A POSITION DU PREMIER RANG
Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux étaient galonnés cl’or, l’unifonne blanc, les revers roses, les moustaches cirées de noir, ies cheveux tout poudrés h frimas, et qui parlaient
aussi vite que des vendeurs d’orviétan.
Ces trois braves étaient d’honnêtes racoleurs. Ils me dirent que je n’avais qu’à m asseoir à table avec eux pour avoir une idée juste du bonheur parfait que l’on goûtait éternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et du
café excellent; ils me jurèrent sur leur «
honneur que, dans le Royal-Auvergne, je n’en aurais jamais d’autres.
Je vis bien depuis qu’ils avaient dit vrai.
Ils me jurèrent aussi, car ils juraient,.
LA VEILLÉE I)E VINCENNES 113 infiniment, que Ton jouissait de la plus douce liberté dans le Royal-Auvergnè; que les soldats y étaient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres corps; qu’on y jouissait d’une société fort agréable en hommes et en belles dames, et qu’on y faisait beaucoup de musique ; . surtout qu’on y appréciait fort ceux qui jouaient du piano . Cette dernière circonstance me décida.
Le lendemain j’avais donc l’honneur d’être soldat au Royal-Auvergne. C’était un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni Pierrette, ni monsieur
le curé. Je demandai du poulet à dîner, et l’on me donna à manger cet agréable mélange de pommes de terre, de mouton et de pain qui se nomme et se nommera toujours la Ratatouille . On me lit apprendre la position du soldat sans armes avec une perfection si grande, que je servis de
modèle, depuis, au dessinateur qui fit les planches de l’ordonnance de 1791,
ordonnance qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d’œuvre de précision.
On m’apprit l’école du soldat et l’école de peloton de manière à exécuter les charges en douze temps, les charges précipi-
tées et les charges a volonté, en comptant ou sans compter les- mouvements, aussi parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frédéric le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me promettre que, si je me comportais bien, je finirais par être admis dans la première compagnie de grenadiers. — J'eus bientôt une queue poudrée qui tombait sur ma veste blanche assez noblement ;
mais je ne voyais plus ni Pierrette, ni sa mère, ni monsieur le curé de Mon
treuil, et je ne ne faisais point de nnisi-
que.
Un beau jour, comme j’étais consigné à la caserne même où nous voici, pour avoir fait trois fautes dans le maniement d’armes, on me plaça dans la position des feux du premier rang, un genou sur le pavé, ayant en face de moi un soleil éblouissant et superbe que j’étais forcé de coucher en joue, dans une immobilité parfaite, jusqu’à ce que la fatigue me fit ployer les bras à la saignée ; et j’étais encouragé à soutenir mon arme par la présence d’un honnête caporal, qui de temps
en temps soulevait ma baïonnette avec sa
crosse quand elle s’abaissait; c’était une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain.
Il y avait vingt minutes que je m’appliquais à atteindre le plus haut degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le tailleur de pierres.
— Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un grand service si tu voulais bien, sans qu’on s’en
aperçût, mettre un moment ta canne sous
ma baïonnette. Mes bras s’en trouveraient mieux, et ta canne ne s’en trouverait pas plus mal.
— Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, le voilà bien puni d’avoir quitté Montreuil ; tu n’as plus les conseils et les lectures du bon curé, et lu vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la parade ne la vaudra certainement pas.
— C’est égal, dis-je en élevant le bout du canon de mon fusil et le dégageant de sa canne par orgueil; c’est égal, on a son idée.
— Tu ne cultiveras plus les espaliers et
les belles pêches de Montreuil avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu’elles, et dont la lèvre porte aussi comme elles un petit duvet.
— C’est égal, dis-je encore, j’ai ifion idée.
— Tu passeras bien longtemps à genoux, a tirer sur rien, avec une pierre de bois, avant d’être seulement caporal.
— C’est égal, dis-je encore, si j’avance lentement, toujours est-il vrai que j’avancerai; tout vient à point à qui soit attendre, comme on dit, et quand je serai
sergent je serai quelque chose, et j’épouserai Pierrette. Un sergent c’est un seigneur, et à tout seigneur tout honneur.
Michel soupira.
— Ah ! Mathurin ! Mathurin ! me dit-il,
tu n’es pas sage, et tu as trop d’orgueil
et d’ambition, mon ami; n’aimerais-tu pas mieux être remplacé, si quelqu’un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette?
— Michel ! Michel ! lui dis-je, tu t’es beaucoup gâté dans le monde; je ne sais pas ce que tu y fais, et tu ne m’as plus
l’air d’y être maçon, puisqu’au lieu d’une veste tu as un habit noir de taffetas ; mais tu ne m’aurais pas dit ça dans le temps
où tu répétais toujours : H faut faire son
sort soi-même. — Moi je ne veux pas l’épouser avec l’argent des autres, et je fais moi-même mon sort, comme lu vois.
— D’ailleurs, c’est la Reine qui m’a mis ça dans la tête, et la Reine ne peut pas se tromper en jugeant ce qui est bien à faire.
Elle a dit elle-même : 11 sera soldat, et je les marierai ; elle n’a pas dit : Il reviendra après avoir été soldat.
— Mais, me dit Michel, si par hasard
la Reine te voulait donner de quoi l'épouser, le prendrais-tu ?
— Non, Michel, je ne prendrais pas son
argent, si par impossible elle le vou- * «
lait.
— Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot? reprit-il.
— Oui, Michel, je l'épouserais tout de suite, dis-je.
Ce bon garçon avait l’air tout attendri.
— Eh bien ! reprit-il, je dirai cela h la Reine.
— Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison ?
— Ni 1’un ni l’autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre.
— Que tailles-tu donc? disais-je.
— Hé! je taille des pièces, du papier et des plumes.
Bah! dis-je, est-il possible?
— Oui, mon enfant, je fais de petites pièces toutes simples et bien aisées à comprendre. Je te ferai voir tout ça.
En effet, dit Timoléon en interrom
124 LA VEILLÉE DE VINCENNES pant l’Adjudant, les ouvrages de ce bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on n’y trouve
aucune synthèse sur le fini et l’infini, sur
les causes finales, l’association des idées et l’identité personnelle; on n’y tue pas des rois et des reines par le poison ou l’échafaud ; ça ne s’appelle pas de noms sonores environnés de leur traduction philosophique ; mais ça se nomme Biaise, V Agneau perdu , le Déserteur; ou bien le Jardmier et son Seigneur , la Gageure imprévue ; ee sont des gens tout simples, qui parlent vrai, qui sont philosophes sans le
savoir , corame Sedaine lui-même, que je trouve plus grand qu’on ne Ta fait.
Je ne répondis pas..
L’Adjudant reprit :
— Eh bien, tant mieux! dis-je, j’aime autant te voir travailler ça que tes pierres de taille.
— Ah! ce que je bâtissais valait mieux que ce que je construis à présent. Ça ne passait pas de mode et ça restait plus
longtemps debout. Mais en tombant, ça
pouvait écraser quelqu’un ; au lieu qu’a
présent, quand ça tombe, ça n’écrase personne.
— C’est égal, je suis toujours bien aise, dis-je...
— C’est-à-dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu’il l’envoya là-bas, tenez, babas, près de la poudrière.
En même temps il ordonna six jours de salle de police pour le factionnaire qui avait laissé entrer un bourgeois.
Sedaine comprit bien qu’il fallait s’en aller; il ramassa paisiblement sa canne, et, sortant du côté du bois, il me dit :
— Je t’assure, Mathurin, que je conte-
rai tout ceci à la Reine.