‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 50 sur 73 · Van. de Renneti · texte numérisé non relu

Van. de Renneti

SUR L’IiNDE

Quelque noble que fût uuc telle politique, quelque propre qu'elle fût à l'accomplissement de ses vues, il n'en pouvait pas imaginer de plus contraire aux idées et aux préjuges de sa nation. Les Grecs avaient une si haute idée de la prééminence que leur donnaient la civilisation et la onnnissance des arts, qu'à peine ont-ils regardé e reste du genre humain comme faisant partie je leur espèce. Ils donnaient à tous les autres peuples le nom humilinut de Barbares; et en conséquence de celte supériorité, dont ils étaient si fiers, ils se prétendaient leurs maîtres de droit, à peu près comme finie règne sur le corps, et l'homme sur les animaux. Quelque extravagante que nous paraisse aujourd’hui une telle prétention, à la honte de l'ancienne philosophie, elle était reconnue et enseignée dans toutes les écoles. Aristote , plein de cette opinion qu'il cherche à prouver par des raisonnemens plus subtils que solides 1 , conseillait à Alexaudre de gouverner les Grecs comme des sujets, les Barbares comme des esclaves; de regarder les uns comme des égaux , les autres comme des créatures d'une espèce inférieure J. Mais les sciitimcns de Pélève s'étaient plus agrandis que ceux du maître, et l'habitude de gouverner les hommes avait découvert au monarque ce qui était resté caché aux yeux du philosophe dans les plis de la théorie. Peu de temps après la victoire d'Arbelle, Alexandre lui-mème, et, à sou exemple, plusieurs de scs officiers, prit l'habit des Perses et imita plusieurs de leurs usages. En même temps il encouragea les nobles Perses à suivre les nueurs macédoniennes, à s’instruire de la langue grecque, à goûter les beautés si admirées, si recherchées, desécrivainsdecc temps. Pour douner plus d’étendue à celte union, il épousa lui-meme une fille de Darius , et choisit des femmes pour cent de ses principaux officiers dans les familles les plus distinguées des Perses. On célébra leurs noces avec beaucoup de pompe et de réjouissance, à la grande satisaction du peuple conquis : à leur exemple, plus je dix mille macédoniens prirent des femmes perses , et Alexandre , pour leur témoigner son approbation à cet égard , leur fit à chacun des présens de noces.

' Aristote, Polit., i, cb..in-ni.

* Plut., de Fortunà dits r. ,orat. t, p. .102. vol, Vtl, édit. Kfiflfc. —Str.il>., lit), i p. Ils;. A.

Mais quelque soin qu’eût pris Alexandre pour unir ses sujets d'Europe et d’Asie par les liens les plus indissolubles, il ne fonda pas entièrement la conservation de ses nouvelles conquêtes sur le succès de cette mesure. U choisissait dans chaque province qu’il venait de soumettre, des postes convenables pour y bâtir et y fortifier des villes, où il plaçait des garnisons composées de ceux des natifs qui s'étaient soumis aux moeurs et à la discipline grecques, et de ceux de ses sujets d’Europe qui , épuisés de fatigue et de service, désiraient ie repos et un établissement fixe. Ces villes étaient nombreuses, et ne servaient pas seulement de lieux de communication entre les différentes provinces de ses états, mais aussi de places fortes, pour tenir en respect et réprimer les peuples conquis. Trente mille de ses nouveaux sujets, qui avaient été exercés à l'européenne, parurent devant Alexandre â Suse, et il en avait fait un de ces corps d’infanterie profonds et serrés, connus sous le nom de phalanges,et qui constituaient la force d'une armée macédonienne. Mais pour s'assurer de la fidélité de ce nouveau corps, et pour qu’il eût tout son effet, il avait réglé que tout officier chargé de quelque partie de commandement , supérieur ou subalterne, serait Européen. Comme l'industrie des hommes, dans ta même position, se crée naturellement les mêmes ressources, les puissances de l'Europe, qui, dans leurs possessions de l’Inde, emploient â leur service des corps nombreux de natifs, ont suivi des maximes toutes semblables dans la formation de ces troupes, et probablement , saus s’en douter, out modelé leurs bataillons de Sipahys sur les mêmes principes d’après lesquels Alexandre avait fait sa phalange de Perses.

A mesure qu’ Alexandre, dans le cours de sec conquêtes, s'éloignait de l'Euphrate, qu’on po» j vait regarder comme le centre de ses états , était obligé de bâtir et de fortifier un plus grand nombre de villes. les anciens auteurs en citent plusieurs à l'est et au sud de la mer Caspienne; et dans l’Inde même, il fonda deux cités sur les bords de l'Hydaspc, et une troisième sur l'Acésine, toutes deux navigables, et qui, après avoir mêlé leurs eaux, se jettent dans l'Indus (8). Il est évident, par le choix qu'il fit de remplacement de res villes, que son intention était d'entretenir une eommuiiicalion avec

HISTORIQUES

/il 6 RECHERCHES

l'Inde, par mer ausssi bien que par terre. C'était surtout dans des vues maritimes qu’il avait examiné avec tant de soin la navigation de flndus, comme je l’ai déjà dit. Cétait dans les mêmes vues, qu'à son retour à Suze, il examina lui-même en personne le cours de l'Euphrate et du Tigre, et donna ordre d’enlever les écluses que les anciens monarques de Perse , d'après un précepte formel de leur religion, qui leur enjoignait d'avoir le plus grand soin de ne jamais souiller aucun des élémens, avaient Fait construire près de l'embouchure de ces rivières, pour ôter à leurs sujets tout accès à l’Océan ,9). En ouvrant un tel plan de navigation, du golfe Persique il se proposait de faire arriver les marchandises précieuses de l'Inde dans l’intérieur de ses étals d'Asie, tandis que par le golfe Arabique elles seraient conduites jusqu'à Alexandrie , et de là distribuées daus le reste de l'univers.

Quelque grands, quelque étendus que fussent ses projets, les mesures et les précautions qu'il avait prises pour leur exécution étaient si variées, si convenables, qu’Alexandre avait tout lieu de compter sur leur plein et entier succès. A l'époque ou le mécontentement de ses soldats l’obligea de suspendre ses opérât ions dans l'Inde, il n'avait pas encore trente ans accomplis. A cet âge de la vie où le génie entreprenant de l'homme reçoit tout son essor, un prince aussi actif, aussi constant, aussi infatigable, aurait bientôt fait renaître l'occasion de reprendre un dessein favori auquel il avait été si long-temps attaché. S’il eût fait une seconde invasion dans flndc, il n'aurait pas été obligé, comme la première fois, de se frayer difficilement une roule, à travers des pays ennemis et inconnus, arrêté à chaque pas par des nations et des tribus de Barbares, dont les noms n’étaient jamais parvenus jusqu’en Grèce. Toute l’Asie, depuis les bords de la mer Ionienne, jusqu'aux rives de l’tlyphasis, se serait rangée sous son empire, et à travers celte vaste étendue de pays, il aurait établi une telle succession de villes et de places fortes (10), que ses armées auraient pu continuer leur route en sûreté , et trouver régulièrement des magasins pourvus de toutes les choses nécessaires à leur subsistance; et ccy n’aurait pas

1 Arrien, liv. n, ch, vu Strah , lib. xu, p 1071, etc.

été pour lui une dusse difficile que de mettre en cam|>agne des forces suffisantes pour achever la conquête d'un pays aussi vaste et aussi peuplé que l'Inde. Une fois armés et disciplinés à la manière européenne, ses sujets orientaux se serairnt montrés jaloux d'imiter et d’égaler leur maître, et Alexandre aurail pu tirer des recrues, non de ses stériles domaines de Grèce et de Macédoine, mais des vastes régions de l'Asie, qui dans tous les siècles ont couvert la terre et étonné le genre humain de leurs nombreuses armées. Parvenu jusqu'aux frontières de l’Inde à la tête d’un aussi formidable pouvoir, il aurait pu y entrer dans des circonstances bien différentes que lors de sa première expédition. 11 s’y était assuré une existence solide, tant par les garnisons qu’il avait laissées dans les trois villes qu’il avait bâties et fortifiées, que par sa double alliance avec Taxile et Porus. Ces deux princes indiens, gagnés par la bienfaisance et l’humanité d'Alexandre ( vertus qui excitaient une reconnaissance et une admiration d’autant plus grandes, qu’elles étaient plus rares dans l’ancienne manière de foire la guerre ) , ne se seraient jamais démentis dans leur attachement aux Macédoniens. Soutenu de leurs troupes, aidé de leurs lumières et de l'expérience qu'il avait acquise dans ses premières campagnes, Alexandre n'aurait pu manquer de foire des progrès rapides dans un pays où les invasions, depuis son temps jusqu’au nôtre, ont toujours été suivies du succès.

Mais tous ces superbes projets vinrent s'évanouir devant une mort prématurée. Cette mort elle-même fut suivie d'événemens qui prouvent la justesse de nos spéculations et de nos conjectures, de la manière la plus frappante et la plus victorieuse. Lorsque cet empire, que le génie supérieur d'Alexandre avait maintenu dans l’union et dans l’obéissance, ne sentit plus la force puissante qui le contenait, il tomba, pour ainsi dire, en éclats, et ses principaux officiers se saisirent de ses différentes provinces qu'ils se morcelèrent entre eux. Divisés par l’ambition, parla rivalité, par les ressentimens personnels, ils tournèrent bientôt leurs armes l'un contre l'autre; et comme la plupart des chefs étaient également habiles en politique et dans l’art de faire la guerre, la dispute fol longue et le succès souvent douteux. Au milieu des secousses cl des

SUR L’INDF.

révolutions amenées par ces rivalités , on s’aperçut que les mesures prises par Alexandre pour la conservation de ces conquêtes avaient été si habilement combinées, qu’à la fin des troubles et au rétablissement de la paix , l’empire macédonien ne s’était ébranlé dans aucune partie de l’Asie, et pas une seule province n’avait entrepris de secouer le jour. L'Inde même, la plus éloignée des conquêtes d'Alexandre , s'était tranquillement soumise à Python, fils d’Agénor, et ensuite à Séleucus, qui s'étaient successivement rendus les maitrrs de cette partie de l’Asie. Porus ctTaxile, malgré la mort de leur bienfaiteur, ne se dérobèrent point à l’autorité des Macédoniens, et ne cherchèrent point à recouvrer leur indépendance.

Au milieu de tous ces débats de pouvoir et de prééminence entre les successeurs d'Alexandre , Séleucus, qui ne le cédait à aucun deux dans tous les projets de l'ambition, s'étant rendu maître de toutes les provinces de l'empire persan , comprises sous le nom de Haute-Asie, pensa que toutes les contrées de l'Inde soumises par Alexandre appartenaient naturellement à cette partie de l'empire macédonien, dont il était actuellement le souverain. Séleucus , comme tous les autres officiers formés par Alexandre, s'était fait de si hautes idées des avantages qui résulteraient d'une liaison de commerce avec l'Inde, qu’il résolut enfin de sc transporter dans ce pays, dans le double dessein d’y établir sa propre autorité, et de soumettre Sandracotte, qui, s’étant depuis peu acquis la souveraineté des Prasi, nation puissante sur les bords du Gange, menaçait d’attaquer les Macédoniens, dont les possessions dans l'Inde avoisinaient ses états. Malheureusement il ne nous est parvenu aucun détail sur cette expédition, qui n’a manqué ni d’éclat ni de succès. Tout ce que nous en savons, c'est qu'il alla beaucoup au-delà du terme qu’Alcxandre s’était marqué dans son expédition (11); il aurait poussé sa marche beaucoup plus loin encore, s’il n’eût été obligé de s’arrêter tout court dans sa carrière, pour aller au-devant d'Antigonus, qui se disposait à entrer dans ses états à la tête d’une puissante armée. Avant de sc mettre en marche du côté de l’Euphrate, il conclut un traité avec Sandracotte, en vertu duquel ce monarque demeurait tranquille possesseur du royaume qu'il avait acquis. Mais le

pouvoir et les possessions des Macédoniens paraissent s'être conservés intacts pendant tout le règne de Séleucus, qui finit quarante-deux ans après la mort d’Alexandre.

Pour entretenir un commerce d’amitié avec Sandracotte, Séleucus fit choix de Mégasthène, officier qui , ayant accompagné Alexandre dans son expédition dans l’Inde, connaissait passablement la situation du pays et les mccurs de ses habitans, et il l'envoya en qualité d’ambassadeur à Palibothra *. Mégasthène fit une résidence de plusieurs années dans cette fameuse capitale dis Prasi, située sur les bords du Gange, et il fut probablement le premier Européen qui jouit du spectacle de cette fameuse rivière , infiniment supérieure à toutes celles de l’ancien continent par son étendue (12), et non moins remarquable par la fertilité des pays qu’elle arrose. Ce voyage de Mégasthène à Palibothra donna aux Européens la connaissance d'une vaste étendue de pays, dont ils n'avaient eu jusqu’alors aucune idée; car Alexandre, du côté du sud-est, n'avait pas été plus loin que cette partie de la rivière Ilydraoles ou Raevi , où a été bâtie la moderne cité de Laliore ; et Palibothra, dont j'ai examiné l'emplacement avec le plus grand soin, comme un point essentiel de la géographie de l'Inde ancienne, me parait être située sur le terrain de la nouvelle ville d’AIlahabad, au confluent des deux grandes rivières de Jumna et du Gange (13). Comme le chemin de Lahorc à Allahabad s'étend à travers l’une des provinces de l'Inde les plus riches et les mieux cultivées, à mesure qu'on connaissait mieux le pays, on se faisait une plus haute idée de sa valeur. En conséquence, ce que Mégasthène observa sur le chemin de Palibothra . cl dans le séjour même de cette ville, fit une telle impression sur son esprit, qu’il se hâta de publier une relation fort étendue de l’Inde, pour en mieux faire connaître à ses concitoyens toute l'importance. C’est de ce fond que les anciens paraissent avoir tiré à peu près tout ce qu’ils savaient de la situation intérieure de l'Iude; et en comparant 1rs trois plus grandes relations qui nous en restent, de Diodore de Sicile, de Strabon et d’Arrien , on ne peut s'empêcher de reconnaître, par leur exacte ressemblance, quelles sont des

’ Strab , lib. 2, p. 121 , etc. Arricu . J/ist. Ind. passim.

copies de ses propres paroles. Mais malheureusement Mégasthène avait une telle passion pour le merveilleux, qu'aux vérités qu’il rapportait il mêla plusieurs fictions extravagantes ; et on peut le regarder comme le premier auteur de ces contes fabuleux d’hommes dont les oreilles «taient si larges qu'ils pouvaient s’en envelopper comme d'un manteau; d’autres qui n'avaient d]u’un œil sans bouche , sans nez , avec de longs pieds et des orteils tournés en dedans; d’une troisième espèce qui n'avait que trois empans de haut; d’hommes sauvages avec des têtes en forme de coins; de fourmis aussi grosses que des renards , qui grattaient l’or ; et d'une foule d’autres choses non moins merveilleuses I.es extraits de ses relations, qui nous ont été transmis par Strabon , Arrien et d’autres écrivains , ne paraissent nullement dignes de foi , si ce n'est lorsqu’ils ont pour eux l’évidence de la raison ; qu'ils sont confirmés par le témoignage d’autres auteurs anciens, ou qu’ils s’accordent avec l’expérience des temps modernes. Cependant le compte qu’il rend des dimensions et de la topographie de l’Inde est curieux et exact. La description qu'il donne de la puissance et des richesses des Prasi ressemble parfaitement à celle qu’on aurait pu faire de quelques-uns des plus grands états du moderne Indostan , avant l’établissement de la puissance européenne ou mahométane dans l'Inde, et se rapporte aux informations qu’Alexandre avait recueillies sur ce peuple. On lui avait dit qu’ils l’attendaient sur les bords du Gange avec une armée de vingt - mille cavaliers, de deux cent mille fantassins et deux mille chariots armés2; et Mégasthène rapporte qu’il eut une audience avec Sandraeottc dans un lieu où il était campé A la tète d'une armée de quatre cent mille hommes 3. Les énormes dimensions qu'il donne à Palibothra, qu'il suppose avoir dix milles de long sur deux de large, avec des murailles flanquées de rinq cent coixante-dix tours, et avecsoixante-qnatrc portes, auraient probablement été rangées par les Européens au nombre des merveilles qu’il aimait A raconter, s’ils ne voyaient maintenant de leurs propres yeux que les villes de l'Inde sont bâties

• Strab., lib n, p. 1032. A. 1037.

• biod. de Sic., liv. xtn, p. 232. Quint.-Curt., lib. ix, cli. n.

• Strab. , lib. Xv, p, 1035. C.

HISTORIQUES

sans aucun plan, et s’ils ne savaient avec certitude que, dans les temps anciens, aussi bien que dans les temps modernes , elle pouvait se vanter d’avoir dans son sein des villes d’une étendue bien plus grande encore.

Cette ambassadedeMégasthène J Sandraeottc, et une autre de Daimaehus A Allitroehidas, son fils et son successeur, sont les dernières transactions des monarques syriens sur lesquels il nous soit parvenu quelque détail '. Il ne nous est pas non plus possible de dire avec précision de quelle manière ils perdirent leurs possessions dans l’Inde, ni A quelle époque. Il est probable que la mort de Séleucus les força bientôt de renoncer A ce pays(14).

Mais quoique les superbes monarques de Syrie perdissent, à peu près A celte époque, celles des provinces indiennes qui avaient été soumises à leur empire , les Grecs , dans un moindre royaume, composé des débris de l'empire d'Alexandre, surent conserver des liaisons avec llnde et y acquirent même des territoires considérables. Tel était le royaume de Bactriane, d'abord soumis A Séleucus, puis enlevé A son fils ou petit-fils, et devenu indépendant environ soixante-neuf ans apres la mort d’Alexandre. Nous n’avons, sur les événemensde ce royaume, qu'un petit nombre d'indires épars dans les anciens auteurs. Nous savons par eux que sou commerce avec l'Inde fut considérable; que les conquêtes des rois bactricnsdans ce pays furent plus étendues que celles même d'Alexandre , et surtout qu’ils se remirent en possession du district près de l'embouchure de l’Indus qui avait été soumis par lui3. Chacun des six monarques de la Bactriane eurent des succès militaires si considérables dans l’Inde , qu'ils pénétrèrent fort avant dans l’intérieur de ce pays; et fiers des conquêtes qu’ils avaient faites et des vastes contrées soumises A leur empire, quelques-uns d’eux prirent le titre superbe de grand roi, dont les monarques persans ne s’étaient parés que dans les jours de leur plus grande gloire. Mais nous n'aurions connu ni la durée de ce royaume de Bactriane ni la manière dont il a fini.

1 MCm . de RennclI. p. -19, 50.

» Justin , lib. xr, cb. nr.

■ Sirab., lib. xi, p. 785. D. , lib. xv, p. 1000. B. Juslin, liv. xu, ch. iv. Bayer, Mil. rtgni Grœcor. hattriani , passim

SUR L'INDE

si M. de Guignes ne se fût aidé des historiens de Chine , au défaut des écrivains grecs et romains. Nous y voyons quenviron cent vingt-six ans avant l’ère chrétienne, une horae considérable de Tartares, poussés des lieux de leur naissance sur les contins de la Chine, et obligés de remonter du côté de l'ouest par la pression d'un corps plus nombreux encore qui se précipitait A leur suite, passèrent le Jaxartès, et se jetant sur llactre, comme un torrent irrésistible, écrasèrent ce royaume, et mirent fin à l'empire des Grecs 1 dans ces contrées, empire qui y était établi depuis environ cent trente ans (15).

Depuis cette époque jusqu'à la fin du quinzième siècle, que les Portugais, en doublant le cap de Bonne-Espérance , ouvrirent une nouvelle communication vers l'est , et portèrent leurs armes victorieuses dans toute l'étendue de riudc, aucune puissance euru|técnne n'y avait établi son empire, ni fait d'acquisitions territoriales. Pendant ce long espace de plus de seize cents ans , tout projet de conquête dans l'Inde parait avoir été entièrement abandonné, et chaque peuple n'a cherché qu'à s’assurer un commerce avec cette riche contrée.

C'est en Égypte que le siège de ce commerce fut établi; et ou ne peut que s'étonner de la promptitude et de la régularité avec laquelle le commerce avec l'Orient s'est fait par ce canal , que lui avait tracé la sagacité d'Alexandre. Ptulétnée , fils de Lagus, aussitôt qu'il eut pris possession de l'Égypte , fit d’Alexandrie le siège du gouvernement. Quelques coups d'autorité, plusieurs actes de libéralité, mais surtout la douceur et la justice vantée de son administration, attirèrent un si grand nombre d'babitans autour de sa nouvelle résidence, que cette ville étonna bientôt parsa richesse et sa population. Comme, de tous les officiers d'Alexandre, Ptoléméc était celui qui avait le plus mérité et obtenu sa confiance, il savait très bien que son but principal en fondant Alexandrie avait été de s'assurer les avantages qui résultaient du commerce avec l'Inde. Il fallait, pour l’exécution de ce dessein, un règne long et heureux ; et quoique les auteurs anciens ue nous aient pas mis à portée d'apprécier les démarches de Ptolcmée A ce sujet, il nous a laissé une preuve frappante du grand

’ Httm. Je luttent , tom. ttr. p. 17, etc.

intérêt qu'il attachait aux affaires maritimes, dans le fanal de l ilc de Pliants, bâti à l'entltou cliurc du (tort d'Alexandrie1; ouvrage qui, par sa magnificence, a mérité d'être mis au nombre des sept merveilles du monde. Quant aux arrangentens de commerce de son fils Ptoléméc-Philadclphc, ils nous sont beaucoup mieux connus. Pour faire d'Alexandrie le centre du commerce de l'Inde, qui commençait A se ranimer à Tyr, sou ancien séjour2, il imagina de construire un canal de cent coudées de large , et de trente de profondeur, entre Arsinoé sur la mer Rouge , non loin de l'emplacement de la nouvelle Suez, cl la branche pélusienne ou orientale du Nil . par le moyeu duquel on aurait pu conduire les marchandises de l'Inde dans cette capitale, entièrement par eau. Mais, soit qu'on ait vu quelque danger dans sa confection .soit que la navigation lente et dangereuse de l'extrémité septentrionale de la mer Rouge l’ait rendu absolument inutile, cet ouvrage n’a jamais été achevé. Pour faciliter la communication avec l'Inde, il fit bâtir sur la côte occidentale de cette mer, et presque sous le tropique , une ville à laquelle il donna le nom de Bérénice3. Cette nouvelle ville devint bientôt l’entrepôt du commerce avec l'lnde(16). De Bérénice, les marchandises étaient transportées par terre jusqu'à Copte, ville à trois milles de distance du Nil , mais qui s'y joignait par un canal navigable dont on trouve encore les restes 4 ; de là elles étaient conduites par eau à Alexandrie. Il y avait entre Bérénice et Copte, selon Pline, une distance de deux cent rinquante-huit milles romains, et le chemin était coupé à travers le désert, presque sans eau, de la Thébaïde. Mais la vigilance d'un monarque puissant sut bientôt suppléer à ce défaut, en faisant" chercher des sources, et partout oû l’on en trouvait , bâtir des auberges, ou plutôt , à la manière orientale, des caravansérails, pour la commodité des marchands 5. C'est par cette voie que le commerce de l'Orient et de l'Occident continua à se faire pendant deux cent cinquante ans , tant que le royaume d’Égypte conserva son indépendance.

1 Strab., tib. xvn , p. 1 140. C.

4 Strab. , tib. xrt, p. 10S9. A.

9 Strab., tib. xvn, p. 1126. D. Pline, Hlst, nat. tib. *i , ch. rm

* DAnvillr. Mtm. de l'Égypte, p. 2t.

9 Strab., tib. xvn, p. 1157. U. lit»

Les vaisseaux distillés pour l'Inde partaient de Bérénice, et côtoyant le golfe Arabique jusqu'au promontoire de Syagre, aujourd'hui cap Rasalgate, suivant l'ancienne marche de la navigation, continuaient leur course le long de la côte de Perse droit à Pattala (aujourd'hui Tatta), à la télé du delta inférieur de lindus, ou à quelque autre marché sur la côte occidentale de lindc. Le commerce semble avoir été long-temps borné, sous la protection des monarques égyptiens, A cette partie de l'Inde qu' Alexandre avait visitée et soumise. On adopta dans la suite un plan plus commode, et, du cap Rasalgate, les vaisseaux se rendaient en droite ligne à Zizer. Suivant M. de Montesquieu ', c’était le royaume deSigcr, situé sur la côte de la mer voisine de l’embouchure de l’Iudus, conquis par les rois greesde la Bactriane; suivant le major Rennell ', c’était un port sur la partie septentrionale de la eôte de Malabar. Les auteurs anciens n'ont rien dit qui nous mette à même de prononcer avec certitude entre ces deux opinions. Nous ne pouvons pas assurer non plusquelsétaient les autres ports de l'Inde où se rendaient les marchands de Bérénice, lorsque ce commerce fut ouvert pour la première fois. Comme ils se servaient de jictits vaisseaux qui marchaient lentement le long de la côte, dont ils n’osaient s'écarter, il est probable que leurs voyages se renfermaient dans un cercle très étroit; et que sous les Ptolémées, les découvertes tjue l’on fit dans l lnde, se bornèrent à très peu de chose (17).

C'est le monopole du commerce par mer entre l’Oriciitel l’Occident, dont l’Égypte jouit longtemps .qui éleva ce royaume à ce haut degré de pouvoir et d’opulence dont l'univers fut étonné. Dans nos temps modernes , où nous sommes accoutumés à voir les opérations rivales du commerce se croiser et se devancer, rien ne doit paraître plus étonnant dans l'histoire ancienne que cette indifférence avec laquelle on a laissé les souverains de l’Égypte s’emparer exelusivement d'un commerce aussi lucratif, sans faire le moindre effort pour le leur enlever ; d'autant mieux que les puissans monarques de Syrie auraient pu , du sein du golfe Pcrsique. entretenir des liaisons avec les mêmes parties de l'Inde par un trajet beaucoup plus court et beaucoup plus

1 Esprit des Lois , Uv. xu, ch. vil

a Introduct., p. 37.

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sôr. Différentes considérations paraissent le» avoir engagés à faire si aisément le sacrifice d’un commerce^pii présentait tant d'avantages. Les rois d’Égypte, par leur attention continuelle aux affaires de la mer, s'étaient fait une flotte qui leur donnait sur cet élément un empiresi absolu, qu'ils auraient écrasé à l’instant le premier rival qui eût osé leur en disputer le commerce. 11 ne parait pas qu'il ait jamais existé aucune liaison maritime entre l'Inde et la Perse. Ce peuple avait une si grande aversion pour la mer, ou craignait tellement les invasions des étrangers, que ses monarques (comme je l'ai déjà observé) mettaient le plus grand soin à barrer la navigation des grandes rivières qui communiquaient à l’intérieur du pays. Cependant, comme leurs sujets ne se montraient pas moins jaloux que leurs voisins de jouir des riches productions de l'Inde et des élégans ouvrages qui sortaient de scs manufactures , on les leur amenait par terre dans toute l'étendue de leurs vastes possessions. Les marchandises destinées à l’approvisionnement des provinces du nord étaient transportées sur des chameaux , depuis les bords de l'Indus jusqu'à ceux de l’Oxiis, dont elles suivaient le cours jusqu'à la mer Caspienne, d'où elles étaient distribuées , tant par terre que par les rivières navigables, dans les différentes contrées bornées d'une part par la mer Caspienne, et de l'autre par le Pont- Kuxin Les marchandises de l’Inde, destinées aux provinces du midi et de l’intérieur, s’avançaient par (erredes extrémités de la mer Caspienne jusqu’à quelques-uns des grands fleuves, d’où elles se répandaient dans le reste du pays. Telle était l'ancienne manière de commercer avec lindc , tant que l’empire de Perse fut gouverné par scs princes naturels; et l'expérience de tous les siècles a démontré que lorsqu’une branche de commerce quelconque s’est ouvert une certaine roule, quoiqu’elle ne soit ni la plus abrégée ni la plus commode, il faut un temps et des efforts considérables pour lui faire prendre une autre direction (18).

A toutes ces raisons de laisser aux monarques d’Égypte la tranquille possession du commerce maritime avec l'Inde, on peut en ajouter une dernière. Plusieurs des anciens , par une erreur

1 Strab. , lib. xu, p. 776. D. Pline, Bist. luit. , Ur. vi, ch. xvii.

SUR l.’.'NDE

en géographie tout-ù-fait inconcevable, et dans \ laquelle ils persistaient, malgré les occasions 1 répétées qn’ils avdient d’étre mieux instruits, s’imaginaient que la mer Caspienne était une brauche du grand Océan septentrional; au moyen de quoi les rois de Syrie pouvaient espérer d'ouvrir avec l'Europe une communication par oit ils feraient passer les riches productions de l'Orient, sans chercher à fréquenter ces mers, dont les rois d’Égypte semblaient regarder la navigation comme leur droit exclusif. les Grecs s'étaient de bonne heure occupés de ce plan , lorsqu'ils se rendirent maîtres de l'Asie. Séleucus-Nicanor, le premier et le plus habile des rois de Syrie , dans le temps oit il fut assassiné . s'occupait des moyens de joindre la mer Caspienne au l’ont-Euxin par un canal 1 ; et si cette jonction eût eu lieu, outre l'étendue de leur commerce en Europe, ses sujets auraient pu approvisionner des productions de l'Inde toutes les contrées septentrionales de l’Asie sur les cotes du l’ont-F.uvin. et de plus toutes celles qui s'étendent , du côté de l’orient , depuis la mer Caspienne. Comme ces pays, quoique habités aujourd'hui par une race d'hommes misérables et peu nombreux , sans trésors, sans industrie , étaient autrefois extrêmement peuplés et couverts de villes riches et considérables , on a dû regarder cette branche de commerce comme assez importante par sa grandeur et son utilité pour mériter qu’un grand roi s'occupât des moyens de s’en assurer la possession.

Mais, tandis que les monarques d'Égypte et de Syrie travaillaient à l’envi les uns des autres

assurer à leurs sujets les avantages du commerce de l'Inde, il s'éleva dans l'ocrident une puissance égale ment fataleaux uns et aux autres. Les romains , par la vigueur de leurs institutions militaires et la sagesse de leur conduite politique. s’étant rendus maîtres de toute l’Italie et de la Sicile, renversèrent bientôt la république rivale de Carthage, soumirent la Macédoine et la Grèce , étendirent leur empire jusqu’en Syrie , et enfin tournèrent leurs armes victorieuses contre l'Égypte , le seul royaume qui restât de ceux qu'avaient établis les successeurs d’Alexandrelc-Grand. Après une suite d’événemens qui n’entrent pas dans le cours de cette dissertation , 1’Égyptc fut annexée â l’empire romain , et ré-

1 Pline, //.if not., liv. vi, ch. il.

duite en province romaine par Auguste. Comme il en connaissait toute l’importance , non-seulement il la rangea au nombre des provinces immédiates soumises à l’autorité impériale, par une suite de cette prévoyante sagacité qui était le point essentiel de son caractère, mais aussi il employa différentes précautions, bien connues dessavans, pour s’en assurer la possession. Cette extrême sollicitude venait probablement de ce qu’il regardait l’Égypte non-seulement comme un des principaux greniers d’où dépendait la subsistance de la capitale, mais comme le siège de ce commerce lucratif qui avait accumulé, dans les mains de ses anciens monarques , ces richesses énormes , qui excitaient l’admiration et l’envie des autres princes, et qui, verséesdans le trésor de l'empire, produisirent à Rome un dérangement visible dans la valeur des propriétés et dans les mœurs de cette république.

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