‹ Œuvres complètes du comte Xavier de Maistre (volume 3)Chapitre 77 sur 81 · LES · texte numérisé non relu

LES

DU CAUCASE

Les montagnes du Caucase sont depuis longtemps enclavées dans l’empire de Russie sans lui appartenir. Leurs féroces habitants, séparés par le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le même amour de l’indépendance et du pillage.

Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s’étendent jusqu’aux sommités du Caucase. Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la ligne 4 .

C’est au milieu de ces hordes dangereuses et au

t On désigne par ce mot la tuite des postes gardés par les troupes russes entre la mer Caspienne et la mer Noire, depuis l'embouchure du Tereck jusqu’à celle du Cubaa.

centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d’Asie. Des redoutes, placées de distance en distance, assurent la route jusqu’en Géorgie ; mais aucun voyageur n’oserait se hasarder à parcourir seul l’espace qui les sépare. Deux fois par semaine, un convoi d’infanterie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement. Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, est devenue une petite bourgade assez peuplée. Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi-Caucase 1 : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d’être parlé.

Le major Kascambo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe, d’une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars dans les gorges du Caucase. Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu’à la témérité, il eut 'l’imprudence d’entreprendre ce voyage avec l’escorte d’une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l’imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s’en vanter avant de l’exécuter.

Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu’on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok ; mais la plupart conservent des relations

1 JVIarii- Cuvante Tient du \erbe russe t oladeli, qui signifie communder, dominer.

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avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages. Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade. A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d’une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval. La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre, et soutinrent l’attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d’une redoute qui n’était pas très-éloignée.

Les habitants du Caucase, quoique individuellement très-courageux, sont incapables d’attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne contenance ; mais ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste. Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal. Après une assez- longue fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s’était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches. Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques : « Livrez-nous le major, ou vous serez tués jusqu’au « dernier. » Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques et s’avança seul vers les Tchetchenges,

dont le feu cessa aussitôt, leur but n’étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon. A peine se fut-il livré aux ennemis, qu’il vit paraître de loin le secours qu’on lui envoyait : il n’était plus temps s les brigands s’éloignèrent avec rapidité.

Son denchik 1 * * 4 * était resté en arrière avec le mulet qui portait l’équipage du major. Caché dans un ravin, il attendait l’issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître. Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s’achemina du côté par où les Tchetchenges s’étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux. Lorsqu’il commençait à la perdre dans l’obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.

On peut se faire une idée du sentiment qu’éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort. Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu’on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu’une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu’on lui rendit par dérision. Ivan (c’était le nom du denchik 2 ) s’en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait. « Pourquoi nous décourager 1 lui « disait-il ; le Lieu des Lusses est grand 8 : l’intérêt

1 Domestique soldat.

* Il s’appelait Ivan Smirnoff, nom qu’on pourrait traduire en français

par Jean le Doux, ce qui contrastait singulièrement avec son caractère,

comme on le verra par la suite.

* Proverbe familier des soldats russes au moment du danger.

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a des brigands est de vous conserver, ils ne vous fe- « ront aucun mal. »

Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu’un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes continuaient à s’avancer, et que probablement les troupes des autres redoutes se réuniraient pour les poursuivre. Les chefs tinrent conseil : il s’agissait de cacher leur retraite, non-seulement pour garder leur prisonnier, mais encore pour détourner l’ennemi de leurs villages, et éviter ainsi ses représailles. La horde se dispersa par divers chemins. Dix hommes à pied furent destinés à conduire les prisonniers, tandis qu’une centaine de chevaux restèrent réunis, et marchèrent dans une direction différente de celle que devait tenir Kascambo. On enleva à celui-ci ses bottes ferrées, qui auraient pu laisser une empreinte reconnaissable sur le terrain, et on l’obligea, ainsi qu’Ivan, à marcher pieds nus une partie de la matinée.

Arrivée près d’un torrent, la petite escorte le remonta, le long du bord, sur le gazon, l’espace d’une demi-verste, et descendit dans l’endroit où les bords étaient le plus escarpés, au milieu des broussailles épineuses, évitant soigneusement de laisser la trace de son passage. Le major était si fatigué, que pour l’amener jusqu’au ruisseau il fallut le soutenir avec des ceintures. Ses pieds étaient ensanglantés ; on se décida à lui rendre sa chaussure pour qu’il pût achever la traite qui restait à faire.

Lorsqu’ils parvinrent au premier village, Kas-

cambo, plus malade encore de chagrin que de fatigue, parut à ses gardiens si taible et si défait, qu’ils eurent des craintes pour sa vie, et le traitèrent plus humainement. On lui donna quelque repos et un cheval pour la marche; mais afin de détourner les Russes des recherches qu’ils pourraient faire, et de mettre le prisonnier lui-même hors d’état d’apprendre à ses amis le lieu de sa retraite, on le transporta de village en village, et d’une vallée à l’autre, en prenant la précaution de lui bander les yeux, à plusieurs reprises. Il passa ainsi une rivière considérable, qu’il jugea être la Sonja. On le ménagea beaucoup pendant ces courses, en lui accordant une nourriture suffisante et le repos nécessaire. Mais lorsqu’il eut atteint le village éloigné dans lequel il devait être définitivement gardé, les Tchetchenges changèrent tout à coup de conduite à son égard, et lui firent souffrir toutes sortes de mauvais traitements. On lui mit des fers aux pieds et aux mains, et une chaîne au cou, au bout de laquelle était attaché un billot de chêne. Le denchik était traité moins durement; ses fers étaient plus légers et lui permettaient de rendre quelques services à son maître.

Dans cette situation, et à chaque nouvelle avanie qu’il recevait, un homme qui parlait russe venait le voir et lui conseillait d’écrire à ses amis pour obtenir sa rançon, qu’on avait fixée à dix mille roubles. Le malheureux prisonnier était hors d’état de payer une somme si forte, et ne conservait d’autre espoir que la protection du gouverner» en t, qui avait racheté , quelques années auparavant, un colonel

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tombé comme lui entre les mains des brigands. L’interprète promettait de lui fournir du papier et de faire parvenir sa lettre -, mais après avoir obtenu son consentement, il ne reparut plus de quelques jours, et ce temps fut employé à faire endurer au major un surcroît de maux. On le priva de nourriture, on lui enleva la natte sur laquelle il couchait et un coussin de selle de Cosaque qui lui servait d'oreiller ; et lorsque enfin l’entremetteur revint, il lui annonça, par manière de confidence, que si l’on refusait à la ligne la somme demandée, ou qu’on en retardât le payement, les Tchetchenges étaient décidés à se défaire de lui, pour s’épargner la dépense et les inquiétudes qu’il leur causait. Le but de leur conduite cruelle était de l’engager à écrire d’une manière plus pressante. On lui remit enfin du papier avec un roseau taillé suivant l’usage tartare ; on lui ôta les fers qui liaient ses mains et son cou, afin qu’il pût écrire librement ; et lorsque la lettre fut écrite, on la traduisit aux chefs, qui se chargèrent delà faire parvenir au commandant de la ligne.

Depuis lors il fut traité moins durement et ne fut plus chargé que d’une seule chaîne, qui lui liait le pied et la main droite.

Son hôte, ou plutôt son geôlier, était un vieillard de soixante ans, d’une taille gigantesque et d’un aspect féroce, que son caractère ne démentait pas. Deux de ses fils avaient été tués dans une rencontre avec les Russes, circonstance qui l’avait fait choisir, entre tous les habitants du village, pour être le gardien du prisonnier.

La famille de cet homme, appelé Ibrahim, était composée de la veuve d’un de ses fils, âgée de Irente-cinq ans, et d’un jeune enfant de sept à huit ans, appelé Mamet. Sa mère était aussi méchante et plus capricieuse encore que le vieux gardien. Kascambo eut beaucoup à en souffrir ; mais les caresses et la familiarité du jeune Mamet lui furent dans la suite une distraction, et même un soutien réel dans ses malheurs. Cet enfant le prit en si grande affection, que les menaces et les mauvais traitements de son grand-père ne pouvaient l’empêcher de venir jouer avec le prisonnier dès qu’il en trouvait l’occasion. Il avait donné à ce dernier le nom de Koniak , qui dans la langue du pays signifie un hôte et un ami. Il partageait secrètement avec lui les fruits qu’il pouvait se procurer, et pendant l’abstinence forcée qu’on avait fait souffrir au major, le jeune Mamet, touché de compassion, profitait adroitement de l’absence momentanée de ses parents pour lui apporter du pain ou des pommes de terre cuites sous la cendre.

Quelques mois s’étaient écoulés depuis l’envoi de la lettre, sans événement remarquable. Pendant cet intervalle, Ivan avait su gagner la bienveillance de la femme et du vieillard, ou du moins était parvenu à se rendre nécessaire. Il savait tout l’art qui peut entrer dans la cuisine d’un officier de détachement. Il faisait à merveille le kislîtchi *, préparait les concombres salés, et avait accoutumé ses hôtes aux pe-

> Boisson russe : c'est une espèce de bière faite arec de 1a farine.

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tiles douceurs qu’il introduisait dans leur ménage.

Pour obtenir plus de confiance, il s’était mis avec eux sur le pied d’un bouffon, imaginant chaque jour quelque nouvelle plaisanterie pour les amuser : Ibrahim aimait surtout à lui voir danser la cosaque. Lorsque quelque habitant du village venait les visiter, on ôtait à Ivan ses fers, et on le faisait danser ; ce qu’il exécutait toujours de bonne grâce, en ajoutant à chaque fiais quelque gambade ridicule de plus. Il s’était procuré par cette conduite constante la liberté de parcourir le village, le long duquel il était ordinairement suivi par une troupe d’enfants attirée par ses bouffonneries ; et comme il comprenait la langue tartare, il eut bientôt appris celle du pays, qui en est un dialecte très-rapproehé.

Le major lui-même était souvent forcé de chanter avec son denchik des chansons russes et de jouer de la guitare pour amuser cette féroce société. Dans les commencements, on lui ôtait les fers qui liaient sa main droite lorsqu’on exigeait de lui cette complaisance; mais la femme s’étant aperçue qu’il jouait quelquefois malgré ses fers pour se désennuyer, on ne lui accorda plus la même faveur ; et le malheureux musicien se repentit plus d’une fois d’avoir laissé paraître son talent. Il ignorait alors que sa guitare contribuerait un jour à lui rendre la liberté.

Pour obtenir cette liberté désirée, les deux prisonniers formaient mille projets, tous bien difficiles à exécuter. Lors de leur arrivée dans le village, les habitants envoyaient chaque nuit, et à tour de rôle,

un homme pour augmenter la garde. Insensiblement on se relAcha de cette précaution. Souvent la sentinelle ne venait pas : la femme et l’enfant couchaient dans une chambre voisine, et le vieux Ibrahim restait seul avec eux ; mais il gardait soigneusement sur lui la clef des fers, et se réveillait au moindre bruit. De jour en jour le prisonnier était traité avec plus de rigueur. Comme la réponse à ses lettres n’arrivait point, les Tchetchenges venaient souvent dans sa prison pour l’insulter et le menacer des plus cruels traitements. On le privait de ses repas, et il eut un jour le chagrin de voir battre sans pitié le petit Mamet pour quelques nèfles que cet enfant lui avait apportées.

Une circonstance bien remarquable dans la situation pénible où se trouvait Kascambo, c’est la confiance qu’avaient en lui ses persécuteurs et l’estime qu’il leur avait inspirée. Tandis que ces barbares lui faisaient souffrir des avanies continuelles, ils venaient souvent le consulter et le prendre pour arbitre dans leurs affaires et dans les démêlés qu’ils avaient ensemble. Entre autres contestations dont on le fit juge, la suivante mérite d’être citée par sa singularité.

Un de ces hommes avait confié une assignation russe de cinq roubles à son camarade, qui partait pour une vallée voisine, en le chargeant de la remettre à quelqu’un. Le commissionnaire perdit son cheval, qui mourut en chemin, et se persuada qu’il avait le droit de garder les cinq roubles en indemnité de la perte qu’il avait faite. Ce raisonnement, digno

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du Caucase, ne fut point goûté par le propriétaire de l’argent. Au retour du voyageur, il y eut grand bruit au village. Ces deux hommes avaient réuni autour d’eux leurs parents et leurs amis ; et la rixe aurait pu devenir sanglante, si les anciens de la horde, après avoir vainement tenté de les apaiser, ne les eussent engagés à soumettre leur cause à la décision du prisonnier. Toute la population du village se porta tumultueusement chez lui pour apprendre plus tôt l’issue de ce ridicule procès. Kascambo fut tiré de sa prison et conduit sur la plate-forme qui servait de toit à la maison.

La plupart des habitations, dans les vallées du Caucase, sont en partie creusées dans la terre, et ne s’élèvent au-dessus du sol que de trois ou quatre pieds ; le toit est horizontal et formé d’une couche de terre glaise battue. Les habitants, et surtout les femmes, viennent se reposer sur ces terrasses après le coucher du soleil, et souvent y passent la nuit dans la belle saison.

Lorsque Kascambo parut sur le toit, il se lit un profond silence. On aurait vu sans doute avec étonnement, à ce singulier tribunal, des plaideurs furieux, armés de pistolets et de poignards, soumettre leur cause à un juge enchaîné, à demi mort de faim et de misère, qui cependant jugeait en dernier ressort, et dont les décisions étaient toujours respectées.

Désespérant de faire entendre raison à l’accusé, le major le fit approcher, et, pour mettre au moins les rieurs du côté de la justice, il lui fit les interrogations suivantes : « Si, au lieu de te donner cinq

o roubles à porter à son créancier, ton camarade « t’avait seulement chargé de lui porter le bonjour , « ton cheval ne serait-il pas mort tout de même ?

« — Peut-être, répondit le rénitent.

« — Et dans ce cas, ajouta le juge, qu'aurais-tu « fait du bonjour? N’aurais-tu pas été forcé de le o garder en payement et de t’en contenter? J’or- « donne en conséquence que tu rendes l’assignation « et que ton camarade te donne le bonjour. »

Lorsque cette sentence fut traduite aux spectateurs, des éclats de rire annoncèrent au loin la sagesse du nouveau Salomon. Le condamné lui-même, après avoir disputé quelque temps, fut obligé de céder, et dit en regardant l’assignation : « Je savais « d’avance que je perdrais si ce chien de chrétien « s’en mêlait. » Cette singulière confiance dénote l’idée qu’ont ces peuples de la supériorité européenne et le sentiment inné de justice qui existe parmi les hommes les plus féroces.

Kascambo avait écrit trois lettres depuis sa détention, sans recevoir aucune réponse : une année s’était écoulée. Le malheureux prisonnier, manquant de linge et de toutes les commodités de la vie, voyait sa santé dépérir, et s’abandonnait au désespoir. Ivan lui-m&ne avait été malade pendant quelque temps. Le Bévère Ibrahim, à la grande surprise du major, avait cependant délivré ce jeune homme de ses fers pendant son indisposition, et le laissait encore en liberté. Le major l’interrogeant un jour à ce sujet : « Maître, lui dit Ivan, depuis a longtemps je veux vous consulter 6ur un projet

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« qui m’est venu en tête. Je crois que je ferais bien a de me faire mahométan.

a — Tu deviens fou, sans doute î a — Non, je ne suis pas fou : il n’y a pour moi a que ce moyen de vous être utile. Le prêtre turc a m’a dit que lorsque je serais circoncis on ne 1 a pourra plus me retenir dans les fers : alors je « pourrai vous rendre service, vous procurer au a moins de la bonne nourriture et du linge ; enfin, a qui sait? quand je serai libre.,, le Dieu des Russes a est grand! nous verrons...

a — Mais Dieu lui-même t’abandonnera, mala heureux, si tu le trahis. »

Kascambo, tout en grondant 6on domestique, avait de la peine à ne pas rire de son bizarre projet ; mais lorsqu’il vint à le lui défendre formellement : a Maître, lui répondit Ivan, je ne puis plus vous a obéir, et voudrais en vain vous le cacher ; c’est a déjà fait; je suis mahométan depuis le jour où a vous m’avez cru malade et où l’on m’a ôté mes a fers. Je m’appelle Houssein maintenant. Quel a mal y a-t-il ? ne puis-je pas me refaire chrétien a quand je voudrai et quand vous serez libre? a Voyez! déjà je n’ai plus de fers, je puis rompre a les vôtres à la premièro occasion favorable, et a j’ai bon espoir qu’elle se présentera. » On lui tint, en effet, parole : il ne fut plus enchaîné et jouit dès lors d’une plus grande liberté ; mais cette liberté même faillit à lui être funeste. Les principaux auteurs de l’expédition contre Kascambo craignirent bientôt que le nouveau musulman ne désertât. Le

long séjour qu’il avait fait parmi eux et l’habitude qu’il avait de leur langue le mettaient dans le cas de les connaître tous par leurs noms, et de donner leur signalement à la ligne, s’il y retournait; ce qui les aurait exposés personnellement à la vengeance des Russes : ils désapprouvaient hautement le zèle déplacé du prêtre. D’une autre part, les bons musulmans, qui l’avaient favorisé au moment de sa conversion, remarquèrent que lorsqu’il faisait sa prière sur le toit de la maison selon l’usage, et comme le mollah le lui avait expressément recommandé, pour se concilier la bienveillance publique, il mêlait souvent par habitude et par inadvertance des signes de croix aux prosternements qu’il faisait dans la direction de la Mecque, à laquelle il lui arrivait parfois de tourner le dos; ce qui leur rendait suspecte la sincérité de sa conversion.

Quelques mois après sa feinte apostasie, il s’aperçut d’un grand changement dans les rapports qu’il avait avec les habitants, et ne put se méprendre aux signes manifestes de leur malveillance. Il en cherchait vainement la cause, lorsque des jeunes gens avec lesquels il était particulièrement lié vinrent lui proposer de les accompagner dans une expédition qu’ils allaient entreprendre. Leur projet était de passer le Tereck, pour dépouiller des marchands qui devaient se rendre à Mosdok; Ivan accepta sans hésiter leur proposition. Depuis longtemps il désirait se procurer des armes ; on lui promettait une part du butin. II pensa qu’en le voyant revenir auprès de son maître les personnes qui le soupçonnaient de

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vouloir déserter n’auraient plus les mêmes raisons de se défier de lui. Cependant, le major s’étant fortement opposé à ce projet, il avait l’air de n’y plus penser, lorsqu’un matin Kaseambo vit, en se réveillant, la natte sur laquelle dormait Ivan, roulée con tre le mur; il était parti pendant la nuit. Ses compagnons devaient passer le Tereek la nuit suivante et attaquer les marchands, dont ils connaissaient la marche par leurs espions.

La confiance des Tchetchenges aurait dû faire naître quelque soupçon dans l’esprit d’Ivan : il n’était pas naturel que des hommes si rusés et si défiants admissent un Russe, leur prisonnier, dans une expédition dirigée contre ses compatriotes. On apprit en effet dans la suite qu’ils ne lui avaient proposé de les accompagner que dans l’intention de l’assassiner. Comme sa qualité de nouveau converti les obligeait à quelques ménagements, ils s’étaient proposé de le garder à vue pendant la route, et de se défaire ensuite de lui au moment de l’attaque, en laissant croire qu’il avait été tué dans le combat. Quelques hommes seulement de l’expédition étaient dans le secret; mais l’événement dérangea leurs dispositions. Au moment où leur bande s’était mise en embuscade pour attaquer les marchands, un régiment de Cosaques les surprit eux-mêmes, et les chargea si vivement, qu’ils eurent bien de la peine à repasser la rivière. La grandeur du péril leur fit oublier le complot formé contre Ivan, qui les suivit dans leur retraite.

Comme leur troupe en désordre traversait le Te-

reck, dont les eaux sont très-rapides, le cheval d’un jeune Tchetchenge s’abattit au milieu du fleuve et fut aussitôt entraîné par les flots. Ivan, qui le suivait, poussa son cheval dans le courant, au risque d’être entraîné lui-même , et saisissant le jeune homme au moment où il allait disparaître sous les eaux, parvint à le ramener à l’autre bord. Les Cosaques, à la faveur du jour qui commençait à paraître, le reconnaissant à son uniforme et à sa fourragère 4 , visaient sur lui en criant s « Déserteur 1 at- « trapez le déserteur ! » Ses habits furent criblés de balles. Enfin, après s’être battu en désespéré et avoir brûlé toutes ses cartouches, il revint au village avec la gloire d'avoir sauvé la vie à l’un de ses compagnons et de s’être rendu utile à toute la troupe.

Si la conduite qu’il avait tenue dans cette occasion ne lui ramena pas tous les esprits, elle lui gagna du moins un ami 3 le jeune homme qu’il avait sauvé l’adopta pour son koniak (titre sacré que les montagnards du Caucase ne violent jamais), et jura de le défendre envers et contre tous. Mais cette liaison ne suffisait pas pour le mettre à l’abri de la haine des principaux habitants. Le courage qu’il venait de montrer, son attachement à son maître, augmentèrent les craintes qu’il leur avait inspirées. On ne pouvait plus le regarder comme un bouffon incapable d’aucune entreprise, ainsi qu’on l’avait fait jusqu’alors; et lorsqu’on réfléchissait à l’expédition manquée, à laquelle il avait pris part, on s’étonnait que

• Mot russe qui correspond à ce que l’on nomme en français bonnet d'écurie, casquette.

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des troupes russes se fussent trouvées à point nommé dans un lieu si éloigné de leur résidence ordinaire, et l’on soupçonna qu’il avait eu les moyens de les prévenir. Quoique cette conjecture fût sans fondement réel, on le surveilla de plus près. Le vieux Ibrahim lui-même, craignant quelque complot pour l’évasion de ses prisonniers, ne leur permettait plus d’avoir entre eux d’entretien suivi, et le brave den cbik était menacé, quelquefois même battu, lors qu’il voulait converser avec son maître.

Dans cette situation, les deux prisonniers imaginèrent un moyen de s’entretenir sans donner de soupçon à leur gardien. Comme ils étaient dans l’habitude de chanter ensemble des chansons russes, le major prenait sa guitare lorsqu’il avait quelque chose d’important à communiquer à Ivan en présence d’Ibrahim, et chantait en l’interrogeant : celui-ci répondait sur le même ton, et son maître l’accompagnait avec sa guitare. Cet arrangement n’étant point une nouveauté, on ne s’aperçut jamais d'une ruse qu’ils eurent d’ailleurs la précaution de n’employer que rarement.

Plus de trois mois s’étaient écoulés depuis l’expédition malheureuse dont il a été question, lorsque Ivan crut s’apercevoir d’une agitation extraordinaire dans le village. Quelques mulets chargés de poudre étaient arrivés de la plaine. Les hommes nettoyaient leurs armes et préparaient des cartouches. Il apprit bientôt qu’une grande expédition se préparait. Toute la nation devait se réunir pour attaquer une peuplade voisine qui s’était mise sous la protection des

Russes, et qui leur avait permis de construire une redoute sur son territoire.il ne s’agissait pas de moins que d’exterminer toute la peuplade, ainsi que le bataillon russe qui protégeait la construction du fort.

Quelques jours après, Ivan, en sortant de la cabane le matin, trouva le village désert. Tous les hommes en état de porter les armes étaient sortis pendant la nuit. Dans la tournée qu’il fit au village pour prendre des informations, il acquit de nouvelles preuves des mauvaises intentions que l’on avait contre lui. Les vieillards évitaient de lui parler. Un petit garçon lui dit ouvertement que son père voulait le tuer. Enfin, comme il retournait tout pensif vers son maître, il vit sur le toit d’une maison une jeune femme qui souleva son voile, et qui, avec les marques du plus grand effroi, lui fit signe de la main de s’éloigner, en lui montrant le chemin de la Russie : c’était la sœur du Tchetchenge qu’il avait sauvé au passage du Tereck.

Lorsqu’il rentra dans la maison, il trouva le vieillard occupé à visiter les fers de Kascambo. Un nouveau venu était assis dans la chambre : c’était un homme qu’une fièvre intermittente avait empêché de suivre ses camarades, et qu’on avait envoyé chez Ibrahim pour augmenter la garde des prisonniers jusqu’au retour des habitants. Ivan remarqua cette précaution sans témoigner la moindre surprise. L’absence des hommes du village présentait une occasion favorable pour l’exécution de ses projets; mais la vigilance plus active de leur gardien et surtout la présence du fiévreux en rendaient le succès très-incer-

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tain. Cependant sa mort devenait inévitable s’il attendait le retour des habitants; il prévoyait que leur expédition serait malheureuse, et que leur rage ne l’épargnerait pas. Il ne lui restait plus d’autre ressource que celle d’abandonner son maître ou de le délivrer incessamment. Le fidèle serviteur aurait souffert mille morts plutôt que de choisir le premier.

Kascambo, qui commençait à perdre tout espoir, était tombé depuis quelque temps dans une espèce de stupeur, et gardait un profond silence. Ivan, plus tranquille et plus gai que de coutume, se surpassa dans les apprêts du repas, qu’il faisait en chantant des chansons russes, auxquelles il mêlait des paroles d’encouragement pour son maître.

« Le temps est venu, disait-il, en ajoutant à chair que phrase le refrain insignifiant d’une chanson « populaire russe, hai luli, hai luli, le temps est « venu de finir notre misère ou de périr. Demain, « hai luli, nous serons sur le chemin d’une ville, « d’une jolie ville, hai luli, que je ne veux pas nomo mer; courage, maître ! ne vous laissez pas décou- « rager. Le Dieu des Russes est grand. »

Kascambo, indifférent à la vie et à la mort, ne connaissant pas les projets de son denchik, se contenta de lui dire : « Fais ce que tu voudras, et taistoi. » Vers le soir, le fiévreux, qu’on avait traité généreusement pour le retenir, et qui, outre le bon repas qu’il avait fait, s’était encore amusé le reste de la journée à manger du chislik *, fut saisi d’un si

violent accès de fièvre, qu’il abandonna la partie et se retira chez lui. On le laissa aller sans beaucoup de difficulté, Ivan ayant complètement rassuré le vieillard par sa gaieté. Pour éloigner encore toute espèce de méfiance, il se retira de bonne heure au fond de la chambre, et se coucha sur un banc contre la muraille, en attendant qu’Ibrahim s’endormit; mais ce dernier avait résolu de veiller toute la nuit. Au lieu de se coucher sur une natte auprès du feu, comme il faisait ordinairement, il s’assit sur un billot vis-à-vis de son prisonnier, et renvoya sa belle-fille, qui se retira dans la chambre voisine, où était son enfant, et ferma la porte sur elle.

De l’angle obscur où il s’était placé, Ivan regardait attentivement le spectacle qu’il avait devant lui. A la lueur du feu qui flambait de temps en temps, une hache brillait dans un enfoncement de la muraille. Le vieillard, vaincu par le sommeil, laissait tomber parfois sa tête sur sa poitrine. Ivan vit qu’il était temps, et se leva debout. Le geôlier soupçonneux s’en aperçut aussitôt. « Que fais-tu là, toi ? » lui dit-il durement. Ivan, au lieu de répondre, se rapprocha du feu en bâillant, comme un homme qui sort d’un profond sommeil. Ibrahim, qui sentait lui-même ses paupières s’appesantir, obligea Kascambo de jouer de la guitare pour le tenir éveillé. Ce dernier s’y refusait; mais Ivan lui présenta l’instrument en faisant le signe convenu, a Jouez, maître , dit-il , j’ai à vous parler, d Kascambo accorda l’instrument, et, se mettant à chanter, ils commencèrent ensemble le terrible duo suivant.

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KASCAKBO.

liai Iuli, hai luli, que veux-tu me dire 7 Prends garde à toi. (A chaque demande et à chaque réponse ils chantaient ensemble les couplets de la chanson russe suivante :)

Je suit trille, je m'inquiète.

Je ne saia plus que devenir.

Mon bon ami devait venir.

Et je l'attends ici sculette.

Hai luli, bai hili.

Qu’il fait triste sans son ami I

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