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PREUVES ET ÉCLAIRCISSEMENS. ot
dont il l’a enrichie m'a fourni ce passage, y ajoute une réflexion fort juste : « Nous voyons ici, dit-il, une description fort détaillée d'un bon chrétien, dans laquelle on ne fait aucune mention ni de l’amour de Dieu, ni de la résignation à sa volonté, ni de la soumission à ses lois, ni de la justice, de la bienveillance et de la charité envers les hommes.» (Mosheim, Æist. ecclés., vol. 1, p. 324.)
NOTE 12, SECT. 1, p. 8.
C'est un malheur pour l'Église de Rome que sa doctrine sur l’infaillibilité rende immuables et perpétuelles les cérémonies et les institutions religieuses qui ont été une fois généralement reçues. Elle est obligée, dans des siècles plus éclairés, de continuer d'observer des usages qui n'ont pu s’introduire que dans des siècles de ténèbres et de crédulité. Plusieurs de ces cérémonies religieuses ont été empruntées, avec quelques légers changemens, des cérémonies du paganisme. 11 y en avait quelques-unes de si ridicules, que si chaque siècle ne produisait pas des exemples de cette influence enivrante de la superstition, on n'oserait jamais croire qu'on eût pu les adopter ni les tolérer. On célébrait dans plusieurs églises de France, en mémoire de la fuite de la vierge Marie en Égypte, une fête qu’on appelait {a fête de l'âne. Une jeune fille richement parée, tenant un enfant dans ses bras, était montée sur un âne superbement caparaçonné, qu’on conduisait en procession à l'autel. On célébrait la grand’messe avec pompe; l'animal était dressé à s'agenouiller dans les momens convenables. On chantait en son honneur une hymne aussi impie que puérile ; et lorsque la cérémonie était finie, le prêtre, à la place des paroles ordinaires’par lesquelles on renvoie le peuple, se mettait à braire trois fois; et les assistans, au licu de répondre comme de coutume, Deo gratias, devaient braire aussi trois fois de la même manière. (Du Cange, voce Feslum, vol. 11, p. 424.)
Cette cérémonie extravagante n'était pas, ainsi que La fête des fous, et quelques autres spectacles des mêmes siècles, une simple farce qu'on jouait dans l’église et à laquelle on avait coutume de joindre quelques rits religieux ; c'était un acte de dévotion représenté par les ministres mêmes de la religion, et autorisé par l'Église. Cependant, comme l’église catholique n’adopta pas universellement cette institution, l’extrême absurdité en fit enfin abolir l'usage.
NOTE 13, SecT. 1, p. 10.
Comme l’histoire du monde n’offre point d'événement plus singulier que les croisades, tout ce qui peut servir à expliquer ou à faire mieux connaitre cette étonnante frénésie de l’esprit humain ne peut qu'être très intéressant. J’ai avancé dans le texte que différentes circonstances avaient insensiblement préparé les esprits aux etforts extraordinaires qu'ils firent, échauffés par les exhortations de Pierre l’Ermite. Un détail plus circonstancié de cette partie curieuse mais obscure de l’histoire, paraîtra peut-être important à quelques-uns de mes lecteurs.
Les témoignages des auteurs que j'ai cités ne permettent pas de douter que sur la fin du dixième siècle, et au commencement du onzième, les hommes ne s’attendissent à voir arriver bientôt la fin du monde, et que cette opi-
nion n’eût répandu une alarme générale. Cette croyance était si universelle et si forte, qu’elle influa jusques sur les actes civils. Plusieurs chartes écrites vers la fin du dixième siècle commencent ainsi: Æppropinquante mundi termino, etc.« Puisque la fin du monde approche, et que différentes calamités et jugemens de Dieu annoncent manifestement cette catastrophe comme très prochaine, etc.» (Hist. du Languedoc, par D. Vaissette, t. 1], preuv., p.86, 89, 90, 117, 158, etc.) Par un effet de cette frayeur, un grand nombre de pèlerins se rendirent à Jérusalem , dans le dessein d’y mourir ou d’y attendre la venue du Seigneur. Rois, comtes, marquis, évêques, et méme un grand nombre de femmes, sans compter les personnes d'un rang inférieur, tous couraient en foule à la Terre-Sainte. (Glaber. Rodulph., Æist. ap., Bouquet, Recueil, tom.X, p. 50, 52.) Un autre historien fait mention d’une nombreuse cavalcade de pèlerins qui accompagnèrent le comte d'Angoulême à Jérusalem en 1026. (Chronic. Ademari , ibid. , p.162.) Ces pèlerins remplirent l’Europe de récits lamentables du malheur des chrétiens dans la Terre-Sainte.(Willerm., Tyriens. Hist. ap. gesta Dei per Franc., vol.il, p.636. Guibert, abb. Hist., ibid., vol. 1, p. 476. } D'ailleurs il était ordinaire de voir plusieurs des chrétiens qui habitaient à Jérusalem et dans les autres villes de l'Orient, voyager en mendiant par toute l’Europe, et exagérer dans leurs relations la misère de ceux qui professaient la foi chrétienne sous la domination des iofidèles, afin d’extorquer des charités et d’exciter les personnes zélées à tenter quelque entreprise pour délivrer les chrétiens de l'oppression. ( Baldrici, archiep. Hist. ap. Gesta Dei per Franc., voi. V, p. 86.)
L’an 986, Gerbert, archevêque de Ravenne, qui fut depuis pape sous le nom de Sylvestre Il, adressa une lettre à tous les chrétiens au nom de l’église de Jérusalem. Cest une pièce éloquente, pathétique, et qui renferme une exhortation expresse à prendre les armes contre les oppresseurs, afin de délivrer de leur joug la ville sainte. ( Gerberti, Epist. ap., Bouquet, Recueil, tom. X, p. 426.) Cette vive exhortation échauffa le zèle de quelques sujets de la république de Pise, qui équipèrent une flotte et entrèrent sur le territoire des Mahométans en Syrie. (Murat, Script. rer. Jtal., vol. IN, p. 400.) Cette expédition mit l'alarme en Orient, et en 1010 il se répandit une opinion que toutes les forces de la chrétienté devaient s’unir pour chasser les infidèles de la Palestine. (Chronic. adem. ap., Bouquet, Recueil, tom. X, p. 152.) Il est démontré par toutes ces particularités que les idées qui portèrent les croisés à soutenir leur bizarre entreprise, se formèrent successivement et par degrés ; de sorte qu'on doit être moins étonné de voir dans la suite l’empressement universel de tous les peuples pour se réunir sous l’étendard de la croix, lorsqu’il fut arboré par Urbain 1.
Si les différentes circonstances que j'ai rapportées dans cette note et dans le texte, sont suffisantes pour expliquer l’ardeur avec laquelle on vit une multitude innombrable s'engager dans une entreprise si périlleuse, les immunités et les grands priviléges accordés à ceux qui prenaient la croix , serviront à expliquer la longue durée de ce fanatisme en Europe. 1° Ils étaient à l'abri de toute poursuite pour dette, pendant le temps qu'ils restaient enrôlés dans la guerre sainte, ( Du Cange, voc. Crucis privilegium ,
vol. 11.) 2° ls étaient exempts de payer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient emprunté, ( Zbid.) 3° Ils étaient dispensés, ou pour toujours, ou du moins pour un certain temps, de payer aucune taxe, (/bid Ordon. des Rois de France, tom. 1, p. 34.) 4° ls pouvaient aliéner leurs terres sans le consentement du seigneur supérieur de qui ils relevaient, (Zbid.) 5° Leur personne et leurs effets étaient sous la protection de saint Pierre, et l'église lan- Çait ses anathèmes contre tous ceux qui voudraient les molester ou leur chercher querelle, pendant tout le temps qu'ils seraient occupés à la guerre sainte, (Du Cange, /bid. Guibert, #bb, ap. Bongars, vol. 1, p. 480, 482.) C° Ils jouissaient de tous les priviléges des ecclésiastiques ; ils n'étaient point obligés de comparaitre dans les tribunaux civils, et n'étaient soumis qu’à la jurisdiction spirituelle. (Du Cange, /bid. Ordonn. des Rois de France, tom. 1, p. 34, 174.) 7° Ils obtenaient des indulgences plénières , ou une entière rémission de tous leurs péchés, et les portes du ciel leur étaient ouvertes sans qu'on pat exiger d'eux d'autre preuve de leur pénitence que leur enrôlement dans cette expédition, qui satisfaisait en même temps leur passion favorite, l'amour de la guerre. ( Guibert, Abb., p. 480.)
Quand nous voyons les puissances civile et ecclésiastique s’efforcer à l’envi de trouver des expédiens pour encourager et fortifier l'esprit de superstition, devonsnous être surpris qu'il ait eu une influence assez générale pour rendre infâmes et faire regarder comme des lâches ceux qui refusaient de s'engager dans la guerre sainte ? ( Willerm,, 7yr. ap. Bongars, vol. Il, p. 641. ) Les histoires des croisades, écrites par des auteurs modernes, toujours prêts à substituer les idées et les maximes de leur siècle à celles qui guidaient les personnes dont ils essaient de faire connaître les actions, ne peuvent donner qu’une notion fort imparfaite de l'esprit qui domninait alors en Europe. Les historiens originaux, entratnés euxmêmes par les passions qui animaieht leurs contemporains, nous offrent une peinture plus frappante du temps et des mœurs dont ils font la description. Leur ravissement et leur enthousiasme en racontant les effets que produisit le discours du pape au concile de Clermont; leur ton de satisfaction en faisant le dénombrement de ceux qui se dévouèrent à cette sainte expédition ; la confiance avec laquelle ils se reposent sur la protection du ciel ; l’extase de joie dont ils paraissent saisis en décrivant la prise de possession de la sainte cité, tout cela nous met à portée de concevoir en partie l'extravagance de ce zèle qui agita avec tant de violence les esprits du peuple, et peut faire naître dans l'âme d’un philosophe autant de réflexions singulières qu'aucun autre incident connu de l'histoire. Il est inutile de chercher dans les différens historiens les passages qui peuvent confirmer cette observation ; mais de crainte qu’on n’accuse ces auteurs d'orner leur narration par une description exagérée, je m'en rapporterai à l'autorité d’un des chefs mêmes. Il existe une lettre d’Étienne, comte de Chartres et de Blois, à sa femme Adèle, où il lui rend compte des progrès que faisaient les croisés. Il les représente comme l'armée choisie de Jésus-Christ, comme lesserviteurset lessoldats de Dieu, comme des hommes qui marchaient sous la protection immédiate du Tout-Puissant, dont la main les conduisait à la victoire et à la conquête. Il parle des Turcs comme d'un peuple maudit, sacrilége, dévoué par le ciel à la
destruction ; et quand il fait mention des soldats de l'armée chrétienne, qui étaient morts ou qui avaient été tués, il assure que leurs âmes ont été immédiatement admises aux joies du paradis. (Dacher. Spicileg., vol. AV, p. 257.)
Il dut en coûter des sommes immenses pour faire passer ainai des armées nombreuses d'Europe en Asie, et l'on dut trouver de prodigieuses difficultés à lever les sommes nécessaires pour les frais de ces expéditions, dans ces temps où les revenus publics, chez toutes les nations de l'Europe, étaient extrémement bornés. On a conservé quelques particularités sur les expédiens auxquels Humbert 11, dauphin de Vienne, eut recours pour 8e procurer l'argent nécessaire à son armement pour la croisade, en 1346. Je rapporterai ces particularités, parce qu'elles servent à faire connaître la grande influence que les croisades eurent sur l’état de la propriété et sur les progrès du gouvernement civil, 1° Ce prince mit en vente une partie de ses domaines; et comme l'argent en devait être destiné à un service sacré, il obtint le consentement du roi de France de qui il relevait, et qui permit l’aliénation de ces biens. ( Æist. du Dauphiné, t. 1, p. 332, 335.) 2° Il fit publier une ordonnance par laquelle il promettait de nouveaux priviléges à la noblesse, et de nouvelles immunitésaux villesetaux bourgsde ses domaines, en considération de certaines sommes qu'on lui paierait sur-le-champ pour son expédition. (Zbid., p. 512.) C'est de cette manière que plusieurs des chartes de communauté, dont je parlerai dans une autre note, furent obtenues. 3° Il exigea, pour être défrayé des dépenses de cette expédition, une contribution de tous ceux de ses sujets, ecclésiastiques ou laïques, qui ne l’accompagneraient pas en personne dans l'Orient. ( Zbid., toi. 1, p. 335.) 4° 11 destina une grande partie de ses revenus ordinaires à l'entretien des troupes qui seraient employées à ce service. (Zbid. , tom Il, p. 518.) 5° Enfin, il tira des sommes considérables, non-seulement des Juifs établis dans ses états, mais encore des Lombards et des autres banquiers qui y avaient fixé leur résidence. ( Zbid., tom. 1, p. 338, tom. Il, p. 528.) Malgré ces ressources différentes, le dauphin s’engagea dans de si grandes dépenses pour celte expédition , qu’il fut obligé à son retour de faire à ses sujets de nouvelles demandes, et de fouler les Juifs par de nouvelles exactions. (Zbid., tom. 1, p. 344, 347.)
Lorsque le comte de Foix partit pour la première croisade, il ne put trouver l'argent nécessaire pour subvenir aux frais de cette expédition qu’en aliénant une partie de ses domaines. (Æist. du Langued., etc., tom. Il, p. 287.) Baudouin , comte de Hainaut, hypothéqua ou vendit une partie de ses terres à l'évêque de Liége, en 1096. ( Dumont, Corp. Diplom., tom. 1, p.59.) Long-temps après, c’est-à-dire en 1239, Baudouin, comte de Namur, voulant prendre la croix, veudit à un monastère une partie de ses états. (Miræi. Oper., tom. 1, p. 313.)
NOTE 14, SECT. 1, p. 12.
La manière dont on cherche ordinairement à se former une idée des mœurs des deux nations différentes, c’est d'examiner les faits que les historiens en rapportent. On trouve dans l’histoire bysantine différens passages où l’on décrit l'éclat et la magnificence de l'empire grec. Le P. de Montfaucon a tiré des écrits de saint Chrysostôme un récit fort circonstancié de l'élégance et du