siècle, Herbaud, comte du palais, quoique juge suprême de l'empire en vertu de sa charge, ne savait pas écrire son nom. (Nouv. traité de Diplom., par deux Bénédict., in-4°, tom. 11, p. 422.) Même dans un temps aussi voisin de nous que le quatorzième siècle, du Guesclin, connétable de France, le plus grand homme de l'état et l'un des plus grands personnages de son siècle, ne savait ni lire ni écrire. (Sainte-Palaye, Mém. sur l'anc. chevalerie, tom. 11, p. 82.) Cette ignorance n'était pas seulement le partage des laïques; la plus grande partie des ecclésiastiques n'étaient guère plus savans. Plusieurs ecclésiastiques en dignité ne purent pas signer les canons des conciles où ils siégeaient comme membres. (Nouv. traité de Diplom., tom. 11, p. 424.) Parmi les questions que les canons ordonnaient de faire aux candidats qui se présentaient pour recevoir les ordres, on leur demandait : «s'ils savaient lire l'Évangile et les éptres, et s'ils en pouvaient expliquer le sens, au moins littéralement. » (Regino Prumiens. ap. Brucker. Hist. philos., vol. W, p. 651.) Alfred-le-Grand se plaignait de ce que depuis la rivière de Humber jusqu’à la Tamise il n'y avait pas un prêtre qui entendit la liturgie dans sa langue naturelle, ou qui fût en état de traduire du latin le morceau le plus aisé; et de ce que, depuis la Tamise jusqu'à la mer, les ecclésiastiques étaient encore plus ignorans. (Asser, de Reb. gest. Alfred. ap. Cambden. Anglic., ete. p. 25.)
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Un écrin de ces siècles de ténèbres attaque d'une manière plaisante l'ignorance du clergé; mais on ne peut pas traduire ses paroles : Potiàs dedili gulæ quâm glossæ; poliàs colligunt libras quàm libros; libentiùs intuentur Martham quâm Marcum; malunt legere in Salmone quàm im Salomone. (Alan, de re prædic. ap. Le Bœuf, Dissertat., tom. Il, p. 21. ) Indépendamment des causes les plus sensibles de cette ignorance universelle, cause que l’on trouve dans l’état du gouvernement cet des mœurs depuis le septième siècle jusqu'au neuvième, on peut l’attribuer en partie à la rareté des livres et à la difficulté de les rendre plus communs pendant cet espace de temps.
Les Romains écrivaient leurs livres ou sur du parchemin ou sur du papier fait avec de l'écorce du papyrus d'Égypte. Ce dernier étant moins cher, était par conséquent celui dont on se servait plus communément. Mais après que les Sarrasins eurent fait la conquête de l’Égypte, dans le septième siècle, toute communication entre ce pays et les nations établies en ltalie et dans les autres pays de l’Europe, fut presque entièrement interrompue, et le papier d'Égypte cessa dès lors d’être en usage en Europe. On fut donc obligé d'écrire tous les livres sur du parchemin; et comme il était d’un grand prix, les livres devinrent très rares et très chers. On peut juger, par une seule circonstance, de la difficulté de trouver des matériaux pour écrire. lreste encore plusieurs manuscrits du huitième, du neuvième siècle et des suivans, écrits sur du parchemin, d’où l’on avait fait disparaître l’ancienne écriture pour en substituer une nouvelle. Il est probable que c’est de cette manière que plusieurs ouvrages des anciens se sont perdus. On raturait un livre de Tite-Live ou de Tacite, pour le remplacer par la légende d’un saint ou par les prières d’un missel. (Muratori, #ntiq. Ztal., vol. 111, p. 833.) Le P. Montfaucon affirme que la plus grande partie des monumens sur parchemin qui lui sont tombés entre les mains, sont tous, excepté ceux d’une date antérieure au douzième siècle, écrits sur du parchemin où l’on avait effacé quelque ancienne écriture. (Mém. de l’Acad. des Inscript., t. IX, in-8°, p. 325.) Puisque la disette de matériaux pour écrire est une des raisons qui firent perdre un si grand nombre d'ouvrages des anciens, il est à croire aussi que c’est par la même raison qu'il reste un si petit nombre de manuscrits en tout genre, antérieurs au onzième siècle, temps auquel i’s commencèrent àdevenir moins rares par une raison que nous rap-porterons. (Æist. littér. de France, 1.VI, p.6.) Plusieurs circonstances prouvent combien, pendant les siècles dont nous parlons, les livres étaient peu communs. Il y avait peu de particuliers qui possédassent quelqueslivres; des monastères même assez considérables n’avaient qu’un missel. (Murat., 4ntiq., vol. IX , p.789.) Loup, abbé de Ferrières, dans une lettre qu’il écrit au pape en 855, le conjure de lui prêter une copie de l’Orateur de Cicéron et des Znstitutions de Quintilien : « Car, dit-il, quoique nous en ayons quelques fragmens, cependant on n’en trouverait pas un seul exemplaire complet dans toute la France. » (Murat., 4ntiq., vol. lI, p. 835.)
Le prix des livres devint si excessif, que les personnes d’une fortune médiocre ne se trouvaient pas assez riches pour les acheter. La comtesse d'Anjou, pour un exemplaire des homélies d'Haimon, évêque d’Halberstadt, donna deux cents moutons, cinq quartiers de froment et
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la même quantité de seigle et de millet. (ist. littér. de France, par des relig. bénédict., tom. VII, p. 3.) Enfin, même dans le quinzième siècle, lorsque Louis X1, en 1471,emprunta de la Faculté de médecine de Paris les ouvrages de Rasès, médecin arabe, non-seulement il déposa, comme un gage, une quantité considérable de vaisselle, mais encore il fut obligé de nommer un sei- &neur pour lui servir de caution dans l’acte par lequel il s’engageait à rendre ce livre à la Faculté, (Gabr. Naudé, Addit, à l'hist, de Louis XI, par Commines, édit. de Dufresnoi, tom. IV, p. 281.) On trouvera plusieurs circonstances curieuses sur ce prix excessif qu’on mettait aux livres dans le moyen-âge, dans la collection de cet habile compilateur auquel je renvoie ceux de mes lecteurs qui regarderaient cette petite branche de l’histoire littéraire comme un objet digne de leur curiosité. Quand quelqu'un faisait présent d’un livre à une église ou à un monastère, les seuls endroits où il y eût des bibliothéques pendant ces siècles de barbarie, on attachait à ce présent une si grande valeur, que le donateur venait l’offrir lui-même à l'autel, pro remedio animeæ suæ, afin d'obtenir le pardon de ses péchés. (Murat., vol. Ill, p. 836. Hist. littér. de France ,tom. V1, p. 6. Nouv. traité de Diplom., par deux bénéd., in-4°, tom. I, p. 481.)
Dansle onzième siècle, on invental’art de faire le papier dont tout le monde se sert aujourd’hui , et cette nouvelle invention, en augmentant le nombre des manuscrits, facilita singulièrement l’étude des sciences. (Murat. /bid, 871.) L'invention de l'art de faire le papier et celle de l'imprimerie sont deux événemens importans dans l’histoire littéraire. On doit remarquer que le premier précéda la renaissance des lettres et les premiers pas de la philosophie, vers la fin du onzième siècle, et que l’autre amena le grand jour qui se répandit sur toute l’Europe à l’époque de la réformation.
NOTE 11, SEcr. 1, p. 8.
Toutes les pratiques et maximes religieuses des siècles d’ignorance sont une preuve de ce que j’avance. J’en vais produire un témoignage remarquable, tiré d’un auteur canonisé par l’église de Rome. C’est saint Éloi, évéque de Noyon, qui vivait au septième siècle. « Celui-Ià est un bon chrétien, dit-il, qui fréquente souvent les églises ; qui présente le sacrifice offert à Dieu sur l’autel ; qui ne goûte point des fruits de sa propre industrie, avant que d'en avoir consacré une partie à Dieu; qui, à l'approche des saintes fêtes, vit chastement, même avec sa femme, pendant plusieurs jours, afin de pouvoir s'approcher avec une conscience pure de l’autel de Dieu; et qui enfin peut répéter le Credo et la prière du Seigneur, Rachetez donc vos âmes de la destruction, tandis que vous en avez les moyens en votre pouvoir ; offrez des dens et des dimes au clergé; venez plus souvent visiter les églises: implorez humblement la protection des saints; car si vous observez ces choses, vous pourrez paraître en assurance au tribunal du Juge éternel, le jour qu'il vous appellera à lui, et vous direz : Donne-nous, Ô Seigneur, car nous t’avons donné.» (Dacher., Spicileg. veter. Script. vol. Il, p. 94.)
Le savant et judicieux traducteur de l'Histoire ecclésiastique du docteur Mosheim, qui dans une des notes