‹ Œuvres complètes du comte Xavier de Maistre (volume 2)Chapitre 17 sur 169 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

« Tiens, Joannctti , lui dis-je, raccroche ce portrait.» — II m’avait aidé à le nettoyer, et ne se doutait non plus de tout ce qui a produit le chapitre du portrait que de ce qui se passe dans la lune. C’était lui qui de son propre mouvement m’avait présenté l’éponge mouillée, et qui, par cette démarche, en apparence indifférente, avait fait parcourir à mon âme cent millions de lieues en un instant. Au lieu de le remettre à sa place, il le tenait pour l’essuyer à son tour. — Une difficulté, un problème à résoudre, lui donnait un air de curiosité que je remarquai. — «Voyons, lui dis-je, que «trouves-tu à redire à ce portrait? — Oh! rien, « monsieur. — Mais encore? » Il le posa debout sur une des tablettes de mon bureau ; puis, s’éloignant de quelques pas : « Je voudrais, dit-il, que mon- « sieur m’expliquât pourquoi ce portrait me regarde « toujours, quel que soit l’endroit de la chambre où «je me trouve. Le malin, lorsque je fais le lit, sa « figure se tourne vers moi, et si je vais à la fe- « nôtre, elle me regarde encore et me suit des yeux « en chemin. — En sorte, Joannetti , lui dis-je, que

AUTOUR DE MA CHAMbRE. SS

« si la chambre était pleine de monde, cette belle « dame lorgnerait de tout côté et tout le monde à h la fois? — Oh ! oui, monsieur. — Elle sourirait « aux allants et aux venants tout comme à moi? » — Joannetti ne répondit rien. — Je m’étendis dans mon fauteuil, et, baissant la tête, je me livrai aux méditations les plus sérieuses. — Quel trait de lumière ! Pauvre amant ! tandis que tu te morfonds loin de ta maîtresse, auprès de laquelle tu es peutêtre déjà remplacé, tandis que tu fixes avidement les yeux sur son portrait et que tu t’imagines (au moins en peinture) être le seul regardé, la perfide effigie, aussi infidèle que l’original, porte ses regards sur tout ce qui l’entoure, et sourit à tout le monde.

Voilà une ressemblance morale entre certains portraits et leur modèle, < qu’aucun philosophe, aucun peintre, aucun observateur n’avait encore aperçue.

Je marche de découvertes en découvertes.

VOYAGE

CH A Pif RE XVI.

Joannetti était toujours dans la môme attitude en attendant l’explication qu’il m’avait demandée. Je sortis la tôte des plis de mon habit de voyage , où je l’avais enfoncée pour méditer à mon aise et pour me remettre des tristes réflexions que je venais de faire. — « Ne vois-tu pas, Joannetti , lui dis-je après « un moment de silence, et tournant mon fauteuil « de son côté, ne vois-tu pas qu’un tableau étant « une surface plane, les rayons de lumière qui parce tent de chaque point de cette surface... ? » Joannetti , à cette explication, ouvrit tellement les yeux, qu’il en laissait voir la prunelle tout entière; il avait en outre la bouche entr’ouverte : ces deux mouvements dans la figure humaine annoncent, selon le fameux Le Brun, le dernier période de l’étonnement. C’était ma bôte, sans doute, qui avait entrepris une semblable dissertation; mon àme savait de reste que Joannetti ignore complètement ce que c’est qu’une surface plane, et encore plus ce que sont des rayons de lumière : la prodigieuse dilatation de ses pau pières m’ayant fait rentrer en moi-môme, je me remis la tôte dans le collet de mon habit de voyage et

je l’y enfonçai tellement, que je parvins à la cacher presque tout entière. , ✓

Je résolus de dîner en cet endroit : la matinée était fort avancée, et un pas de plüs dans ma chambre aurait porté mon dîner à la nuit. Je me glissai jusqu’au bord de mon fauteuil, et, mettant les deux pieds sur la cheminée, j’attendis patiemment le repas. — C’est une attitude délicieuse que celle-là : il serait, je crois, bien difficile d’en trouver une autre qui réunît autant d’avantages, et qui fût aussi commode pour les séjours inévitables dans un long voyage.

Rosine , ma chienne fidèle, ne manque jamais de venir alors tirailler les basques de mon habit de voyage, pour que je la prenne sur moi ; elle y trouve un lit tout arrangé et fort commode, au sommet de l’angle que forment les deux parties de mon corps : un Y consonne représente à merveille ma situation. Rosine s’élance sur moi, si je ne la prends pas assez tôt à son gré. Je la trouve souvent là sans savoir comment elle y est venue. Mes mains s’arrangent d’elles-mêmes de la manière la plus favorable à son bien-être, soit qu’il y ait une sympathie entre cette aimable bête et la mienne, soit que le hasard seul en décide; — mais je ne crois point au hasard, à ce triste système, — à ce mot qui ne signifie rien. — Je croirais plutôt au magnétisme; — je croirais plutôt au martinisme. — Non, je n’y croirai jamais.

VOYAGE

Il y a une telle réalité dans les rapports qui existent entre ces deux animaux, que, lorsque je mets les deux pieds sur la cheminée, par pure distraction, lorsque l’heure du dîner est encore éloignée, et que je ne pense nullement à prendre l'étape , toutefois, Rosine , présente à ce mouvement, trahit le plaisir qu’elle éprouve en remuant légèrement la queue ; la discrétion la retient à sa place, et l’autre , qui s’en aperçoit, lui en sait gré : quoique incapables de raisonner sur la cause qui le produit, il s’établit ainsi entre elles un dialogue muet, un rapport de sensation très-agréable, et qui ne saurait absolument être attribué au hasard.

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