Oeuvres complètes de W. Robertson précédées d'une notice
Ata sine titteris mon est : telle fut la devise que prit dès l'âge de quinze ins, au sortir des premières Écoles, le jeune William Robertson , et la culture des lettres, dans leur sens le plus noble, continua à être l’affection de toute sa vie. La profession de ministre presbytérien, qu’il avait embrassée après avoir terminé ses études a l'université de Glasgow, lui faisait un devoir de continuer, dans le silence du cabinet, ces graves études qui pouvaient donner plus d'autorité à l’enseignement moral dù i ce petit cercle religieux confié à ses conseils. Robertson fut toujours dévoué au sentiment du devoir, et ici ses goûts venaient plus activement féconder ses travaux. On le voit occupé tantôt d’une traduction de Marc-Aurèlc, dont les principes stoïques furent toujours si conformes à ceux sur lesquels il régla sa propre conduite, tantôt cherchant â se perfectionner, dans des réunions d'hommes choisis à l’exercice d’une improvisation élégante et solide. Ce ne fut toutefois qu’assez tard, à l'âge de trente-huit ans, qu'il compta assez sur ses propres forces pour se présenter sur un plus vaste théâtre que celui sur lequel s’était déjà fait sentir son influence éclairée. Ce n’était plus une congrégation religieuse assez restreinte, ce n'était plus un petit cercle d'amis lettrés qu'il allait admettre dans la confidence de ses travaux, et le public européen tout entier était appelé â en recueillir les fruits et à les apprécier. Le 1er février 1759, il publia à Londres sa première édition de l’IIistoire d’Ecosse, dont il avait conçu le plan quinze ans auparavant, dès son établissement dans le presbytère de Gladsmuir, en 1743; et un mois s'était â peine écoulé que sou libraire lui en demanda une seconde édition.
Dès ce moment, sa réputation fut assurée, et avec sa réputation, sa fortune et l’avenir d’une famillequi s’était plus rapidement augmentée que son revenu. Avec une ambition vulgaire il eût pu aspirer aux honneurs du monde. On lui offrait en perspect ive l’épiscopat anglais s’il eût voulu passer du presbylérianismcdans l’anglicanisme; mais Robertson était un homme de conscience, et il resta fidèle à ses principes religieux comme â ses goûts littéraires, qui n'étalent pas pour lui un marchepied,
mais un but. De son obscure retraite de Gladsmuir il passa à une des églises d’Edimbourg , et fut suc cessivement nommé principal de l'université de cette ville et historiographe du roi pour l'Écossc.
Il me suffira, pour faire connaître l’opinion du public éclairé sur la première production de Robertson , de citer celle de deux des hommes les plus distingués de l’Angleterre, Walpole, connu en France par sa spirituelle correspondance avec madame du Deffand, et le célèbre historien Hume, qui venait de publier le volume de son Histoire relat if au règne de la reine Marie et du roi Jacques son fils.
Fragment d'une lettre de fF'alpotc à Jlr. Robertson.
«J’ai terminé le premier volume de votre Histoire d’Ecosse et je suis assez avancé dans la lecture du second ; mais je ne veux pas attendre plus long temps pour vous dire combien j’admire votre ouvrage. Voire modeslie vous fera probablement supposer que c’est là un compliment de forme ; mais ranime je puis vous donner de bonnes raisons pour justifier mon approbation , vous devez croire que je ne veux pas plus vous flatter que je n’ai voulu vous lire superficiellement, à la bâte on sans soin. Votre sty le est pur, convenable, égal ; it est toujours naturel et facile, excepté çâ et là, dans les morceaux où vous vous trouvez comme forcé de traduire de mauvais écrivains. Vous conviendrez sans doute avec mol qu’un historien qui compose d’après des témoignages écrits ne saurait jamais avoir un style aussi coulant que celui dont le récit s'appuie sur ses informations personnelles. V ous êtes aussi clair qu'ingéuietix , et votre narration intéresse virement sans jamais languir. Vous avez réuni selon moi deux mérites bien difficiles à faire marcher d'accord : je veux dire que , bien que vous aytl composé votre histoire de morceaux dont chacun pourrait faire un mémoire séparé , vous avez su cependant les fondre si habilement qu'ils forment un corps d'histoire assez compacte. . Vous avez su être grave sans raideur, et voua avez évité le défaut dans lequel je tombe mainte nant, l’antithèse et l’affectation...., etc. »
Fragment d'une lettre de Hume à W. Robertson.
«Vous devez avoir toute raison d’étre satisfait du succès de votre Histoire. Je n’ai entendu personne qui n’en parlât avec une approbation chaleureuse; et ma lettre . serait remplie d’une liste de noms propres si je voulais vous citer tous ceux dont les suffrages vous ont r.,vu. raides. etc s
VIE DE WILLIAM ROBERTSON
Fragment d'une autre lettre de Hume.
« Le grand succès de voire livre, indépendamment de son mérite réel, est encore augmenté par votre déféreuce pour les opinions établies. Comme c’est votre premier ouvrage, et qu’il a surpris un publie qui n’était point sur scs gardes , on n’en a été aussi que plus disposé à rendre justice à son mérite ; et ce mérite est tel que je ne connais aucun autre premier ouvrage qui ait aulaut approché de la perfection. »
« Cet ouvrage , dit Dugald-Stewart dans l’éloge de son ami prononcé devant la société royale d’Ér dimbourg, cet ouvrage, reçu d’une manière si flatteuse dès sa première apparition , n'eut pas moins de quatorze éditions pendant la vie de l’auteur; et malgré les attaques répétées qu’il eut à soutenir de la part de divers écrivains célèbres par la subtilité de leur esprit de controverse, et secondés par tous les préjugés qui agissent communément sur l’opinion des masses , Robertson eut la satisfaction de voir le succès de son livre aller toujours en croissant. Le caractère de Marie y a été retracé d’une manière nouvelle; et l'histoire de scs malbeursa été redite avec une grande puissance d’expression et de pathétique par un historien plus indulgent pour ses erreurs, et plus enclin â la louer en toutes choses; mais après tout, c’est dans l'histoire de Robertson que tout le monde voudra lire les événemeus de son règne. Et tel est l’habile contraste des jours et des ombres, tel est l’irrésistible charme de sa narration , que son récit des aventures de cette si belle et si infortunée reine excite un plus profond intérêt dans ses diverses chances , éveille une plus profonde sympathie sur sa triste fin , que n’ont pu le faire tous les essais répétés pour canoniser sa mémoire, soit à l’inspiration du zèle sympathique de l’église romaine , soit â celle de l’enthousiasme chevaleresque des Écossais »
A peine ce grand ouvrage historique était-il terminé que Robertson résolut de consacrer ses forces et scs connaissances à un autre. Divers sujets importons se présentèrent à son esprit, et avant de se décider, il consulta ses amis. Le docteur Blair l’eugageaii â écrire une histoire générale d'Angleterre, sans redouter la concurrence de Hume; mais , bien qu’un tel sujet fût conforme à ses goûts et à scs études , et qu’on lui offrit de lui faire donner par la chambre des pairs un encouragement public à son exécution , il déclina tout espoir de réputation ou de fortune qui eût pu nuire à son ami. (Quatre autres époques lotiraient à son investigation : la première était une histoire de la Grèce antique; les conseils de Walpolcet de Hume l’en détournèrent; la seconde, une histoire de la littérature; la troisième, une histoire du monde sous cinq grauds princes, Ncrva, Trajan , Adrien
et les deux Antonins. Walpolc lui conseillait surtout le choix de cette époque qui offrait, selon lui. une véritable histoire de l'humanité.
«Je ne suis pas, lui écrivait-il , grand admirateur de* monarchies électives ; et cependant je ne puis m’onpécher de remarquer que, lorsqu’au lieu de passer à l’héritier le plus vertueux , le diadème de Marc-Aurcle passa à J'héritier de son sang , celte série de bienfaiteurs de l’humanité fut brisée ; car héréditaire et mauvais sont , j’ai regret de le dire , deux mots à peu prés synonyme*.»
Le dernier sujet était l’histoire de Charles V; c’était celui qui plaisait surtout à Robertson , et que Hume lui conseillait d’adopter, à moins qu’il ne se décidât pour une histoire de la réformation , et ce fut aussi celui pour lequel il se décida.
L’histoire de Charles V, précédée de son admirable Introduction , parut enfin en 17G9, dix ans après l’histoire d’Écosse. Robertson avait senti que toute composition historique devait êlre un tout complet , et que les divers événement qni s’y trouvaient retracés devaient trouver leur explication dans l’œuvre même , sans autre recours û une œuvre étrangère. Les suffrages universels du monde savant furent la récompense de tant d’études consciencieuses.
«Votre Histoire, lui écrivait Hume, est écrite avec une noblesse , une dignité, une élégance , nnc solidité de jugement avec lesquelles peu d'autre* peuvent entrer en comparaison. Elle surpasse de beaucoup , suivant moi , votre Histoire d'Écos*e.»
« Il y a quatre jours , lui écrivait Voltaire, de Fernev, le 2G février 1770, que j’ai reçu le beau présent dont voua m’avez honoré. Je le lis malgré les Auxinn* terribles qui me font craindre de perdre entièrement les yeux. Il me fait oublier tous mes maux. L’est à vous et à M. Hume qui! appartient d'écrire l’bistoire. Vous êtes éloquent , savant et impartial. Je nie joins à l’Europe pour vous estimer. »
Pendant que la réputation de Robertson se répandait en Angleterre, il eut la bonne fortune de trouver dans Suard un traducteur habile, qui la répandit dans l'Europe entière, en reproduisant l’histoire de Charles V dans une langue plus universelle. Suard avait été désigné à Robertson par le baruu d’Holbach , et jamais, il faut le dire, aucun traducteur n’a mieux reproduit les qualités de son modèle. Cette traduction fut pour Suard un titre qui lui ouvrit les portes de l’Académie française.
En composant son Histoire de Charles V, Robertson s'était aperçu que les événemeus d’Amérique, dont il voulait faire un épisode de sa vaste narration , s’étendaient de manière à exiger une narration â part. De même que dans son introduction il avait présenté uu vaste tableau de l’avant-scène de ce grand drame, il voulait faire des affaires d’Amérique un complément nécessaire de l’ensemble.
VIE DE WILLIAM ROBERTSON
Mais à mesure que ses recherches s'étendaient, il s’apercevait qu'une histoire d'Amérique qui se bornerait A ce qui avait été entrepris dans le Nouveau-Monde par les Espagnols seuls serait nécessairement imparfaite et tronquée. 11 résolut donc d'agrandir son plan et d’en faire un ouvrage toutà-fait distinct du premier, et dans lequel il comprendrait tout ce qui avait été fait dans le Nouveau-.Monde par toutes les nations de l’Europe. Cet ouvrage employa huit années de son temps , et parut en 1777.
Hume était mort en 1776, uneannée avant la publication de l'Histoire d’Amérique; mais si le témoignage de son approbation manque à Robertson , un nouvel et puissant suffrage vient le remplacer. Le premier volume de Gibbon venait de paraître quelques mois avant la mort de Hume, et une liaison épistolaire s’était formée dès l’année suivante entre les deux grands historiens du Bas-Empire et de Charles V. Voici les six lettres de cette correspondance qui nous ont été conservées.
Lettre du docteur Robertson à Gibbon.
• Au col Mge d'Edimbourg , le 6 juin 1777.
a Monsieur,
«J'ai désiré que M. Straban prit la liberté de tous envoyer, en mon nom, un exemplaire de 1’Histoire d’Amérique, que je souhaite que tous me fassiez l’honneur d’accepter, comme un témoignage non - seulement de mon respect , mais de ma reconnaissance, tant pour l’instruction que j’ai retirée de vos écrits, que pour la considération que vous avez fait réfléchir sur mon nom, par la maniéré si obligeante dont vous m’avez publiquement traité. Je souhaite que ce nouvel ouvrage n’altère point de* seotimen* si flatteurs pour moi. Je n’al pas épargné ma peine, dans la vue d’obtenir l’approbation de ceux dont j’avais tant à cœur de m’assurer la bonne opiniou ; et je me flatte qu’on applaudira du moins à l’application que j'ai mise à la mériter.
« One malheureuse indisposition a empêché l’exécution du dessein que j’avais formé de passer deux mois à Londres le printemps dernier. L’honneur de faire connaissance avec vous était un des plaisir* dont je m’étais flatté. Mais j’espère être plu* heureux l’année prochaine; »e vous prie de croire que je suis avec beaucoup de respect, nionsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, w
Lettre de Gibbon au docteur Robertson .
«Paris, 1777.
« Monsieur,
«IJuand »’osat prétendre au titre d’historien, le premier, le plus naturel, mais en même temps le plus ambitieux des désirs que je formai, fui d’obtenir l’approbation du docteur Robertson et de M Hume : deux noms que l’amitié a unis, et que la postérité ne séparera jamais. Je n’entreprendrai donc pas de dissimuler, quoique je ne puisse aisément l’exprimer, le plaisir que m’a fait voire obligeante lettre ainsi que la nouvelle du présent si
précieux quelle m’annonce. La satisfaction que, dans tous les cas, j’aurais partagée avec le public, sera actuellement relevée par un sentiment d’une nature plus personnelle et plus flatteuse , « il m’arrivera souvent de me dire tout bas à moi -même que j’ai, à quelques égards, mérité l’estime de l'écrivain que j'admire.
«Uneexcursiondepeu de durée que j’ai faite ici, et pour laquelle j’ai choisi les mois d’été , a été cause d’un peu de retard qu’a éprouvé l’arrivée de votre lettre, et m’empêchera d’élre en possession jusqu'à mon retour de l’exem plaire de votre Histoire que vous avez si poliment désiré qui me frit envoyé par M. Slrahan Mai* j’ai déjà satisfait l’avidité de mon impatience; et quoique j’aie été obligé de renvoyer le livre beaucoup plus tôt que je n’aurais souhaité, j’en ai assez lu pour me convaincre que cette nouvelle publication soutiendra, et, s’il est possible, augmentera la réputation de l’auteur; que les matériaux ont été rassemblés avec soin et disposés avec habileté; que le premier livre renferme un compte savant et satisfaisant de* progrès de la découverte; que le* exploits, les dangers et les crimes des aventuriers espagnols, sont rapportés avec une chaleur tempérée ; et que la plut orL ginale, peut-être la plus curieuse portion de l’histoire des mœurs et des coutumes humaines, est enfin mise à l’abri des incursions des sophistes et des déclamateurs. Lord iStormont et le petit nombre de personnes de cette capir taie qui ont eu l’occasion de lire l’Histoire d’ Amérique, se réunissent unanimement à cette opinion. Votre ouvrage est déjà devenu le sujet favori des conversations, et M. Suard est incessamment pressé, comme je l’ai entendu dire plusieurs fois, de fixer le temps où paraîtra sa traduction.
o Je me flatte que vous ne renoncerez pas à votre projet de faire une visite à Londres l’hiver prochain, ayant déjà joui par anticipation dans mon esprit des avantages que je tirerai d’une relation si intéressante et si honorable. Cependant je m'estimerai heureux s'il est quelque commission littéraire pour laquelle vous croyiez que je puisse vous être utile à Paris . où je me propose de demeurer à peu près jusqu’aux approche* du temps où le parlement se réunira. Permettez, par exemple, que je vous indique une recherche qui ne saurait vous être indifferente, et qui est peut-être à ma portée. Je dînai, il y a peu de jours, avec Bagniouski.ee fameux aventurier qui s’est échappé de son exil au Kamtschatla, et est revenu eu Europe par le Japon et la Chine. Son récit est amusant, quoique j’ignore jusqu’où l’on peut avec sûreté se lier à sa véracité, quant aux circonstances. Son premier dessein avait été de pénétrer à travers le passage nord-est ; et il a suivi la côte d’Asie, en s'élevant jusqu’au 70> 35’ de latitude, où il a été arrêté dans ses progrès par la glace, dans un détroit eutre les deux continent, qui n’a que sept lieues de largeur. De là U est descendu le long de la côte d’Amérique jusqu’au cap Mcndocin; mais, repoussé par le# vents contraires, il n’a pu gagner, comme ii se le proposait, le port d’Acapulco. Le journal de son voyage, avec sa carte originale,, sont à présent à Versailles, au dépôt des affaires étrangères, et si vous jugiez qu’ils pussent vous être de quelque utilité pour un* seconde édition, je verrais ce qu’on peut faire, quoique je n’ignore pas ce qu'on doit craindre de la basse jalousie que vous avez éprouvée vous-même , et que vous avez si justement repoussée. Je suis, etc. *
VIF. DK WILLIAM ROBERTSON
lettre du docteur Robertson A Gibbon.
« Monsieur,
« J'ai reçu la lettre obligeante que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire, et certes il faudrait que je fusse bien orgueilleux si je n’élals pas vain de l’approbation que vous daignez m’accorder. Vous devez à présent avoir en occasion de lire plus attentivement l’ouvrage que vous n'aviez pu que parcourir quand vous in'écrivllcs; et j'aime à me flatter que l'opinion favorable que vous eu aviez conçue n’est pas diminuée. La manière dont vous parlez de mon amitié avec M. Hume m’a été extrêmement agréable. Je l'ai toujours considérée comme une drs plus heureuses et des plus honorables circonstances de ma vie. C'est un honbeur du siècle et du pays où nous vivons, que les hommes de lettres puissent entrer dans la même carrière de sciences cl la parcourir avec sucrés , sans éprouver le moindre sentiment d'envie ou de rivalité. Pans les rapports entre M. Hume et moi, nous avons toujours trouvé quelque chose â blâmer, aussi bieu que quelque chose à louer. J’ai reçu fréquemment de lui d’excellentes critiques sur mes outrages, et j'ai hasardé quelquefois de lui faire mes observations sur les siens. Permet tez-moi de compter sur la même indulgence de votre part. Si, en lisant l'Histoire d’Amérique, quelque chose, soit dans le sujet, soit dans le style, vous a paru répréhensible, je regarderai comme la faveur la plus signalée que vous veuilliez bien m’eu faire part avec franchise. Je suis bien sùr de gagner à celle communication.
« Recevez mes rcmerclmens pour votre offre loyale de vous charger de mes commissions littéraires. Je l’accepte sans cérémonie, et je suis flatté de l'idée de vous devoir des secours. Je ne sais des aventures de Bagn‘<ouski qve ce qui en a été débité dans quelques papiers public s. Si l'on peut se fier 5 sa véracité , ce qu’il rapporte ne peut qu’être très intéressant pour moi. Si vous aviez écrit l'histoire de l’Amérique, la question concernant la manière de la peupler n'aurait peut-être pas occupé beaucoup votre attention-, mais il nie convenait davantage de la considérer avec étendue. Bagniouski ( si on peut avoir confiance en lui) a vu ce qu’il tnc serait très utile de savoir. Je ne vois point de motif à la réserve que mettrait la cour de France à la communication de son jo-irnal el des cartes qui l’éclaircissent. Mon nom peut-être pourra aider à obtenir une copie des deux objets. Votre intervention , je n’eu doute pas, y pourra beaucoup. Le relus d'une telle communication serait vraiment peu loyale. Lord Stormont (de qui j’ai reçu les marques d'attention les plus honorables ) ne refuserait pas son appui s’il était nécessaire. Mais si votre cour ressemble à celle d’Kspagne, je crains que toute proposition venant de la part d'un ambassadeur n’excite la jalousie. Je crois que vos soins particuliers seront plus efficaces. Comme il est Probable qu’une seconde édition sera mise de bonne Acure sous presse cet hiver, ce sera une faveur de plus, si vous voulez ne pas larder à m'informer du succès de votre négociation. Comme tout ceci est un peu du style diplomatique, perinettez-moi de vous recommander un diplomate. M. Fullarton, le nouveau secrétaire d’ambassade, est mon ami particulier. C’est un jeune homme qui réunit les qualités du cœur et de l’esprit, qui le rendent digne de votre estime pt de votre amitié. Dai-
gnez me rappeler à lui. J’ai l’honneur d’étre avec lé plus profond respeet , etc. » #
Lettre du docteur Robertson A Gibbon.
«Au collège d’f dimhourjT , le 12 mai 178t.
« Mon cher monsieur,
a Je suis honteux d’avoir si long-temps différé de vous remercier de l’agréable présent de vos deux nouveaux volumes. Mais au moment même où j’en achevais la première lecture, je suis tombé malade, el je n’ai pas cessé pendant deux ou trois semaines d’étre ébranlé, lourd et languissant, .le suis à présent assez bien rétabli pour vous dire avec quelle parfaite satisfaction j’ai non-seulement lu, mais étudié cette partie de votre ouvrage. Vos talens et votre application m'étaient assez connus pour me faire concevoir une grande attente : mais vo:;s l'avez de beaucoup surpassée. Je ne me souviens pas d’atoir lu aucun ouvrage historique dont j’aie jamais retiré autant d’instruction ; et quand je considéré dans quel champ stérile il vous a fallu glaner et chercher vos matériaux, je suis véritablement étonné que vous en axez formé une histoire aussi intéressante et aussi liée. Je préféré le stvle de ces deux volumes à celui du premier. Ccst ici la même beauté, la même richesse, la même clarté de lan» gage, avec moins de cette recherche à laquelle la séduction de votre amour pour Tacite vous avait quelquefois entralué. Le règne de Julien m’a fait infiniment de plaisir. Je craignais un peu que vous n'inclinassiez & quelque partialité envers lui; mais les bigots eux-mêmes avoueront, je le crois, que vous avez tracé son caractère si singulier d'uiie main supérieure à toutes celles qui jusqu’à /as te *»JU exercées sur ce sujet. Votre ouvrage m’a raotné aux sier », «ont je n’avais qu’une légrre idée , et j’ai été trappé du bonheur avec lequel vous avez représenté ce mélange de fanatisme païen et de fanfaronnade philosophique, associés eu lui aux qualités de héros et d'esprit supérieur. Votre chapitre concernant les peuples pasteurs est admirable, et quoique je me croie un passablement bon historien en général, il a' été nouveau pour moi en grande partie. Au nsi tôt que j’en aurai le loisir, je me propose de vous suivre dans les source; on 70? s avez puisé vos informations; et je ne doute pas dr vous trouver aussi exact ici que dans le* passages sur lesquels mon examen s’est déjà exercé. Mon sentiment fut toujours qu’un historien doit se considérer comme un témoin qui dépose sous serment. J’aime à juger, d’après votre scrupuleuse exactitude, que vous pensez de même. Le dernier chapitre est le seul de votre ouvrage dont je ne suis pas parfaitement satisfait. Je trouve que vôtre description de la jurisprudence el de* institutions des Francs est anticipée, et il me semble que le compte de leurs guerres particulières, de leurs épreuves , de leur chevalerie , etc., aurait été mieux à sa place au siècle de Charlemagne , un même plus tard Mais sur cela , el sur quelques autres lég ères critiques, j’aurai occasion de tous parler plus amplement, me proposant de me mettre en rouie pour Londres lundi prochain. J’ai véritablement beaucoup de choses à vous dire, et mon séjour devant être fort court , j'espère que votre porte, h laquelle je me présenterai souvent , sera toujours ouverte pour moi. Je ne saurais terminer sans vous dire cuinbieu j'approuve la
VIE DE WILLIAM ROBERTSON
réfcrve axec laquelle août écrit* ce* nouveaux volumes, .l'espère qu’elle vous mettra à l’abri 6e l’abus malhonnête qu’on a fait contre vous de la liberté du premier. Je suis toujours votre fidèle et affectionné. 0
Lettre du docteur Robertson à Gibbon .
Édimbourg , le 27 février 1788.
«Mon cher monsieur,
tu ... . Depuis votre voyage sur le continent, je n’ai pas travaillé autant que je l’aurais voulu. Ma santé n’a pas etc bonne, et en avançant en âge fj’ai à présent soixantevxans), quoique mes facultés, je le crois du moins, soient encore dans leur entier, je trouve que mon esprit a moins d’activité et d’ardeur. J’ai pourtant terminé une très exacte revue de tous mes ouvrages, et je leur ai donné tout le poli qu’ils peuvent recevoir de ma main. J’ai ajouté quelque chose à tous, et les additionsà l’Histoire d’Écosse sont assez considérables. J’ai chargé M. Strahan de vous les envoyer uniformément reliés, et je souhaite que vous les receviez comme un témoignage de mon estime et de mon affection. Vous verrez que j’ai trouvé dans M. Whitaker un adversaire tellement bigot et zélé, que quoique je n’aie récusé aucun article de foi, et que je sois pour le moins aussi orthodoxe que lui , il me poursuit cependant avec toute l'âpreté de la haine tliéclogique. Notre ami, M. Smith, que nous avons été en grand danger de perdre, est à présent presque entièrement rétabli. J’ai l'bouneur d’être , etc., etc. 0
Lettre du docteur Robertson à Gibbnii.
"ËdiinboumJe au juillet 1788.
« La lecture de votre ouvrage a fait , pendant
la durée de ma solitude, mon amusement principal et ma consolation. Je l’ai lu uue première fois avec beaucoup d’attention, et j’eu suis actuellement à ma seconde lecture , cl assez avancé dans le dernier volume. Je n’ai pas craint d’annoncer la très grande supériorité de cette suite que vous venez de faire paraître, et o’ai pas été faux prophète. Véritablement , quand je considère l’étendue de votre entreprise, et le travail des recherches, tant historiques et philosophiques, que l’exécution de chacune de ses parties a exigé, je su» étonné qu’un seul homme ait pu y suffire. Il n’y a point d’exemple qui me soit connu, dans aucun siècle, ni chez aucune nation , d’un aussi vaste déjidt de connaissances importantes et traitées avec élégance, formé et achevé par qui que ce soit. Mon étonnement, cependant, ne va pas sans un peu de mollification. Avant votre entrée dans la carrière historique, je m’étais accoutumé 5 me regarder avec vanité comme l'historien du moins le plus soigneux de son style; mais, bêlas ! aujourd’hui jè ne puis même plus prétendre à cet éloge, et je dois dire, comme Pline de son oncle : Si comporter ilii sum desidiosissimus. Votre style, dans ces nouveaux volumes , me parait perfectionné encore. Vous avez acquis, par l’habitude d'écrire, l’avantage d’écrire avec plus d’aisance. Je suis fâche de voir que nos’ idées sur les effets des croisades ne se rencontrent pas.
C’est un point que j’ai examiné avec beaucoup d’attention , et Je ne puis m’empêcber de trouver encore que mon opinion est bien fondée. Je consulterai les autorités auxquelles je me suis référé ; car lorsque mes sentimens diffèrent des vôtres, c’est une raison pour m’en défier, et je pourrai bien vous importuner d’une lettre sur ce sujet. Je suis extrêmement flatté de la manière dont vous avez si souvent cité mon nom , Itrtus sum laudari à te lamlalo viro. C’est pour moi une grande satisfaction d’avoir été distingué par les deux historien* de notre temps dont i’ai si fort ambitionné d'obtenir l’opinion favorable, n
Après avoir terminé la narration des expéditions espagnoles , Robertson allait s’occuper de compléter son Histoire par celle des colonies anglaises en Amérique, lorsque la guerre de l’indépendance américaine vint l’arrêter dans l'exécution de son plan : il comprenait toute l’importance de cette lutte et voulait en attendre l’issue. La première partie, livrée au public, suffisait toutefois, à elle seule, à la fortune de l’ouvrage.
« Quelle force et quelle beauté de description , dit Dugald-Stewart , n’admire-t-on pas dans les détails des voyages de Colomb, de l’apparition de ce nouveau continent, de l’entrevue des naturels du pays avec les aventuriers espagnols*. Avec quel feu et quelle vie ne décrit-il pas tous les pas de Cortès A travers les fortunes diverses de sa vaste et hasardeuse carrière! S’il cède parfois à l’influence des passions qui dominaient son héros, quel ardent tribut d’admiration et de sympathie ne paie-t-il pas aux vertus et aux malheurs des peuples subjugués ! Les arts , les institutions , les mœurs de l’Europe et de l’Amérique, et surtout les brillans caractères de Cortès et dcGuatimozin, lui permettent, dans cette partie de son ouvrage, d’ajouter à ses autres moyens de charmer ses lecteurs celui des plus beaux contrastes que puisse présenter rhistoire. »
Cependant la lutte des colonies anglaises avec la mère-pal rie se prolongeait avec des succès divers, et l’intérêt de Robertson était trop vivement occupé par la puissance des fait* présens pour que son jugement restât libre sur les faits passés. Il le comprit et abandonna son premier projet. On voit par une des lettres de Gibbon qu’un autre sujel non moins national lui semblait appeler ses études. Quoiqu'il eût abandonné dans le temps, par amitié pour Hume, les propositions qui lui avaient été faites d’écrire une histoire d’Angleterrr , ce projet n’avait cependant jamais cessé de lui sourire. Mais la mort de Hume ayant interrompu son Histoire d’Angleterre avant quelle fût complètement mise à fin, Robertson résolut de continuer et de compléter Hume, en écrivant l’Histoire d’Angleterre depuis la révolution de 1688 jusqu’à l’acces-
VIE DE WILLIAM ROBERTSON
«ion de la maison de Hanovre. I-cs dncumens originaux publiés par J. Dalrymple et Mac-Pberson, et ensuite par lord Hardwick; les Mémoires de Nasilles, si curieux pour les négociations françaises en Espagne; une précieuse collection des papiers du dncdeMarlborough, et plusieurs autres collections particulières, lui offraient de nombreuses ressources. Dugald-Stewart, qui a reçu de son Bis, M. VV. Robertson, avocat a Edimbourg, et de plusieurs autres amis et membres de sa famille, la communication de tous ses papiers, n’a pu nous apprendre pourquoi ce projet fut abandonné.
Robertson avait alors passé sa soixant ième année. Scs laiens et son caractère lui avaient acquis de nombreux amis, dont la société charmait les loisirs que lui laissaient les soins moraux de ses occupations religieuses. Les importans événemens publics qui se succédaient avec rapidité étaient pour son patriotisme comme autant d'événemens de sa v ie. Les soins de sa fortune avaienteessé de lui faire une loi d’une active occupation littéraire, et ses jours s’écoulaient studieux , paisibles et heureux. La lecture d'un mémoire du major Renne! sur une carte de l’Inde lui mit cependant encoreunc fois la plume à la main: il avait alorssoixantc-huitans.il voulait n’écrire qu’un Mémoire pour examiner, plus complètement qu'il ne l'avait fait dans son Histoire d'Amérique, la connaissance que les anciens avaient de i iode , et ce Mémoire se transforma insensiblement en un volume riche de faits , tels qu'on pouvait les ootenir alors, et dont le style toujours pur et animé ne se sent en rien du déclin de l'âge, et conserve tous les caractères de ses premières compositions.
Eu décrivant la vie littéraire de Robertson, j'ai décrit les événemens de cette vie si noble et si belle. Ce n’est pas que ses talens le rendissent impropre â l’action de la vie publique ; la sagacité avec laquelle il suit un événement dans ses causes et dans scs effets prouve assez ce qu’il eût pu faire, si son propre choix ou le hasard des circonstances l’eût porté â exécuter des faits dignes de l’histoire , plutût qu’à se faire l’historien des grands faits des autres, tin jugement droit, une morale pure, un caractère ferme, une élocution choisie, le pouvoir de se concilier l’affection de tous, ce sont là des dons qui u cuvent â la fois embellir la vie privée et honorer la vie publique.
Robertson en jouit paisiblement et sans hasard dans la longue douceur de la vie privée. Sa santé, qui avait toujours été excellente, parut décliner vers la fin de l'année 1791. Il vit philosophique-
ment approcher la mort au milieu de scs amis et de sa famille. Pour jouir pendant ses derniers instans de la vue des champs et de la beauté du paysage, qui avaient toujours eu de grands charmes pour lui, il demanda qu'on le transportât d’Edimbourg à Graogc-Housc, maison de campagne voisine de cette ville. Ce fut lâ que, délicieusement charmé encore de l'aspect des premières floraisons d'un printemps tardif, il mourut le 11 juin 1793 à l’âge de soixante-onze ans.
Les années qui se sont écoulées depuis la mort de Robertson n’ont fait qu’ajouter â la gloire de ce grand historien dans son pays et dans le reste de l'Europe.
Suard qui avait si élégamment traduit son Histoire de Cbarles-Quint a également traduit les huit premiers livres de son Histoire d'Amérique ; et l'abbé Morellet a traduit les deux derniers. Il faut le dire, ce sont peut-être les seules traductions dont le style puisse être cité à côté du style du modèle. Aucun autre traducteur n'oserait entreprendre de les refaire : ce sont celles que je reproduis ici.
Il existe plusieurs traductions de l’Histoire d'Ecosse. L’une de Besset de la Chapelle, dont la première édition est de Londres, 1764 , 2 vol. in-17,ct la deuxième édition , augmentée d'un Appendii e et le pièces justificatives, de Londres, 1772,4 vol. in-12. Quoique inférieure en mérite aux deux traductions de Suard, celle de la Chapelle, n'est cependant pas sans mérite. Elle est toujours fidèle, la: style en est naturel et ne manque pas de vivacité. Une autre a été donnée récemment par M. Cainpenon. J'ai fait choix de celle de Besset de la Chapelle.
Le Mémoire sur la connaissance que les ancien* avaient de l'Inde, a été traduit par un écrivain anonyme, 1 vol. in-K“, Paris, 1792. C’est la seule traduction que je connaisse : c’est celle qu’on trouve reproduite dans celte édition.
J'ai tiré les principales données de celte biographie littéraire d’un excellent mémoire de Dugald-Stewart , imprimé entête de la belle édition de Londres en nn gros volume in-H*. il m'est doux de payer ici un nouvel hommage de reconnaissance â un ami enlevé trop tôt à un monde qu'il honorait par ses vertus et éclairait par ses ouvrages.
J. A. C. Bouton.
Paris, I" décembre iSâi.
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